
Back to Kinzler’s Global News Blog
Le Point, January 19
Budget Lecornu : un tour de magie… sans magie
CHRONIQUE. Vendredi soir, le Premier ministre a annoncé des dépenses supplémentaires mais un déficit réduit. Or, il n’est pas magicien…

Full text:
l paraît que Sébastien Lecornu a dit vivre un conte de fées… sans fée. Cette saillie se veut peut-être drolatique mais elle ne reflète pas vraiment la réalité. Quel que soit le véhicule choisi ce lundi 19 janvier pour en finir avec le supplice du budget, 49.3 ou ordonnance, celui-ci ressemblera plus à une citrouille difforme qu’à un carrosse brillant de mille feux. Il n’y aura pas non plus de prince charmant pour venir sauver les Français de la faillite collective, pas plus qu’un « happy end » où la stabilité retrouvée permettrait d’entreprendre, enfin, les réformes qui s’imposent.
Plutôt qu’un contre de fées sans fée, le Premier ministre nous a plutôt infligé, vendredi soir, un tour de magie… sans magie. La scénographie du spectacle est désormais connue. Notre Garcimore national apparaît sur le perron de l’hôtel Matignon, vêtu de son chandail désormais mythique, pour « rendre compte » de l’avancement de ses travaux.
En fait d’avancement, il s’agissait plutôt, en cette veille de week-end, de renoncements. Au pluriel. Plus d’année blanche, plus de gel du barème de l’impôt sur le revenu, plus de réduction de MaPrimRenov, mais 50 euros net de prime d’activité supplémentaire chaque mois pour trois millions de travailleurs modestes, des repas à un euro pour tous les étudiants, un petit geste pour le logement, un autre pour les APL…
Voilà pour complaire au Parti socialiste dont le premier secrétaire, Olivier Faure, a manifesté sa satisfaction ce week-end. Ses ouailles pourraient bien épargner le Premier ministre, à condition que les ménages soient épargnés de toute hausse d’impôt. Mais Sébastien Lecornu n’a pas oublié que les cadeaux à gauche n’excluent pas, bien au contraire, les politesses à droite. Plus question, donc, de supprimer l’abattement fiscal « pour frais professionnels » dont bénéficient les retraités. Et bien sûr, il ne faut pas désespérer ce qui reste d’élus macronistes. Pas touche, donc, aux aides consenties aux entreprises.
Des impôts bien sûr !
Cela s’apparente à une distribution de largesses, effectué par un maître de cérémonie qui n’a pas les moyens de sa prodigalité. D’ailleurs, il le dit tout net : le déficit budgétaire ne devra pas dépasser 5 % du PIB. Avec 7 milliards de dépenses en plus, comment fait-on ?
Il y a bien les collectivités locales qui seront mises à contribution. Mais comme il ne serait pas prudent de trop fâcher le Sénat, cela n’ira pas très loin. Et puis, promis, les ministères vont être mis au régime sec. Tous ? Bien sûr que non ! L’Agriculture, les Armées, l’Éducation, l’Intérieur, la Justice échapperont à la purge. Autrement dit, les plus gros consommateurs de crédits.
Inutile d’avoir fait l’ENA pour comprendre que les impôts vont augmenter. Mais quels impôts ? Pas ceux qui pèsent sur les ménages, pour ne pas fâcher Olivier Faure, l’arbitre des élégances budgétaires. Ce sont donc les entreprises qui seront mises à contribution. Mais cela, Sébastien Lecornu s’est bien gardé de le dire. Il a laissé à sa ministre des Comptes publics, Amélie de Montchalin, le soin d’annoncer la reconduction de la taxe exceptionnelle sur les bénéfices dans les colonnes de Ouest France, qui devrait rapporter 8 milliards d’euros. « Pas de nouveaux dispositifs fiscaux, pas de bricolage, pas de taxes inventées au dernier moment », dit celle-ci. Elle ne prend pas grand risque. Avec l’arsenal existant, il y a déjà largement de quoi faire !
https://www.lepoint.fr/debats/budget-lecornu-un-tour-de-magie-sans-magie-6UTICD5PDVALXEOBMDERKG7MQY/
Le Point, January 16
Étienne Gernelle – Rendez-nous François Bayrou !
ÉDITO. Le Béarnais avait au moins l’ambition de dire les choses. Désormais, qu’importe, le mantra, c’est le « compromis » à tout prix.
Full text:
Avec lui s’est envolé ce fugace moment de lucidité qui avait touché la politique française. Depuis la chute de François Bayrou, le 8 septembre dernier, le réel est allé de défaite en déroute. On a cessé de parler d’excès de dépenses publiques, de trop faible quantité de travail – deux sujets rabâchés, à juste titre, par le Premier ministre d’alors au profit de la taxe Zucman.
Il faut dire que le message était génial : « Rendormez-vous, il n’y a plus aucun effort à faire, seulement un bûcher à allumer – avec des riches dessus – et on leur fera les poches au passage… » La fièvre Zucman est passée, mais a permis au déni de reprendre ses droits.
François Bayrou, n’avait que le mot « vérité » à la bouche. Sébastien Lecornu, soutenu en cela par Emmanuel Macron, l’a remplacé par un nouveau mantra : « compromis ». Qu’importent les bêtises que l’on commet, pourvu que l’on se mette d’accord dessus… Dans ce système de pensée, le dialogue est devenu la valeur suprême ; l’instabilité, l’ennemie ultime ; l’habileté, la qualité souveraine ; le franc-parler, un vice fâcheux…
« Un pompeux galimatias »
On agite, pour se rassurer sur sa propre conduite, le spectre du chaos, en regard duquel aucune concession ne saurait être grave. On se persuade d’être des remparts, on se vante de parvenir à limiter les dégâts, alors que l’on ne fait qu’apporter sa caution à une course vers l’abîme.
« Toute l’excellence de leur art consiste en un pompeux galimatias, en un spécieux babil, qui vous donne des mots pour des raisons, et des promesses pour des effets », écrivait Molière dans Le Malade imaginaire.
Tout cela n’est qu’une farce sinistre. Ils auront le déshonneur d’avoir baissé pavillon, et nous aurons le désastre quand même. La sanction ne viendra d’ailleurs peut-être pas des marchés financiers – par nature imprévisibles –, mais de l’économie réelle.
Le chômage repart (son taux est attendu à 7,8 % au mois de juin), ce qui est normal tant les entreprises sont tétanisées non seulement par l’incertitude et par les hausses d’impôt, mais aussi par l’impossibilité de réduire la dépense, qui annonce d’autres taxes à venir…
Chaque semaine voit se rapprocher le double précipice, économique et politique.
Quant au risque de chaos politique, qui pense sérieusement que le spectacle de la déliquescence du pouvoir va permettre de réduire les chances de victoire du RN d’ici à 2027 ? Chaque semaine voit se rapprocher le double précipice, économique et politique.
Cela commence d’ailleurs à se voir à l’extérieur de nos frontières. The Economist, référence des élites mondiales, a publié la semaine dernière deux articles ravageurs sur la France, dans lesquels il estime que si le Premier ministre n’a pas pu faire voter un budget à la fin du mois, « il doit partir, et de nouvelles élections doivent être organisées ».
Pourquoi en revient-on toujours au même point, les élections ?
Pourquoi en revient-on toujours au même point, les élections ? La réalité est têtue : soit on est en position de faire quelque chose, soit on se présente devant les électeurs, et en défendant franchement ce que l’on pense.
L’impasse actuelle vient de là. Certes, des législatives à un an de la présidentielle auraient peu de sens. Et si elles intervenaient après le mois d’avril, elles seraient même irresponsables, car elles priveraient le nouveau président de la République de la possibilité de dissoudre.
Une forme d’héroïsme ?
La seule élection qui permettrait de relancer les choses est le scrutin présidentiel. Sauf que le monarque s’accroche, et que le Premier ministre s’acharne à maintenir l’illusion d’un gouvernement utile.
Se sont-ils convaincus qu’il y avait une forme d’héroïsme dans leur obstination à se prolonger ? qu’ils nous sauvent du chaos et que nous les remercierons un jour ? Peut-être, après tout. Dans son dernier roman, Aqua (L’Observatoire), Gaspard Kœnig dresse ce portrait assassin d’un ministre nommé Bourioux : « Martin réalise alors, pour la toute première fois, ce qui différencie Bourioux d’un cynique. Sa pensée intime ne contrevient pas aux éléments de langage qu’il récite en public. Elle se confond avec eux, faute de la moindre faculté de jugement autonome. Bourioux croit en son texte comme un acteur finit par s’identifier à son personnage. » Chacun reconnaîtra qui il voudra…
Le Monde, January 14
L’évaluation de la fraude sociale revue à la hausse
Le phénomène représenterait un manque à gagner annuel de 14 milliards d’euros, soit un milliard supplémentaire par rapport à la précédente estimation réalisée en 2024, selon une note rendue publique mardi 13 janvier par le Haut Conseil du financement de la protection sociale.
Full text:
La fraude sociale est de mieux en mieux identifiée mais les sommes mises sous le boisseau s’avèrent toujours aussi difficiles à récupérer. C’est ce qui ressort d’une note diffusée, mardi 13 janvier, par le Haut Conseil du financement de la protection sociale. L’instance présidée par Dominique Libault insiste sur la nécessité de renforcer la prévention – une dimension qu’elle juge insuffisamment prise en compte dans le projet de loi actuellement en cours d’examen au Parlement et destiné à s’attaquer au problème.
Sur cette question à la fois sensible et malaisée à objectiver, le Haut Conseil apporte de nouveaux chiffrages. Les montants qui n’ont pas été payés de manière intentionnelle à notre système de solidarité sont désormais estimés à 14 milliards d’euros, soit 1 milliard de plus par rapport à la précédente évaluation réalisée en 2024. Le calcul concerne toutes les branches de la « Sécu », parmi lesquelles celle chargée de la famille, qui distribue des prestations pour le compte de l’Etat et des départements (RSA, etc.). Sont également inclus dans l’analyse l’opérateur France Travail, qui indemnise les demandeurs d’emploi, et l’Urssaf, dont l’une des missions consiste à collecter les cotisations.
Le fait que cette « actualisation » se traduise par une révision à la hausse ne modifie pas « substantiellement le taux de fraude global », selon l’étude dévoilée mardi. Autrement dit, il ne faut pas en déduire que le phénomène s’amplifierait, notamment parce qu’il est étudié sur un champ un peu plus large qu’auparavant. En outre, l’inflation et l’augmentation des aides octroyées ont aussi eu pour effet de majorer le manque à gagner.
« Principalement » imputable aux entreprises
Le préjudice demeure « principalement » imputable aux entreprises qui s’affranchissent de payer des cotisations dues à la « Sécu » en dissimulant leur activité ou celle de leurs salariés : ces pratiques sont à l’origine de 52 % de la fraude estimée. Le solde (48 %, donc) correspond à des tromperies sur les prestations qui sont commises soit par des assurés (36 %), soit par des professionnels de santé (12 %).
Précision importante : les 14 milliards d’euros évoqués par le Haut Conseil constituent un volume théorique sur une année, qui pourrait s’accroître lors des évaluations ultérieures, car celle livrée aujourd’hui ne couvre pas l’ensemble des risques et des prestations.
Si l’on s’intéresse aux fraudes réellement détectées, les sommes en jeu sont en nette progression : elles atteignent un peu plus de 2 milliards d’euros en 2024, contre environ 1,6 milliard l’année précédente. Là encore, cette évolution ne doit pas être vue comme un développement des comportements malintentionnés, « mais comme la traduction d’un plus fort investissement des organismes sur le sujet » et d’une amélioration « des capacités de ciblage » – « avec des outils dédiés de plus en plus performants ». Le repérage des actes visant à gruger le système permet, au passage, d’éviter qu’ils « ne se poursuivent » : les fraudes ainsi « stoppées » représentent environ 500 millions d’euros (qui s’ajoutent aux quelque « 2 milliards détectés »).
Quant aux montants recouvrés – c’est-à-dire restitués par ceux qui resquillent –, ils continuent d’être « relativement faible[s] » : seulement 680 millions d’euros en 2024 (soit à peine 70 millions en plus comparativement à 2023). Ce point noir est notable pour l’Urssaf, qui se heurte fréquemment à un casse-tête, « les entreprises pouvant organiser leur insolvabilité, voire disparaître ».
Des progrès accomplis
Les comptes de la « Sécu » sont, par ailleurs, affectés par des pratiques qui ne sont pas qualifiées de frauduleuses, car l’intention d’arnaquer n’est pas évidente, voire tout simplement absente. Ainsi en va-t-il de « la sous-déclaration des microentrepreneurs » : ceux-ci ont souvent du mal à comprendre ce qu’ils doivent indiquer au titre de leur chiffre d’affaires. Conséquence : les cotisations « éludées » par cette catégorie d’actifs (en particulier ceux qui travaillent pour des plateformes numériques) engendrent un manque à gagner très significatif, estimé entre 1,4 et 1,8 milliard d’euros.
Le Haut Conseil rappelle que, au cours des dernières années, des progrès ont été accomplis pour combattre ou empêcher la fraude, grâce à l’instauration de diverses procédures : « dispositif de ressources mensuelles », qui fiabilise les données sur les ressources des ménages, système de « précompte » assorti d’un prélèvement à la source sur les revenus des microentrepreneurs, etc.
L’instance recommande d’aller plus loin, par exemple en étoffant la connaissance sur certains champs de l’économie (les travailleurs indépendants, entre autres) et en multipliant les retours d’expérience sur la lutte contre l’activité dissimulée dans le monde de la construction. Un « suivi spécifique » est également préconisé pour certaines mesures introduites récemment qui font l’objet d’un mécanisme de tiers payant (équipement en fauteuils roulants, consultations chez un psychologue).
La note publiée mardi matin souligne qu’il est « indispensable » de combattre le problème, mais il ne faut pas attendre de cette action une manne providentielle : elle « ne pourrait être qu’un élément très partiel du redressement des comptes sociaux » au regard de l’ampleur des déséquilibres. En 2025, le déficit de la « Sécu » devrait se situer autour de 23 milliards d’euros.
Le Figaro, January 13
Budget : le gouverneur de la Banque de France demande d’«arrêter de jouer avec l’impôt»
«La créativité fiscale dans les joutes parlementaires, fût-elle virtuelle, a un effet très réel et négatif sur le moral des entrepreneurs», a déploré François Villeroy de Galhau lors de ses vœux.
Full text:
La charge du gouverneur de la Banque de France contre la fiscalité. François Villeroy de Galhau a demandé d’«arrêter de jouer avec l’impôt » pour réduire le déficit budgétaire de la France, ce lundi lors de ses vœux à Paris. Le gouverneur s’exprimait à la veille de la reprise des débats sur le budget 2026 dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale.
«La sagesse est d’arrêter de jouer avec l’impôt. La créativité fiscale dans les joutes parlementaires, fût-elle virtuelle, a un effet très réel et négatif sur le moral des entrepreneurs», a-t-il affirmé. Le Parlement, incapable d’adopter un budget fin 2025, se montre très divisé sur les questions de fiscalité.
Un déficit à 5% en 2026 est «atteignable»
Pour François Villeroy de Galhau, «il suffit d’un alliage assez clair : d’abord et surtout, stabiliser les dépenses en volume, qui sont en France les plus élevées non seulement d’Europe, mais du monde. Et du côté des recettes, notre pays peut et doit rendre l’impôt à la fois plus stable et plus juste». «Ramener notre déficit public total à 5% du PIB au maximum en 2026 est à la fois indispensable, et encore atteignable», a estimé le gouverneur de la banque centrale.
Du côté de la politique monétaire, il a plaidé pour la stabilité en 2026. «On ne change pas une politique monétaire qui gagne», a-t-il lancé, en s’élevant contre «deux idées fausses». François Villeroy de Galhau a d’une part fustigé ceux qui trouvent trop restrictive la politique monétaire de la Banque centrale européenne. Il a rappelé qu’elle était «plus accommodante» que celle de son homologue américaine, la Fed. D’autre part, «il y a une autre idée fausse qui est à l’inverse que nous pourrions relever les taux cette année. Alors je le dis clairement : sauf choc improbable, c’est une théorie fantaisiste», a-t-il affirmé.
BFM-TV, January 12
“Nous sommes en train de choisir les seniors contre les jeunes”: le gouverneur de la Banque de France redoute un “étouffement” du pays
François Villeroy de Galhau estime que la France “risque un étouffement budgétaire, économique et générationnel”, si elle ne parvient pas à trouver un compromis sur le budget. Il estime que le déficit ne doit pas dépasser la barre des “5% du PIB” en 2026.
Full text:
Le gouverneur de la Banque de France a dit samedi 10 janvier redouter “un étouffement” de la France, si elle ne parvient pas à réduire son déficit budgétaire, et appelé à “sortir des postures” pour trouver “de vrais compromis”.
“La France ne risque pas la faillite, mais un étouffement à plusieurs dimensions”, a estimé François Villeroy de Galhau sur France Inter: “un étouffement budgétaire (…), économique (…) et générationnel car nous sommes en train de choisir les seniors contre les jeunes”, avec “plus de dépenses de retraite et plus de déficit”.
Pour y remédier, selon lui, il faut “sortir des postures, des querelles, du spectacle, et trouver des vrais compromis”. Le gouverneur a jugé “très important qu’il y ait un budget pour 2026” avec un déficit public “à maximum 5% du PIB” pour ne pas se mettre “dans la zone rouge de danger”. Il faut pour cela “stabiliser les dépenses” et “avoir de la sagesse sur les impôts”.
En l’occurrence, “reconnaître que nous n’avons plus d’argent pour baisser les impôts et qu’il y a certaines mesures de justice nécessaires”, comme la prolongation de la surtaxe d’impôt sur les sociétés pour les grandes entreprises, sur laquelle les parlementaires de droite et de gauche ne parviennent pas à se mettre d’accord.
“Environnement extrêmement incertain”
Même si les marchés financiers sont calmes actuellement vis-à-vis de la France, “leur fonctionnement n’est jamais linéaire, (il) peut y avoir un calme apparent puis une correction brutale”, a observé le gouverneur, en particulier “dans l’environnement géopolitique extrêmement incertain” actuel.
Il a aussi souligné que “l’agenda de dérégulation financière américaine augmente les risques de crise financière”, tout en appelant à “garder notre calme et notre cap” en Europe, à “maintenir un dialogue franc et exigeant à travers l’Atlantique”.
Sur la probable baisse du taux de rémunération du livret A, jeudi prochain, pour tenir compte de la baisse de l’inflation, M. Villeroy de Galhau a simplement énoncé que ce taux, actuellement de 1,7%, “restera significativement supérieur à l’inflation” (0,8%). Les économistes anticipent un abaissement à 1,3% ou 1,4%.
Il a enfin assuré que “c’est le bon moment” pour un emprunt immobilier, avec des taux “en moyenne autour de 3,1% pour un crédit à vingt ans”. Il a dévoilé que, sur les onze premiers mois de 2025, les montants de crédits accordés dépassaient de 35% ceux accordés de janvier à novembre 2024.
Frankfurter Allgemeine Zeitung, January 9
Militärbudget: Das ist verrückt
Der amerikanische Präsident Donald Trump will den Militärhaushalt drastisch erhöhen. Doch die Finanzierung basiert auf fragwürdigen Kalkulationen.
Full text:
Es ist oft nicht leicht, sich einen Reim auf die Ankündigungen und Drohungen des amerikanischen Präsidenten zu machen. Kann man einzelne Vorstöße für sich genommen gut nachvollziehen, so vermitteln sie in ihrer Gesamtheit gelegentlich den Eindruck, ein Wirrkopf habe sie initiiert.
Man versteht, dass Donald Trump die heimischen Rüstungskonzerne attackiert. Tatsächlich liefern sie gewöhnlich mit erheblicher Verspätung und überschreiten notorisch die Kosten. Und warum Konzernchefs 24 Millionen Dollar im Jahr verdienen, wenn ihre Minderleistung die nationale Sicherheit und den Staatshaushalt negativ beeinflussen, ist tatsächlich schwer zu begreifen.
China gibt viel weniger aus
Nur: Zu den betrüblichen Wahrheiten gehört auch, dass das Pentagon selbst ein bürokratisches Monster ist, das Verzögerungen und Kostenüberschreitungen mit regelmäßiger Verlässlichkeit auslöst. Im Dezember musste das Kriegsministerium eingestehen, dass es zum achten Mal in Folge bei der staatlichen Finanzprüfung durchgefallen war.
Die größte Behörde der USA weiß nicht genau, wo ihr Geld und ihre Vermögenswerte stecken. Der amerikanische Militärhaushalt verschlingt mit rund einer Billion Dollar schon jetzt mehr Geld als die Streitkräfte der nächsten neun Staaten zusammengenommen. Der große Systemkonkurrent China gibt gerade mal ein Drittel des Pentagon-Budgets aus. Dass Trump nun den Militärhaushalt binnen eines Jahres um die Hälfte erhöhen will, bevor sein Kriegsministerium grundlegend reformiert wird, ist ziemlich verrückt.
Dazu kommt die Frage der Finanzierbarkeit. Trump verbreitet, sie sei ein Kinderspiel dank seiner Zölle – aus deren Erträgen er allerdings auch noch 2000-Dollar-Schecks an alle Amerikaner, abgesehen von den Reichen, schicken will. Nebenbei sei erwähnt, dass der Supreme Court Trumps Zölle aktuell prüft und offenbar Zweifel an ihrer Legalität hegt. Die USA haben einen Schuldenberg von 38 Billionen Dollar und produzieren jährlich Defizite in Billionenhöhe – ganz ohne Trumps zusätzliche Versprechungen. Diese fußen auf Finanzierungskalkülen, die selbst Milchmädchen peinlich wären.
L’Express, January 8
2027 : pourquoi le prochain président sera impopulaire, par Nicolas Bouzou
Economie. Qu’elle soit assumée ou niée, l’obligation de réduire le déficit public aura un coût politique élevé pour le futur locataire de l’Elysée, pronostique notre chroniqueur.
Full text:
Tenir jusqu’à la présidentielle : voilà le mot d’ordre repris sans discontinuer par les oppositions, encouragées en cela par certains médias qui ne se plaisent jamais autant que dans le climat de dramaturgie des campagnes électorales. Puisqu’il est tendance d’affirmer que ces huit dernières années ont été les pires que la France ait connues depuis la défaite d’Azincourt (et encore…), il n’y aurait rien d’autre à faire que d’attendre mai 2027 pour que la crise politique disparaisse et que l’économie, purgée du macronisme, redémarre.
J’écris cette chronique de l’Eurostar, de retour de Londres. L’ambiance politique britannique est très intéressante. Le Brexit a été voté il y a près de 10 ans. Les Brexiteurs avaient présenté la sortie de l’Union européenne comme l’acte fondateur d’une indépendance retrouvée, d’une immigration maîtrisée, d’une croissance relancée, d’un système de santé réparé. Comme les oppositions françaises présentent aujourd’hui le départ de Macron.
Bouc émissaire
Or, que constatent désormais nos voisins? Que sur chacun de ces points, leur pays fait moins bien qu’avant le Brexit. Pire : le Royaume-Uni est à peine moins méprisé par l’administration Trump que l’Union européenne, pourtant honnie par le camp Maga. A tel point que, après avoir réactivé Erasmus, le gouvernement britannique implore l’UE de laisser l’île revenir dans le marché unique. Welcome back! Et oui, la stratégie du bouc émissaire fonctionne dans les urnes, pas dans les faits.
Les Français regretteront-ils Emmanuel Macron comme les Britanniques le Brexit? Non. Mais son successeur, quel qu’il soit, sera aussi impopulaire que l’actuel président ne l’est devenu, et sans doute plus rapidement, pour au moins trois raisons.
La première, c’est que la nécessité de réduire les déficits publics ne s’éteindra pas avec la prochaine élection présidentielle. Il faudra encore trouver 30 à 40 milliards d’euros pendant trois ou quatre années consécutives. Tous les partis nous expliquent qu’ils savent le faire mais quand il s’agit de passer aux actes, les parlementaires de gauche aggravent la situation et le RN vote des taxes sur l’épargne avec cette même gauche. Quant à la droite LR, elle ne propose pas grand-chose d’autre que des coupes dans les dépenses. C’est mieux que de vouloir augmenter les impôts mais cela laisse de côté les grands sujets structurels comme l’organisation de l’Etat et de la Sécurité sociale. La réduction des déficits est coûteuse politiquement. Si ce n’était pas le cas, le problème aurait été traité depuis longtemps.
Chocs exogènes
La deuxième raison réside dans l’immense choc technologique qui secoue nos économies. La conjonction de l’intelligence artificielle et de la robotique a déclenché un mouvement de destruction créatrice d’une violence et d’une rapidité inouïes. Dans nombre de métiers, les jeunes sont progressivement remplacés par la technologie au bénéfice de seniors pétris d’expérience. L’insertion dans l’entreprise en début de carrière sera le sujet social numéro 1 de ces prochaines années. Faute de le comprendre, le prochain président s’expose à des mécontentements et des frustrations inimaginables.
La dernière raison qui sous-tendra l’impopularité du futur chef de l’Etat, c’est que l’économie de notre pays est soumise à des chocs exogènes, comme le protectionnisme américain, à laquelle elle aura du mal à s’adapter en raison de rigidités réglementaires et normatives accumulées ces dernières décennies et dont quasiment personne ne parle. Le délire normatif des parlementaires européens et français exigerait, pour redonner de l’adaptabilité à notre économie, une politique d’une intensité similaire à ce que fit Napoléon en 1804, quand il créa le Code civil.
Impopularité rampante ou brutale
Deux scénarios sont donc possibles pour 2027. Le gagnant de l’élection aura fait campagne sur la rupture avec le macronisme mais ne s’attaquera pas efficacement à nos problèmes de finances publiques, ne mettra pas fin à l’incontinence normative et ne saisira pas les enjeux de la destruction créatrice. Ou bien il embrassera tous ces dossiers, avec lucidité et courage. La première hypothèse, probable, est celle de l’enlisement économique et de l’impopularité rampante. La seconde, souhaitable, est celle de l’action intelligente et de l’impopularité brutale face à laquelle il faudra tenir.
Dans les deux cas, je conseille aux candidats à l’Elysée, et en particulier à ceux qui ont une chance de l’emporter, de ne pas en faire trop sur le passage “de l’ombre à la lumière” le soir de la victoire.
Atlantico, January 7
Budget : ces illusions de croissance dans lesquelles se bercent les gouvernements français depuis des années en construisant leurs trajectoires budgétaires
Depuis des décennies, les gouvernements français bâtissent leurs budgets sur des hypothèses de croissance qui ne se matérialisent jamais, alimentant déficits et dette publique. Derrière ces prévisions irréalistes, c’est la fragilité structurelle de l’économie française et l’incapacité à engager des réformes de fond qui sont en cause.
Full text:
Derrière ces prévisions irréalistes, c’est la fragilité structurelle de l’économie française et l’incapacité à engager des réformes de fond qui sont en cause.
Atlantico : Depuis de nombreuses années, les budgets français reposent sur des hypothèses de croissance élevées, qui ne se réalisent pas. Comment en est-on arrivé à cette situation durable de décalage entre prévisions et réalité ?
Marc de Basquiat : Il y a un côté puéril à cette litanie de prévisions toujours démenties par les faits. Les reconstitutions graphiques de ces exercices de prévisions échevelées qui s’envolent loin de la triste réalité des fluctuations médiocres de notre économie fatiguée dégagent une impression de pas-sérieux. La promesse récurrente de trajectoires budgétaires qui nous ramènerait vers l’équilibre n’amuse en réalité plus grand monde : la France n’a connu aucun budget en équilibre depuis 1974.
Alors que notre « track record » est aussi mauvais, pourquoi nos prévisionnistes de Bercy s’amusent-ils encore à utiliser des hypothèses dont chacun sait qu’elles ne sont quasiment jamais vérifiées dans les faits ? Je ne peux pas être trop formel, mais il faut peut-être envisager une explication très prosaïque, très humaine, très banale : l’apporteur de mauvaises nouvelles est rarement félicité alors que le petit génie qui a imaginé un artifice permettant d’afficher une perspective réjouissante reçoit une attention bienveillante de ses patrons.
Source : Oxford Economics / European Commission / Haver Analytics / Joan Larroumec
Dans la construction budgétaire française, quel rôle jouent réellement ces prévisions de croissance : sont-elles devenues un outil politique ou financier plus qu’un outil économique ?
Il faut bien admettre que ni le gouvernement, ni les administrations, ni les citoyens, ni Bruxelles, ni nos partenaires n’ont envie de voir publié un budget calamiteux, préférant un « pieux mensonge » à la vérité crue, qui s’imposera au fil des mois accompagnée d’explications hautement scientifiques et respectables.
Techniquement, tous les budgets – privés comme publics – sont construits en intégrant des prévisions de croissance, qui sont une déclinaison des hypothèses retenues par le ministère des Finances. La Banque de France réalise ses propres estimations. Au fil des années, ces hypothèses (croissance, inflation, évolution des salaires, taux de change, etc.) sont intégrées dans les moulinettes Excel des experts de toutes les entreprises et institutions qui les corrigent par leurs propres hypothèses, spécifiques à leurs métiers respectifs. Finalement, cela fonctionne assez bien.
Comme me le disait autrefois un grand mathématicien méconnu, « la géométrie est l’art de raisonner juste à partir de figures fausses ». L’art de la prévision ressemble aussi à cela.
Ce décalage répété entre croissance annoncée et croissance réelle a-t-il, selon vous, des effets mesurables aujourd’hui sur le déficit, la dette et plus largement sur les choix économiques qui pèsent sur les actifs et les entreprises ?
Avec une légère dérision, on peut se dire que l’existence d’un processus officiel payé pour se tromper systématiquement dans ses prévisions – et toujours dans le même sens – rend service à pas mal de gens. Ceci permet à tous ceux dont les prévisions sont déçues d’incriminer les hypothèses macro-économiques de Bercy, du gouvernement ou de la Banque de France… pour se dédouaner à bon compte de leurs propres fragilités de raisonnement ou petites lâchetés.
Bref, rappelons toujours cette belle phrase de l’économiste américain John Kenneth Galbraith : « La seule utilité de la prévision en économie est de rendre l’astrologie respectable ». Sur le fond, un économiste est un matheux qui agence des informations éparses pour mettre en évidence des faits, des évolutions, des tendances. Lui demander en plus de prédire de quoi demain sera fait est une blague. En la matière, je préfère m’adresser à un météorologue, un historien ou même un philosophe.
Face à cette situation, qu’est-ce qui empêche aujourd’hui la France de retrouver une croissance plus solide et durable, et quelles priorités faudrait-il revoir pour sortir de ces trajectoires budgétaires peu crédibles ?
La réalité des choses, ce n’est pas la prévision, mais une économie qui flanche, des administrations à la peine, des déficits nourrissant une dette abyssale. Là, il ne s’agit plus de plaisanter mais d’entreprendre des réformes sérieuses, qui feront à court terme plus de perdants que de gagnants.
L’expérience récente de Javier Milei en Argentine, ou du sauvetage de la Grèce en 2011, nous donne une vague de l’amplitude des réformes qui seraient nécessaire en France pour retrouver une économie saine. Les mots clés sont : maîtrise des dépenses sociales, équilibre des systèmes de retraites, efficacité des la dépense publique, réduction de la fonction publique, fermeture de tous les machins inutiles genre CESE, privatisations, baisse des impôts, dérégulations, etc. Là, on ne rigole plus du tout.
The Conversation, December 31
L’endettement de l’État sous Chirac, Sarkozy, Hollande, Macron… ce que nous apprend l’histoire récente
Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande puis Emmanuel Macron ont été confrontés à la problématique de la dette et de ses intérêts. Comment la conjoncture économique (inflation et croissance) agissent sur cette dette ? Qui a bénéficié d’une bonne ou d’une mauvaise conjoncture ?
Full text:
La dette n’a cessé de croître au cours de ces trente dernières années. Elle est la somme de tous les déficits publics accumulés depuis le milieu des années 1970. Afin de comparer le montant de cette dette à une capacité de financement, elle est exprimée en pourcentage du produit intérieur brut (PIB) – ratio dette/PIB, ce qui indique combien d’années de création de richesses (le PIB) sont nécessaires à son remboursement.
Sous Jacques Chirac, elle est passée de 663,5 milliards d’euros à 1 211,4 milliards d’euros, soit de 55,5 % à 64,1 % du PIB. Sous Nicolas Sarkozy, à 1 833,8 milliards d’euros, soit à 90,2 % du PIB. Sous Hollande, à 2 258,7 milliards d’euros, soit 98,4 % du PIB.
À la fin du premier trimestre 2025, la dette de la France représente 3 345,4 milliards d’euros, soit 113,9 % du PIB. Si cet endettement résulte évidemment de choix politiques, déterminant les recettes et les dépenses du pays, il dépend également de la conjoncture économique… qui peut plus ou moins faciliter la gestion de cette dette.
Crise des subprimes en 2008, pandémie de Covid-19, zone euro en récession, bulle Internet, embellie des années 2000, les gouvernements de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron ont connu des conjonctures économiques aussi assombries que radieuses. Avec quels arbitrages ? Explication en graphiques.
Influences de la conjoncture sur la dette
La conjoncture économique peut être analysée à travers deux paramètres, qui sont tous les deux des taux : le taux d’intérêt (r), fixé par la Banque centrale européenne (BCE) et qui détermine la charge d’intérêt à payer sur la dette, et les taux de croissance (g comme growth) qui mesurent l’accroissement annuel de richesses créées (le PIB). La conjoncture économique est à l’origine de deux effets :
Un premier effet est défavorable aux finances publiques. Il se produit lorsque la conjoncture conduit le taux d’intérêt (r) à être supérieur au taux de croissance (g), soit r-g > 0. Dans ce contexte, le surplus de richesse créée induit par la croissance est inférieur aux intérêts à payer sur la dette. De facto, la dette croît, même si les choix politiques conduisent les recettes de l’État à financer ses dépenses (hors charges des intérêts de cette dette), c’est-à-dire si le déficit primaire est nul.
Le schéma (Figure 1) indique que cette conjoncture défavorable s’est produite sous le mandat de Jacques Chirac. En cette période, la somme des déficits primaires, soit les dépenses de l’État hors charge de la dette, et les recettes, est quasiment stable (courbe bleue). La dette est en hausse à cause d’intérêts élevés (r entre 2,5 % et 5 %), conjugués avec une croissance modérée (g est autour de 4 %) qui font croître cet endettement (courbe rouge).
Un deuxième effet est favorable aux finances publiques. Si le taux d’intérêt réel est inférieur au taux de croissance (r-g < 0), alors la dette (ratio dette/PIB) peut être stabilisée, même si les dépenses, hors charges des intérêts, sont supérieures aux recettes, c’est-à-dire même si les choix politiques induisent un déficit primaire. En effet, dans ce cas, l’accroissement annuel de la richesse créée (la croissance du PIB) est supérieure à la charge des intérêts.
Le schéma (Figure 1) indique qu’une telle conjoncture s’est produite sous les mandats d’Emmanuel Macron. Pendant cette période, la somme des déficits primaires a fortement crû (courbe bleue) : les choix politiques ont conduit les dépenses de l’État (hors charges des intérêts sur la dette) à être supérieures à ses recettes. Toutefois, la dette a augmenté plus faiblement (courbe rouge), car les taux d’intérêts sont restés plus faibles que la croissance (moins de 2 % pour les taux d’intérêt, r, contre plus de 2,5 % pour la croissance, g).
Contribution de la conjoncture à la dette
L’histoire récente classe en deux groupes les mandats présidentiels. Celui où une « mauvaise » conjoncture explique majoritairement la hausse de la dette (ratio dette/PIB) – dans la figure 1, la courbe rouge croît davantage que la courbe bleue. Celui où les déficits primaires contribuent majoritairement à sa hausse – dans la figure 1, la courbe bleue croît davantage que la courbe rouge.
Le premier regroupe les mandats de Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy. Le second, ceux de François Hollande et d’Emmanuel Macron.
Les données montrent que sous les deux mandats de Jacques Chirac (1995-2007), le ratio dette/PIB a augmenté de 8,99 points (0,75 point par an). Cette augmentation est due à une « mauvaise » conjoncture pour les finances publiques (effet de r-g > 0) qui a fait croître le ratio dette/PIB de 10,07 points, la dynamique des déficits primaires ayant contribué à le réduire de 1,08 point. Pendant cette période, les taux d’intérêt sur la dette publique étaient très élevés – entre 4 et 6 %.
Sous le mandat de Nicolas Sarkozy (2007-2012), le ratio dette/PIB a crû de 22,76 points (4,55 points par an), dont 11,01 points induits par les déficits primaires, soit 48 % de la hausse totale, et 11,75 points à la conjoncture (52 % du total). Les taux d’intérêt ont continué à être élevés – entre 3 et 4 %. Les déficits primaires importants ont suivi les choix politiques visant à amortir la crise des subprimes.
A contrario, pendant le mandat de François Hollande, c’est la hausse des déficits primaires qui expliquent à 71,5 % de la hausse totale du ratio dette/PIB (9,13 points parmi les 12,74 points de hausse totale, soit 2,55 points par année). Les taux d’intérêt ont continué à baisser, passant de 3 % à moins de 2 %, alors que les déficits primaires n’ont pas été contrôlés, même si les crises des subprimes puis des dettes souveraines étaient passées.
Déficits primaires sous Emmanuel Macron
Les mandats d’Emmanuel Macron, jusqu’en 2024, accentuent encore le trait. La dette n’a augmenté que de 10,8 points (1,35 point par an), car la conjoncture l’a fait baisser de 15,31 points, les taux d’intérêt devenant très faibles, passant sous les 1 % en 2020. La hausse de la dette s’explique uniquement par la très forte hausse des déficits primaires qui l’ont fait croître de 26,11 points, pendant une période où la pandémie de Covid-19 et la crise de l’énergie ont conduit l’État à assurer les Français contre de trop forte baisses de pouvoir d’achat.
La période future, allant de 2025-2029, se classe dans la seconde configuration où la conjoncture facilitera de moins en moins la gestion de la dette publique (r-g < 0). Même avec un objectif politique de maîtrise de l’endettement, la réduction des déficits primaires pourra alors se faire graduellement. Toutefois, avec ces déficits qui continueront à peser sur la dette, la conjoncture facilitera de moins en moins la gestion de la dette publique, car la croissance compensera de moins en moins un taux d’intérêt en hausse.
Le budget présenté par François Bayrou, le 25 juillet dernier, fera croître le ratio dette/PIB de 4,6 points (0,92 point par an), dans un contexte où la conjoncture le réduira de 1,7 point. Les déficits primaires l’augmenteront donc de 6,3 points. Dans ce contexte, l’effort budgétaire proposé par le gouvernement Bayrou permettra de stabiliser le ratio dette/PIB autour de 117 %, certes loin de la stabilisation autour de 60 % des mandats de Jacques Chirac…
Équilibre entre dépenses et recettes
L’évolution du déficit primaire (écart entre les dépenses, hors charges d’intérêt, et les recettes) indique que sur les vingt-neuf dernières années, il y a eu dix années où il s’est accru. Trois hausses majeures se dégagent : en 2002, de 1,82 point avec le krach boursier, en 2009 de 4,2 points, avec la crise des subprimes et, en 2020, de 6,1 points, avec la pandémie de Covid-19.
En 2002, la hausse du déficit était partagée avec 1,1 point lié aux hausses des dépenses et 0,72 point aux réductions des recettes. Les fortes hausses de 2008 et de 2020 sont majoritairement dues à des hausses de dépenses : 95 % des 4,2 points de 2009 et 97 % des 6,1 points de 2020. Afin de contenir la dette, les recettes ont fini par augmenter après les crises, entre 2004 et 2006, puis entre 2011 et 2013 et, enfin, entre 2021 et 2022. Mais il n’y a jamais eu de réduction des dépenses ni après 2011 ni après 2023.
C’est donc leur persistance à un niveau élevé qui explique l’accroissement du ratio dette/PIB. Seule la période très récente (en 2023) avec la crise ukrainienne a conduit l’État à réduire les recettes afin de préserver le pouvoir d’achat dans un contexte de forte inflation.
Contrôle des dépenses publiques
Le plan du gouvernement Bayrou, en faisant peser les trois quarts de l’ajustement sur les dépenses, propose de reprendre le contrôle des dépenses publiques afin qu’elles représentent 54,4 % du PIB en 2029 – ce que l’on observait avant la crise de 2007. Au-delà de stabiliser le ratio dette/PIB, ce choix politique permet aussi d’envisager la possibilité de gérer une éventuelle crise future. La question qui se pose alors est : quels postes de dépenses réduire en priorité ?
Les postes de dépenses qui ont crû depuis 1995 sont ceux liés à l’environnement (+0,8 point de PIB), à la santé (+3,2 points de PIB), aux loisirs, à la culture et au culte (+0,6 point de PIB) et à la protection sociale (+1,3 point de PIB). Ceux qui ont baissé sont ceux liés aux services généraux des administrations publiques (-4,1 points de PIB), à la défense (-1,1 point de PIB) et à l’enseignement (-1,5 points de PIB). À l’avenir, un budget réallouant les dépenses en faveur de la défense et l’enseignement via un meilleur contrôle des dépenses de santé et de protection sociale devra donc être perçu comme un simple rééquilibrage.
Le Point, Editorial, December 31
Pierre-Antoine Delhommais – Comment la France est devenue le passager clandestin de la zone euro en 2025
ÉDITO. Dette record, déni politique, démagogie fiscale : protégée par l’euro, la France évite la crise mais s’enfonce dans l’irresponsabilité budgétaire.
Full text:
Avec l’adoption à l’unanimité d’une loi spéciale, l’année 2025 s’est terminée à l’Assemblée nationale comme elle avait commencé. Dans une totale irresponsabilité budgétaire et un complet déni des réalités financières, dans de minables calculs électoraux et un souverain mépris de l’intérêt général. Dans la défaite de la raison et le triomphe de la démagogie. Celle de tous ces discours affirmant que taxer davantage les riches suffirait à désendetter le pays et qu’en revanche réduire notre niveau record de dépenses sociales plongerait le pays dans la misère et le chaos. De tous ces discours visant à dédramatiser la situation de nos finances publiques, expliquant que la France ne court aucun danger malgré sa dette frôlant les 3 500 milliards d’euros et son déficit dépassant les 5 % du PIB.
Le fait est que, en dépit de l’impasse budgétaire et de l’instabilité politique, le spread OAT-Bund – qui mesure l’écart de taux d’intérêt entre les emprunts d’État français et allemands à dix ans – ne s’est pas envolé, s’inscrivant même à la veille de Noël à 0,7 %, bien en deçà des 0,88 % atteints au lendemain du départ de Michel Barnier.
Bienveillance des investisseurs internationaux
La crise financière anticipée par beaucoup – dont l’auteur de ces lignes – ne s’est pas produite. Même après les baisses à répétition de la note de la France par Moody’s, Fitch et S & P, même après la démission forcée de François Bayrou, même après la suspension insensée de la réforme des retraites, nos créanciers étrangers n’ont pas choisi de nous sanctionner en se débarrassant des obligations assimilables du Trésor dont ils détiennent 55 % du stock.
On aurait toutefois tort d’y voir un signe de confiance dans la solidité de la dette française et encore moins dans la capacité des gouvernements actuels et futurs à assainir les finances publiques. Cette bienveillance des investisseurs internationaux repose d’abord et avant tout sur leur conviction, peut-être immodérée, que tout sera mis en œuvre, à l’échelle européenne, pour empêcher que l’État français fasse défaut sur sa dette.
L’année 2025 vient en tout cas d’apporter la preuve définitive que notre pays est un passager clandestin de l’euro qui profite de la sécurité financière que celui-ci procure sans respecter les règles de vie commune. Et, pire, qu’au lieu de le pousser à se réformer la monnaie unique lui a permis, et continue de lui permettre, de vivre dans l’immobilisme, le déficit budgétaire perpétuel et le confort artificiel d’une croissance et d’un pouvoir d’achat financés à crédit.
L’économie française a sans doute aujourd’hui moins à craindre d’une crise financière aiguë, d’un accident brutal et fatal sur les marchés que du nœud coulant que représente la hausse inéluctable de la charge de la dette. Celle-ci représentait 30 milliards d’euros en 2020, 66 milliards cette année et pourrait atteindre, selon la Cour des comptes, 108 milliards d’euros en 2029. À quelle hauteur devra-t-elle grimper pour que les Français et leurs dirigeants politiques se réveillent ? Dans quelle langue le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, devrait-il s’exprimer pour être entendu quand il alerte sur le risque d’« étouffement budgétaire » et explique que le supplément d’intérêts à payer sur la dette représentera d’ici dix ans le budget de l’Éducation nationale ?
C’est dans l’indifférence médiatique générale que le taux de l’OAT à dix ans a fini l’année à son niveau le plus élevé depuis 2011, le plus haut également de tous les pays de la zone euro, au-dessus des taux grecs, espagnols, italiens et… slovaques. Une humiliation financière pas de nature pourtant à émouvoir nos députés, même ceux qui portent leur patriotisme en bandoulière, bien trop occupés à dénoncer le traité de libre-échange avec le Mercosur et à songer à leur propre réélection.
L’Express, December 31
“Avoir un Etat social performant avec des impôts faibles est possible” : les leçons de l’économiste suédois Stefan Fölster
Idées. Dans son classement des États-providence les plus performants réalisé pour l’Institute of Economic Affairs, cet économiste suédois montre que les plus efficaces ne sont pas ceux que l’on croit…
Full text:
En France, il suffit qu’un responsable politique propose de baisser les impôts ou d’interroger l’efficacité des services publics pour être aussitôt taxé de « néolibéral » et soupçonné de vouloir « détruire notre modèle social ». Et pourtant, rien n’oppose une fiscalité modérée à un État-providence de qualité, juge l’économiste suédois Stefan Fölster.
Dans un rapport pour le think tank britannique Institute of Economic Affairs, ce professeur au Royal Institute of Technology de Stockholm a établi – avec son co-auteur, le chercheur Nima Sanandaji – un classement des États-providence les plus performants parmi 23 pays développés. Sur le podium : trois pays à faible fiscalité (Japon, Corée du Sud, Suisse), dont les prélèvements représentent moins de 35 % du PIB. Avec un taux de 45 %, la France occupe… la 18 place. Pour L’Express, l’économiste revient sur ce classement qui, selon lui, n’a rien d’un paradoxe.
L’Express : Dans l’imaginaire collectif, les pays nordiques, avec leur forte pression fiscale, incarnent le modèle d’un État-providence efficace. Mais selon vous, cette affirmation n’est plus valable aujourd’hui. Pourquoi?
Stefan Fölster : Comme la plupart des économistes, j’ai longtemps été convaincu par cette idée selon laquelle les pays à forte fiscalité – en particulier les pays nordiques – obtenaient les meilleurs résultats en matière de protection sociale. Et de fait, cela était exact il y a cinquante ans, quand la Suède affichait par exemple l’espérance de vie la plus élevée au monde.
Mais il y a quelques années, nous avons constaté avec d’autres économistes que de nombreux pays riches à faible fiscalité étaient en train de dépasser les pays à forte fiscalité sur des indicateurs très importants. C’est ce constat qui nous a conduits, mon co-auteur et moi, à mener une analyse systématique portant sur un large éventail de résultats concrets sur la performance de l’État-providence. Et là, les conclusions sont sans appel : un groupe de pays riches à faible fiscalité domine aujourd’hui presque tous les classements en matière de bien-être. Dans la plupart des cas, ces pays s’en sortent même légèrement mieux que ceux à forte fiscalité.
Cela ne veut pas dire – et c’est une précision importante – que la baisse des impôts améliore à elle seule directement l’efficacité des politiques sociales et des services publics. Ce que notre rapport montre, en revanche, c’est qu’il est possible d’obtenir de meilleurs résultats avec des impôts plus faibles.
Comment évaluez-vous, concrètement, l’efficacité d’un État-providence?
Nous avons d’abord examiné un certain nombre d’indicateurs globaux, comme l’espérance de vie, qui est généralement considérée comme le reflet à la fois du niveau de richesse d’un pays, de la qualité de son système de santé et du degré d’égalité de sa société. Or, rien que sur cet indicateur, les résultats sont très révélateurs. La Suède, qui occupait la première place en 1970, est tombée à la huitième. La France, malgré une forte hausse de la fiscalité, stagne à la douzième place. En tête du classement figurent désormais des pays comme la Suisse, le Japon, la Corée du Sud ou encore l’Australie, autrement dit des pays riches mais avec une fiscalité inférieure à 35 % du PIB, tandis que la France atteint les 45 %.
Nous nous sommes appuyés sur douze indicateurs de performance de l’État-providence, tous disponibles sur une longue période et pour l’ensemble des pays étudiés. Pour l’éducation par exemple, nous retenons les résultats des enquêtes PISA en mathématiques, en lecture et en sciences. En santé, outre l’espérance de vie, nous avons analysé des données comme la mortalité maternelle à l’accouchement, le nombre de lits hospitaliers, etc. Enfin, nous avons un volet consacré à l’inclusion et à l’exclusion sociale, avec des critères comme la part de la population en situation de pauvreté matérielle, la proportion de jeunes inactifs, etc.
Et c’est à partir de ces douze indicateurs que nous avons construit notre indice afin d’établir un classement final. Nous avons également réalisé des classements par catégorie (éducation, santé…), qui tous viennent corroborer notre thèse.
A quoi attribuez-vous la performance des pays à faible fiscalité?
L’un des facteurs clés tient à la culture fiscale et politique de ces pays. Les responsables politiques savent que toute hausse d’impôts peut leur coûter cher dans les urnes, ce qui les oblige à être beaucoup plus économes et rigoureux dans l’utilisation de l’argent public. Ce qui se passe en France avec les retraites, par exemple, serait impossible dans ce genre de pays : jamais ils n’accepteraient un âge de départ aussi bas avec des pensions aussi élevées dans un tel contexte démographique et budgétaire. Au contraire, dans un pays où l’on sait que l’argent public ne tombe pas du ciel, élus comme citoyens s’efforcent de réduire au maximum les dépenses publiques annexes, celles qui ne relèvent pas du coeur de l’État-providence. Tandis que là où augmenter les impôts est perçu comme facile ou anodin, il existe moins de barrières à financer des dépenses superflues.
Une chose primordiale à noter à ce stade, et que beaucoup ignorent : lorsque les impôts augmentent, l’argent supplémentaire récolté ne va pas systématiquement dans nos hôpitaux, nos armées, nos écoles, mais très souvent vers des postes de dépenses moins prioritaires. À terme, cela se traduit inévitablement par une dégradation des performances de l’État social. C’est pour cette raison qu’en France, malgré des dépenses publiques record, de nombreuses personnes sont insatisfaites des services publics. Ce que nous montrons, c’est que plus l’État intervient dans tous les secteurs, plus il a besoin d’argent, sans pour autant satisfaire tout le monde.
C’est ce que vous appelez, avec votre co-auteur, “l’effet d’éviction de l’État-providence” (welfare state crowding out)?
Absolument. Pour l’expliquer simplement, disons que lorsque la sphère d’intervention de l’État et son poids dans l’économie deviennent trop importants, les citoyens sont incités à se reposer davantage sur lui. Le problème, c’est que cela se fait aux dépens de la responsabilité individuelle : les autres formes de solidarité s’étiolent, l’épargne individuelle s’effondre, et surtout, l’allocation de l’argent public n’étant pas optimale, on arrive à ce résultat en apparence paradoxale selon lequel une augmentation des dépenses publiques ne s’accompagne pas d’une amélioration de la qualité des services publics et de la protection sociale.
C’est la raison pour laquelle certains pays à faible fiscalité sont plus efficaces dans la fourniture de prestations sociales. Mais attention, tous les pays à faible fiscalité ne produisent pas de bons résultats sociaux. Aux États-Unis, par exemple, ils affichent des performances assez médiocres dans presque tous les domaines. Même chose pour l’Espagne ou le Portugal, qui occupent respectivement la 22e et la 21e place du classement.
Justement, comment expliquer que certains pays à faible fiscalité s’en sortent bien, tandis que d’autres restent à la traîne?
Pour bien comprendre, le plus simple est de regarder des cas concrets. Prenez les systèmes de santé suisses et japonais par exemple. S’ils sont efficaces, c’est parce qu’ils mettent en place une forme de concurrence qui incite à offrir des services de qualité. Au Japon, la concurrence se joue au niveau de la formation, car il existe des universités privées de médecine. En Suisse, elle se situe au niveau des compagnies d’assurance : comme un assuré peut facilement changer d’opérateur, les assureurs sont incités à mettre au point des modèles efficaces pour leurs clients, en proposant notamment des solutions numériques qui fonctionnent mieux. Ce mécanisme de concurrence favorise l’innovation et permet aux meilleures solutions de s’imposer sur le long terme.
Mais attention, toutes les concurrences ne se valent pas. Le système de santé américain est un excellent contre-exemple. En témoignent les débats sur les inégalités d’accès au soin ou les abus de certaines compagnies d’assurance. Au contraire, en Suisse, cette concurrence est encadrée par l’État, avec un mécanisme de redistribution entre compagnies qui permet aux plus modestes d’accéder des soins de qualité.
La France arrive 18e sur 23 dans votre classement, malgré un niveau de dépenses sociales parmi les plus élevés…
Sur la plupart des catégories, la France se situe dans le bas du classement. Sur l’éducation par exemple, elle occupe la 17 place. Dans le domaine de la santé, elle affiche le deuxième niveau de dépenses le plus élevé, derrière les États-Unis, mais n’arrive qu’au dixième rang en matière de qualité des soins. Compte tenu du niveau très élevé de fiscalité – 45 % du PIB, soit le deuxième plus haut taux parmi les pays du classement -, ces résultats sont très décevants. Rappelons que le Japon et la Corée du Sud, qui occupent la première et la deuxième place du classement en matière d’éducation, ont un taux de fiscalité respectivement de 30 et 26 % du PIB.
La France pourrait prendre exemple sur la Suède, qui se trouvait à peu près dans la même situation que votre pays au début des années 1990. À l’époque, le niveau de prélèvements obligatoires dépassait 50 % du PIB. En quelques années, le pays est parvenu à le ramener à environ 42 %, sans détérioration de la qualité de son État-providence. Un tel ajustement est possible en France, encore faut-il consentir un certain nombre d’efforts. Les Suédois ont, entre autres, accepté une réduction très forte des aides au logement.
Avec la suspension de la réforme des retraites et les débats sur l’augmentation de la fiscalité des plus riches, rien n’indique que la prise de conscience des Français soit pour tout de suite…
La France est selon moi un excellent exemple de notre théorie sur l’effet d’éviction de l’État-providence. La nature des débats budgétaires, ces derniers mois, montre qu’il est beaucoup plus facile de proposer des augmentations d’impôts que des réductions de dépenses, tant ces dernières débouchent à chaque fois sur des conflits sociaux. Or, tant que l’on sait qu’il existe l’option “facile” qui consiste à augmenter toujours plus la pression fiscale, alors rien ne vous pousse à vous attaquer de front à la question de l’efficacité de l’État social. C’est donc, encore une fois, fondamentalement, un problème d’incitations.
Il est très difficile d’obtenir un soutien populaire pour des réformes douloureuses qui viseraient à une amélioration de l’efficacité des services publics. Cela est encore plus vrai dans les pays comme la France où la fiscalité est déjà très élevée et le secteur public particulièrement développé. C’est pourquoi dans de nombreux cas, ces changements interviennent à la faveur d’une crise, car elle permet de recentrer le débat sur les réformes favorables à la croissance et sur la réduction du périmètre de l’action publique. La Suède a vu venir la crise : le pays connaissait une situation similaire à celle de la France aujourd’hui, avec une croissance faible et des déficits budgétaires élevés, insoutenables à long terme. Lorsque la crise a finalement éclaté, soudainement les réformes sont devenues possibles. Les trente années qui ont suivi ont été marquées par une baisse importante des impôts, une croissance très solide, sans aucune répercussion sur la qualité de l’État-providence. Quant aux propositions d’augmenter les impôts des ultrariches pour combler le déficit ou financer de nouvelles dépenses, les économistes n’ont cessé de démontrer que ces mesures sont contre-productives. L’augmentation de la fiscalité peut inciter les contribuables fortunés à modifier leurs comportements, ce qui peut, au final, aboutir à une perte nette pour les finances publiques. C’est ce qu’on observe dernièrement en Norvège et au Royaume-Uni, où des hausses d’impôts ont suscité des départs importants.
En Suède, avant la suppression de l’impôt sur la fortune et de l’impôt sur les successions, de nombreuses études ont montré que le problème ne se limitait pas au risque de fuite des contribuables. Elles soulignaient également la difficulté de concevoir ce type d’impôts sans créer par la même occasion une multitude de niches fiscales. On peut mettre toute notre énergie pour colmater ces failles, mais à la fin, on se retrouve avec un système d’une complexité folle.
Certains objecteront qu’une baisse de la fiscalité peut certes améliorer l’efficacité du système, mais qu’elle risque de se faire au détriment de l’égalité…
Vous soulevez là une question centrale. Mais là encore, notre étude indique que les pays à faible fiscalité obtenant de bons résultats en matière d’État-providence ne négligent pas du tout ce point. Comme le montre le cas de la Suisse, ils veillent à intégrer des mécanismes de redistribution dans leurs systèmes de santé, même lorsqu’ils reposent sur une dose de concurrence ou de prestations privées.
Et surtout, parce que ces pays se portent mieux économiquement – en partie grâce, justement, à leur fiscalité légère -, l’accès à l’emploi y est plus facile, et leurs performances en matière d’intégration par le travail, de taux de chômage, sont meilleures. Donc les pays que nous identifions dans notre rapport comme étant performants n’ont absolument pas renoncé à l’idéal d’égalité, ils ont simplement trouvé de meilleures façons de la promouvoir.
Le Figaro, December 29
«Dans une France lourdement endettée, l’emprunt européen est une dangereuse fuite en avant»
FIGAROVOX/TRIBUNE – À l’heure où la France peine à adopter un budget à l’équilibre, les prêts européens à l’Ukraine financés par la dette posent question, analysent Julien Aubert, Jean-Michel Naulot et Jean-Éric Schoettl.
Full text:
La dette publique française atteint désormais 117,4 % du PIB. La France figure ainsi sur le podium des pays les plus endettés de l’Union européenne, alors même qu’elle commence, pour la deuxième fois, une nouvelle année sans budget voté. Cette situation devrait provoquer un électrochoc. Elle ne suscite, au contraire, qu’un inquiétant déni collectif.
Car le risque n’est pas théorique. Une crise de surendettement — c’est-à-dire une perte de confiance des marchés entraînant une hausse brutale des taux — exposerait directement les épargnants et les investisseurs. Depuis 2013, à la suite de la crise grecque, les titres de dette publique de la zone euro comportent des clauses d’action collective : en cas de difficulté, une restructuration de la dette peut être imposée à la majorité qualifiée des créanciers, y compris contre l’avis d’une minorité. Autrement dit, la crise n’est plus une hypothèse abstraite.
Comment en est-on arrivé là ? Jusqu’en 2010, la France et l’Allemagne suivaient pourtant des trajectoires d’endettement strictement identiques : de 60 % du PIB en 1995 à environ 85 % en 2010. Puis les chemins ont divergé. L’Allemagne a réduit sa dette avant la crise du Covid ; la France ne l’a pas fait. Pendant la crise sanitaire, la France a dépensé davantage. Et après la crise, elle a continué à dépenser comme si l’urgence était permanente. En 2025, la dette allemande est revenue à 62 % du PIB ; celle de la France est presque deux fois plus élevée.
Les remèdes étaient pourtant connus : maîtrise sélective des dépenses publiques, adaptation d’un modèle social parmi les plus généreux au monde, réformes structurelles de l’école, de la formation professionnelle, de l’emploi et des retraites. Mais ces choix exigeaient du courage politique. Ils ont été éludés.
Le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne est explicite : le budget doit être équilibré et financé par des ressources propres.
C’est dans ce contexte déjà alarmant que la France plaide régulièrement pour l’extension d’une dette européenne. Une illusion dangereuse. Ce n’est pas parce que la dette est contractée à Bruxelles et qu’elle n’apparaît pas immédiatement dans les statistiques nationales qu’elle disparaît. Elle sera remboursée par les contribuables — et d’abord par les Français.
L’exemple du grand emprunt européen de 2020 est éclairant. La France a perçu 9 % des subventions, mais elle en remboursera 18 %. Faute de ressources propres nouvelles, elle devra verser près de 5 milliards d’euros par an à partir de 2028. Et l’emprunt a une durée de trente ans… La mutualisation n’a pas effacé la facture.
Le « prêt » de 90 milliards d’euros à l’Ukraine, décidé lors du sommet européen du 19 décembre, suit la même logique. On affirme qu’il sera remboursé grâce à d’hypothétiques réparations de guerre russes. Personne n’y croit sérieusement. Ce prêt est en réalité un don avec l’apparence du prêt, un don avec une part de 20 % qui pèsera sur la France.
Cette fuite en avant est d’autant plus préoccupante qu’elle est contraire aux traités européens. Le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne est explicite : le budget doit être équilibré et financé par des ressources propres. La Commission elle-même rappelait encore en 2020 que le recours à l’emprunt pour couvrir un déficit budgétaire n’était pas autorisé. C’est pourquoi l’emprunt de 2020 avait dû être ratifié par les parlements nationaux, avec une valeur de quasi-traité.
Or, fait troublant, le communiqué final du sommet du 19 décembre 2025 ne mentionne aucune ratification nationale. Chacun sait pourtant que la présidente de la Commission souhaite élargir ses marges de manœuvre financières. Elle a évoqué, ces derniers mois, la possibilité d’emprunter 400 milliards d’euros sans accord des parlements nationaux. Décider dans l’urgence est une chose ; contourner durablement les traités en est une autre.
Les discussions autour du prêt à l’Ukraine ont enfin révélé une tentation encore plus inquiétante : utiliser les 193 milliards d’euros d’actifs russes gelés chez Euroclear pour garantir l’opération. Une telle décision aurait ouvert la voie à des contentieux massifs, à des représailles internationales et à un risque systémique majeur. La finance repose sur un principe simple : le respect des contrats. Le fragiliser, c’est menacer l’ensemble de l’édifice.
La dette européenne n’est pas une solution miracle. Elle est un report de charges, souvent opaque, toujours supporté par les générations futures. À l’heure où la France est déjà lourdement endettée, persister dans cette fuite en avant sans contrôle des parlements nationaux serait une faute politique majeure. Il est en outre contraire aux traités – et attentatoire aux souverainetés nationales – que les parlementaires nationaux ne soient pas saisis d’un endettement européen dont la charge pèsera sur la jeune génération. La question n’est pas seulement juridique et financière. Elle est démocratique.
Liste des signataires :
Julien AUBERT, ancien député LR du Vaucluse, Président de l’Institut Valmy
Jean-Michel NAULOT, ancien membre du Collège de l’Autorité des marchés financiers, membre du Comité scientifique de l’Institut Valmy
Jean-Éric SCHOETTL, ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel, membre du Comité scientifique de l’Institut Valmy
Le Monde, December 29
Budget 2026 : le risque de l’enlisement
Le premier ministre, Sébastien Lecornu, a beau se dire « persuadé » qu’un accord sur le budget reste possible au Parlement, rien ne dit qu’un compromis puisse être trouver en janvier, alors que les parties n’y sont pas parvenues en décembre.
Full text:
Depuis la funeste dissolution de l’Assemblée par Emmanuel Macron, le 9 juin 2024, qui a fragilisé le pays, l’exception est en passe de devenir la règle. Comme l’an dernier, la loi spéciale, qui permet de financer temporairement l’Etat, les administrations et les collectivités, a été adoptée par le Parlement, mardi 23 décembre, faute d’accord sur le budget. Ce vote vient clore deux mois et demi de débats infructueux, députés et sénateurs n’étant pas parvenus à concilier leurs vues le 19 décembre, en commission mixte paritaire.
Pour Sébastien Lecornu, dont la mission était de faire voter avant la fin de l’année les deux textes budgétaires, c’est un demi-échec qui vient assombrir l’adoption du budget de la Sécurité sociale. Le premier ministre avait consacré sa méthode (le compromis) et semblé faire évoluer les esprits dans une Assemblée fragmentée, même si l’accord avait été jugé imparfait et coûteux par toutes les parties.
Concernant le budget de l’Etat, l’équation était plus délicate encore, les parlementaires de gauche ayant laissé entendre qu’ils pourraient difficilement s’abstenir, encore moins voter pour, à moins de rejoindre la coalition gouvernementale, ce qui paraît improbable si près de la présidentielle. Dont acte.
Même si le risque d’un shutdown à l’américaine est évité et que l’économie française se montre résiliente, cette procédure transitoire n’est pas sans conséquences. Bercy affirme que la précédente loi spéciale a coûté 12 milliards d’euros, un chiffrage qui ne fait pas l’unanimité, mais qu’importe : celle-ci a un coût. Certains investissements seront bloqués, dans la défense ou l’énergie notamment. Sur le plan fiscal, 200 000 foyers pourraient entrer dans l’impôt sur le revenu, la loi spéciale ne permettant pas d’indexer son barème sur l’inflation. Selon l’Observatoire français des conjonctures économiques, recourir à celle-ci ferait en outre perdre 6,5 milliards d’euros de recettes à l’Etat en 2026.
Interminable feuilleton
En reportant les débats à janvier, la loi spéciale prolonge l’interminable feuilleton budgétaire, à l’issue incertaine. M. Macron a demandé que le gouvernement accélère. M. Lecornu et la ministre du budget, Amélie de Montchalin, qui ont engrangé des gains politiques en faisant naître un compromis sur le projet de loi de financement de la Sécurité sociale, espèrent toujours le même succès sur le budget de l’Etat, en le faisant voter sans recourir à l’article 49.3 de la Constitution. Mais rien ne dit qu’un accord puisse être trouvé en janvier, alors que les parties n’y sont pas parvenues en décembre.
Mardi soir, M. Lecornu s’est dit « persuadé » que l’adoption d’un budget était « possible si les calculs politiques [étaient] mis de côté », ajoutant que « prendre le temps » n’était « pas une faiblesse ». Mais le premier ministre a laissé entendre aussi que le gouvernement saurait prendre ses « responsabilités ». Avoir recours à l’article 49.3, qu’il avait promis de ne pas utiliser, l’obligerait à revenir sur sa parole. Aura-t-il le choix, s’il veut éviter l’enlisement ?
Alors que l’endettement du pays est croissant, et qu’aucune trajectoire de réduction des déficits n’a été actée, la prolongation ad nauseam des débats a aussi des conséquences politiques. Ces interminables consultations non conclusives, auxquelles les Français restent en grande partie hermétiques, et alors que tant d’autres sujets les préoccupent, nourrissent l’impression d’un pouvoir empêché. Elles alimentent aussi la fatigue démocratique et la défiance, à seize mois d’échéances électorales périlleuses. Un puissant carburant pour les extrêmes. Il est urgent de sortir de l’impasse.
The New York Times, December 28
The Quiet, Fateful Shift in Who’s Buying America’s Debt
Geng Ngarmboonanant is a managing director at J.P. Morgan Asset Management. He served as a deputy chief of staff to Treasury Secretary Janet Yellen from 2023 to 2025. The views he expresses are his own.
Full text:
Many Americans have heard that they should worry about the staggering size of the national debt. For the first time in modern history, America is paying more interest on its debt, now more than $30 trillion, than it spends on national defense. And there is no end in sight, with our deficits running larger than we’ve seen outside a crisis.
Sadly, the size of the debt is not the only thing Americans need to be concerned about. Who is lending us money also matters, and the characteristics of our creditors have changed over the past decade, leading to higher and more volatile interest rates, which raise mortgage, student loan and other borrowing costs. The shift could also increase the fragility of the U.S. financial system during times of stress.
America has long enjoyed an exorbitant privilege as the world’s dominant economic and financial power. As the United States returned to deficit spending in the 2000s, foreign governments were building up their currency reserves. They stockpiled dollars and Treasuries, prized as the safest and most liquid assets in the world. This gave the United States a structural advantage: These governments bought our debt and were largely indifferent to price, driven by policy mandates rather than profit. It was as though America had a broad and growing base of loyal customers who showed up no matter the cost, rather than shoppers who were ready and willing to walk away for bargains elsewhere. This helped the United States borrow vast sums at very low rates.
By the early 2010s, these foreign governments made up over 40 percent of Treasury holdings, excluding those the Federal Reserve held. That was up from just over 10 percent in the mid-1990s. The Fed — another policy-driven buyer — deepened this cushion through rounds of bond buying during and after the 2008-2009 global financial crisis. At the peak, over half of U.S. debt was financed by institutions that kept borrowing costs artificially low.
Those easy times are over. Foreign governments now make up less than 15 percent of the overall Treasury market. While they still hold roughly the same dollar amount of Treasuries as they did 15 years ago, foreign governments’ purchases haven’t kept pace with the growth in U.S. debt. At the same time, the Fed has reduced its Treasury holdings by roughly $1.5 trillion over the past few years.
So far, the Treasury market has coped pretty well. Private investors have stepped in — a testament to the strength and size of our debt market.
Yet the Treasury market is now more exposed to profit-driven market forces than before, and the country has high amounts of debt, making upswings in interest rates and changes in other borrowing terms very costly. As we sustain and potentially increase our extraordinary deficits, the return of the private sector into our debt markets will most likely result in higher interest rates, as private investors demand greater compensation for holding U.S. debt than their policy-driven counterparts. Rates will probably be more volatile as well, swinging more sharply in response to data, policy signals and America’s now chronic political dysfunction.
U.S. officials are especially nervous about the growing role of hedge funds, whose highly leveraged trades can be disrupted by market turbulence and amplify turmoil in the Treasury market. Over the past four years, hedge funds have doubled their footprint in the U.S. debt market, making the Cayman Islands — where many hedge funds are officially based — the place where the most U.S. debt outside the United States is held, according to the Fed. Typically, people flock to Treasuries for safety in times of crisis. Yet, driven in large part by hedge fund activity, the Treasury market went through unusual turbulence during recent shocks, including the onset of the Covid-19 pandemic in March 2020 and President Trump’s “Liberation Day” tariff announcement in this past April.
Recently, the United States has seen investors demanding higher premiums to invest in our long-term debt — a reflection of growing uncertainty about the country’s economic and fiscal outlook. According to the most commonly used measure, this premium currently clocks in at roughly 0.8 percentage points for the all-important 10-year Treasury, a seemingly small number that translates into billions of dollars in extra interest costs. These costs aren’t felt just by bond traders on Wall Street or by the government. Higher rates squeeze household pocketbooks and businesses’ bottom lines. They slow economic growth as new public debt crowds out private investment. And since sustainable debt is essential to the government’s ability to perform the functions only it can, changes to the structure of its borrowing capacity can have a profound impact on America’s power.
There’s no need for panic just yet. The dollar remains the world’s reserve currency, and U.S. debt is still the world’s safe-haven asset. No other country comes close to rivaling America’s financial leadership.
But complacency is no strategy. With its debt load increasing and the disposition of its creditors changing, the country must ensure that its debt remains attractive to picky private investors around the world.
That means resisting easy answers to our debt problem. Absent a true miracle, technologies such as A.I. won’t single-handedly propel the country out of its debt. Some observers suggest that the growth of stablecoins, crypto assets backed by Treasuries, will generate huge new demand for U.S. debt. But many new stablecoin holders might simply fund their digital asset purchases from their existing investments in Treasuries.
Most dangerous are proposals for the government to take convenient shortcuts. One would have the Treasury tactically shift what type of debt it issues to take advantage of one-off moves in market conditions, rather than doing so in a regular and predictable manner. Even if feasible, this approach would almost certainly not result in lower borrowing costs in the long term. Another would have the Fed aggressively cut interest rates to make U.S. borrowing cheaper. Indeed, investors are increasingly concerned that the United States might engage in “debasement” to inflate away the real value of its debt — harking back to the days when monarchs diluted their gold and silver coins with cheaper metals such as copper.
Inflating away the debt is a partial default by another name, and the market would treat it as such. History teaches that the foundation of any debt market is credibility: Borrowers must deliver the full value they promised to creditors. Investors buy up mountains of U.S. debt because they trust the system behind it: — the independence of the Federal Reserve, the predictability of the Treasury’s issuance strategy, the rule of law and the partnerships that underpin the dollar’s centrality in global finance.
Deviating from these principles would backfire. The reaction could happen gradually. Or, as history shows, it might happen quickly. Credibility takes a long time to earn, but it is easy to lose.
The political operative James Carville once quipped that if he died, he’d like to be reincarnated not as president or pope, but as the bond market, so he could “intimidate everybody.” The bond market has a way of disciplining countries that don’t discipline themselves first — as Britain recently saw when its sovereign debt market revolted against a fiscally unsound budget proposal from the short-tenured prime minister Liz Truss.
Financial engineering and false hopes won’t keep America’s lenders happy. Only a credible plan to restrain deficits and control our debt will ultimately do that.
https://www.nytimes.com/2025/12/26/opinion/national-debt-owners-lenders-crisis.html
L’Express, December 23
Construction d’un porte-avions de nouvelle génération : comment va-t-il être financé ?
Défense. La loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit la fabrication de ce nouveau navire, confirmée dimanche par Emmanuel Macron.
Link Without Pay Wall:
Le Figaro, December 19
« Au-delà de 5 % de déficit, la France se mettrait en danger » : la mise en garde du gouverneur de la Banque de France
EXCLUSIF – Alors que son institution revoit les prévisions de croissance de la France à la hausse, François Villeroy de Galhau appelle les parlementaires à la responsabilité.
Full text:
François Villeroy de Galhau tire la sonnette d’alarme. Alors que les débats budgétaires nous ont considérablement éloignés de l’objectif initial de déficit du gouvernement, qui était à 4,7 % du PIB, rester au-delà de 5 % mettrait la France « en danger », prévient le gouverneur de la Banque de France. L’institution publie ce vendredi ses prévisions de croissance, revues à la hausse. Après 1,1 % en 2024, le PIB progresserait de 0,9 % cette année, contre une précédente anticipation à 0,7 %. En 2026 et 2027 l’activité se raffermirait à 1 %, puis à 1,1 % en 2028, « soutenue par le redressement de la consommation des ménages et de l’investissement privé », qui prendraient ainsi le relais de la commande publique et du commerce extérieur, indique l’institution.
Bas du formulaire
LE FIGARO. – Droits de douane américains, concurrence chinoise, faillites en hausse, incertitude politique et budgétaire… Les nuages sombres s’accumulent et pourtant la Banque de France remonte sa prévision de croissance pour 2025 et 2026. Comment expliquez-vous cette étonnante résilience ?
FRANÇOIS VILLEROY DE GALHAU. – Le mérite de ce résultat revient avant tout à l’engagement continu des entrepreneurs et au travail des Français. Le contexte international et européen est par ailleurs un peu moins défavorable qu’anticipé . Il y a donc à ce stade une certaine autonomisation de la vie économique par rapport à la vie politique. Cela dit, la croissance est résiliente mais pas suffisante : on parle de 1% pour 2026 et 2027. Par ailleurs, l’économie française pourrait faire beaucoup mieux sans l’incertitude politique, qui pousse les ménages à épargner plutôt que consommer. Nous estimons que cette incertitude coûte au moins 0,2 point de croissance.
À ce stade de l’examen du budget, Bercy évalue le déficit à 5,3 % du PIB l’année prochaine, soit un quasi-surplace par rapport à 2025… Faut-il un budget « quoi qu’il en coûte » ?
Le « quoi qu’il en coûte », on a déjà donné ! Non, il faut impérativement que le budget aille vers la remise en ordre de nos finances publiques. Nous devons tenir notre engagement de ramener le déficit de 5,4% du PIB en 2025 à 3% en 2029 : pas seulement vis-à-vis de nos partenaires européens, mais parce que c’est ce niveau qui stabilisera enfin le ratio d’endettement par rapport au PIB. Autrement, notre pays succombera à l’étouffement budgétaire : chaque année, ce sont environ 7 milliards d’euros de plus qui sont absorbés par les intérêts de la dette, 70 milliards au bout de dix ans dont nous ne disposons plus pour des dépenses dans l’éducation, notre sécurité, ou le numérique.
Que peut-on encore viser comme déficit en 2026 ?
Pour faire cette année un quart du chemin vers 3 %, j’ai plaidé pour un déficit ramené à 4,8 %. À ce stade du débat parlementaire, ce chiffre paraît malheureusement hors d’atteinte. Mais il faut absolument tenir à 5% ou moins. Au-delà de 5% de déficit, la France se mettrait clairement en danger. Le calme apparent des marchés peut, d’expérience, se retourner brutalement, au vu d’un enchaînement de signaux négatifs qui pourrait alors se produire : reprise de la procédure européenne contre la France, nouvelles dégradations de sa notation, et retrait de certains investisseurs volatils comme les hedge funds... Il faut d’autant plus éviter cette hausse des taux français – notre « spread » – qu’elle toucherait aussi les entreprises, ainsi que les ménages à travers leurs crédits immobiliers.
Puisque la stabilité fiscale est ainsi une nécessité, essayons d’en faire une vertu
François Villeroy de Galhau
Si le déficit reste supérieur à 5 % du PIB en 2026, les 3 % sont-ils toujours atteignables en 2029 ?
Quel que soit le résultat de la prochaine élection présidentielle, les futurs responsables auront à traiter ce problème budgétaire. Si on le différait aujourd’hui, il serait encore plus lourd après 2027 : ce ne serait l’intérêt d’aucune force politique, je le dis avec l’indépendance de la Banque de France.
Fiscalité excessive, économies impopulaires… Avons-nous encore des marges de manœuvre ?
Oui, mais il faudrait inverser la logique. Les débats ont été marqués jusqu’à présent par un fixisme sur les dépenses publiques, et une créativité concentrée sur les impôts. La France peut et doit viser au contraire plus de mobilité sur les dépenses, et plus de stabilité sur les recettes fiscales. Nos dépenses publiques sont globalement nettement plus élevées que chez nos voisins européens : secteur par secteur, comparons pour progresser en efficacité. Et côté recettes, nous n’avons plus d’argent pour baisser les impôts et nous n’avons pas beaucoup d’espace pour les augmenter – hors certaines mesures exceptionnelles ou de justice. Puisque la stabilité fiscale est ainsi une nécessité, essayons d’en faire une vertu.
Quel regard portez-vous sur la suspension de la réforme des retraites ?
Le vote mardi dernier du budget de la Sécurité sociale apporte des éléments de stabilité politique, ce qui est bienvenu. Mais sur le fond, le compromis parlementaire a fait le choix des séniors – dont je fais partie ! – plutôt que des jeunes. La suspension de la réforme des retraites ne règle bien sûr pas leur financement durable ; il n’y a aucune désindexation même partielle des retraites pour les plus aisés, alors que beaucoup de nos voisins l’ont fait, et même notre pays entre 2014 et 2016 ; presque aucune économie sur des dépenses de santé ; et en conséquence plus de déficits qui pèseront sur les jeunes. En ce sens, c’est un budget social plutôt gérontocratique. D’habitude, les parents ou grands-parents aident leurs enfants ; là, nous faisons collectivement l’inverse.
Le conseil des gouverneurs de la BCE a décidé de maintenir ses taux jeudi. Certes, l’inflation est stable en moyenne en zone euro mais très hétérogène entre les pays. Comment la BCE peut-elle tenir compte de ces disparités ?
Les différences d’inflation étaient beaucoup plus fortes en 2022 et 2023. Aujourd’hui la France, à 0,8%, affiche comme l’Italie une inflation plus faible que la moyenne. Pour notre pays, c’est plutôt un élément favorable car cela signifie une modération des prix – et donc plus de pouvoir d’achat- mais aussi salariale, ce qui est positif pour notre compétitivité en Europe. Mais notre Conseil des Gouverneurs décide au vu de la moyenne européenne, qui est aujourd’hui à 2,1% et donc très proche de notre objectif de 2%.
L’économie française et européenne devrait pouvoir mobiliser un carré vertueux de ressources
François Villeroy de Galhau
La Fed semble vouloir continuer de baisser ces taux. Craignez-vous un découplage avec la BCE ?
Cette crainte n’a pas de fondement et nous avons donc pu sereinement maintenir nos taux dans notre décision hier. L’Eurosystème peut avoir la satisfaction d’une mission accomplie, puisque l’inflation est à son objectif depuis sept mois ; nous devons cependant garder beaucoup d’humilité et le maximum d’«optionalité» face à toutes les incertitudes de l’environnement. Il y a des risques dans les deux sens sur l’inflation, mais en particulier à la baisse. Nous serons donc agiles autant que nécessaire dans chacune de nos prochaines réunions. Après huit baisses, les taux européens à 2% sont aujourd’hui beaucoup plus faibles que les taux américains à 3,6 % et britanniques à 3,75 %. Le dollar s’est certes affaibli vis-à-vis de nombreuses monnaies dont l’euro, ce qui reflète aussi une moindre confiance dans certaines politiques américaines. La BCE n’a pas d’objectif de change, mais nous resterons vigilants et pragmatiques s’il fallait ajuster notre politique monétaire à un euro plus fort et de la désinflation importée. Ceci dit, le niveau actuel de l’euro, à 1,17 dollar, se situe à peu près exactement à sa moyenne depuis 25 ans.
Les importations chinoises déferlent en Europe. Êtes-vous favorable à une forme de protectionnisme pour contrer ce mouvement ?
Ces six derniers mois, les importations chinoises en Europe ont augmenté de 11% en volume et leurs prix ont baissé de 9%. Ce phénomène pèse à la baisse sur l’inflation comme sur l’activité. Mais en réponse, je crois davantage à la musculation qu’à la protection, certes parfois nécessaire. Il nous faut avancer sur les rapports Draghi et Letta de 2024. Nous Français avons tendance à être à la fois trop complaisants sur nos faiblesses- comme les déficits-, et pas assez confiants dans nos atouts. L’économie française et européenne devrait pouvoir mobiliser un carré vertueux de ressources : nous avons une épargne privée abondante, un très grand marché intérieur à égalité avec les États-Unis, un réservoir de talents exceptionnel, et un riche vivier d’entreprises. L’économie française, c’est à la fois beaucoup de grandes entreprises de portée internationale, et de plus en plus de créations nouvelles – plus d’un million cette année, en très forte augmentation depuis 10 ans… Jouons ces forces de façon offensive, plutôt que trop nous focaliser sur des combats défensifs.
Les banques s’opposent à votre projet d’euro numérique. Va-t-il se poursuivre ?
La décision revient au conseil Ecofin (les ministres européens des Finances, NDLR) – qui est précisément en train de se prononcer positivement – et au Parlement européen qui votera au printemps prochain. Il ne faut pas se tromper de combat : il ne s’agit pas d’un affrontement public/privé en Europe, mais d’un sujet de souveraineté Europe/États-Unis. La question pour les Européens est de savoir s’ils auront demain une monnaie numérique « tokenisée » seulement émise en dollars par des acteurs privés américains (les stablecoins que promeut le nouveau gouvernement américain), ou aussi en euros. La monnaie a toujours été le fruit d’un partenariat public/ privé, entre la Banque centrale et les banques commerciales : cette fois encore, notre intérêt est de construire ensemble une stratégie européenne souveraine. Elle combinera l’euro numérique – un billet numérique, en mieux- et des solutions de paiement privées comme le portefeuille Wero que nous soutenons, en alternative aux grands réseaux de cartes américains.
Le Point, December 19
Macron et la dette publique : 1 200 milliards d’euros de plus depuis 2017
Alerte rouge ! La dette accumulée depuis le début de l’ère Macron atteint plus de 1 2OO milliards d’euros. La dette publique s’élevait au total à 117,4 % du PIB à la fin de l’été selon l’Insee, soit 3 482,2 milliards d’euros.
Full text:
Piqûre de rappel pour nos parlementaires qui sont toujours en train de s’écharper sur le projet de loi de finances pour 2026 : la dette publique a atteint au troisième trimestre 2025 le seuil de 3 482,2 milliards d’euros. Soit 117,4 % du produit intérieur brut, contre 115,7 % du PIB au deuxième trimestre… C’est un nouveau record, hors période de pandémie ou de guerre. Cela représente 52 407 euros de dette par habitant ! Au total, la dette a augmenté de 65,9 milliards d’euros pendant l’été.
D’après les calculs de l’Institut économique Molinari (IEM), un think tank libéral, pour Le Point, cela porte le total de dette accumulée depuis le début de l’ère Macron à plus de 1 2OO milliards d’euros (+ 16 % depuis le début de son premier quinquennat). Soit 8 389 euros par habitant !
La facture est salée ! Et elle devrait continuer de grimper. L’an prochain, elle devrait atteindre les 118 % du PIB selon les prévisions du gouvernement. Sans remise en ordre de nos dépenses publiques, elle devrait allègrement dépasser les 130 % du PIB d’ici la fin de la décennie.
« Si nous avions un bon narratif, si nous empruntions pour faire des investissements d’avenir, en faisant des réformes structurelles améliorant notre capacité à rembourser, les marchés seraient plus conciliants, mais ce n’est pas le cas : les taux d’intérêt augmentent et nous étranglent petit à petit », prévient Nicolas Marques, directeur général de l’IEM. La charge de la dette devrait atteindre 65 milliards d’euros cette année et 74 milliards l’an prochain.
« Il faudrait généraliser la retraite par capitalisation »
Pour le moment, les parlementaires ont voté un budget pour la Sécurité sociale, mais pas celui de l’État, la commission mixte paritaire n’ayant pas réussi à trouver un compromis. Dans le pire des cas, une loi spéciale peut être adoptée en attendant de trouver un accord sur le budget l’an prochain, ce qui permettra à l’État de continuer à fonctionner. Mais ne réglera pas notre problème de finances publiques…
« Il faudrait généraliser la retraite par capitalisation et provisionner les retraites des fonctionnaires, déréglementer pour renforcer la croissance et limiter de façon stricte les embauches dans la fonction publique pour contenir les coûts », propose Nicolas Marques.
De nombreux autres rapports se sont accumulés depuis vingt ans pour proposer des pistes de réforme. Sans succès… La situation s’est même dégradée depuis la pandémie de Covid : la France est le seul pays de la zone euro qui n’a pas réussi à redresser ses finances publiques après l’épisode du « quoi qu’il en coûte ». Une faillite collective.
Le Figaro, December 19
La dette publique de la France grimpe à 3482 milliards d’euros, sur fond d’impasse politique
Dans le même temps, la Banque de France revoit ses prévisions de croissance à la hausse. Une occasion dont le politique devrait se saisir pour réaliser les économies nécessaires.
Full text:
Toujours plus haut. La dette publique de la France a atteint 3482,2 milliards d’euros au troisième trimestre 2025, soit 117,4 % du PIB, selon les chiffres publiés ce vendredi par l’Insee. Sur trois mois, elle est en augmentation de 65,9 milliards d’euros, battant le précédent record établi au deuxième trimestre, à 3 416,3 milliards d’euros (115,6 % du PIB). À ce rythme, la dette se rapproche fortement de son ratio record du premier trimestre 2021, lors de la crise sanitaire, qui était de 117,8 %. Et elle a toutes les chances de dépasser largement 120 % en 2027, selon les prévisionnistes. Avec le risque de finir par dépasser l’Italie, actuellement endettée à près de 138 %, mais engagée sur une trajectoire inverse.
Bas du formulaire
Hasard du calendrier, cette annonce intervient alors que sept députés et sept sénateurs se réunissaient en commission mixte paritaire – en vain, celle-ci ayant échoué. Leur mission était de trouver un compromis sur le projet de budget 2026 et identifier du même coup les moyens de réduire le déficit public pour atterrir au moins à 5 % du PIB, après 5,4 % en 2025. Une nécessité, si le pays ne veut pas voir la procédure pour déficit excessif qui la concerne être réactivée par Bruxelles. Celle-ci avait en effet été mise « en suspens » en juin dernier, eu égard à la trajectoire des finances publiques, alors jugée positivement. Le pays devrait alors s’acquitter d’une amende annuelle de près de 2,5 milliards d’euros, ce qui pourrait susciter l’inquiétude des marchés et conduire les agences comme S&P et Fitch à dégrader d’un cran supplémentaire leur note de la dette tricolore. Au-delà de 5 %, « la France se mettrait clairement en danger », prévient le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau.
Croissance résiliente
« Houston, we have a problem », a d’ailleurs mis en garde le ministre de l’Économie et des Finances Roland Lescure lundi face aux sénateurs. Ceux-ci ont en effet rendu une copie du projet de loi de finances 2026 conduisant à un déficit de 5,3 % du PIB, alors que le gouvernement visait initialement 4,7% et s’était résigné, entre-temps, à un plus modeste objectif de 5 %. Le dérapage par rapport au projet de loi initial est de 11,4 milliards d’euros. Cet écart est dû pour 6,3 milliards au vote de l’Assemblée nationale sur le projet de loi de financement de la sécurité sociale, et pour 5,1 milliards au Sénat qui a baissé les impôts sans les compenser par suffisamment d’économies.
L’état inquiétant des finances publiques et la difficulté des parlementaires à parvenir à un compromis tranchent avec la résilience de l’économie. La Banque de France revoit ce même jour à la hausse ses prévisions de croissance : après 1,1 % en 2024, le PIB progresserait de 0,9 % en 2025, contre une précédente anticipation à 0,7 %. En 2026 et 2027 l’activité se raffermirait à 1 %, puis à 1,1 % en 2028, « soutenue par le redressement de la consommation des ménages et de l’investissement privé », indique l’institution. « Après les chocs d’incertitude de 2025, on revient aux projections d’il y a un an », fait remarquer Olivier Garnier, chef économiste de la Banque de France, ajoutant que la demande privée devrait prendre le relais de la demande publique et du commerce extérieur ces prochaines années. Une tendance confirmée par les prévisions de l’Insee pour 2025 et la première moitié de 2026 publiées mercredi. Et ce, quel que soit le scénario de déficit. En effet, « une consolidation budgétaire moindre que celle des projets initiaux n’entraînerait pas pour autant un surplus de croissance, car l’incertitude fiscale prolongée se traduirait par des comportements des ménages et des entreprises toujours plus attentistes », affirme la Banque de France. Le taux de chômage, à 7,7 % au troisième trimestre 2025, progresserait légèrement en 2026 puis amorcerait un repli à 7,6 % en 2027 et à 7,4 % en 2028.
Sans être impressionnante, cette croissance étonne, tant le moral des ménages et des décideurs était tombé bas ces derniers mois. En outre, la plus faible progression salariale par rapport à nos voisins européens « donne des gains de compétitivité » à la France, souligne Olivier Garnier. Ce contexte économique relativement favorable est sans doute le dernier levier dont le pays dispose pour redresser sans trop de douleur ses finances publiques. « Il y a clairement un chemin pour réduire la dépense sans miner l’activité », affirme Anthony Morlet-Lavidalie, économiste chez Rexecode. « Les consolidations fiscales ont généralement lieu au mauvais moment, dans une atmosphère de récession. Les politiques devraient être un peu plus stratèges », en profitant des périodes fastes, confirme Eric Mengus, professeur d’économie à HEC Paris. Gel partiel des pensions de retraite, augmentation des franchises médicales, allongement du temps de travail… Les moyens, connus et retoqués pour certains lors de l’examen du projet de loi de finances, effraient une grande partie de la classe politique.
Stabiliser la dette par la croissance
Pour soutenir cette croissance et ainsi générer plus de recettes afin de réduire le déficit et, in fine, stabiliser la dette, un moyen existe, qui a fait ses preuves en Allemagne par deux fois, défend Éric Mengus : réduire les impôts de production sur les entreprises pour rendre des marges de manœuvre à ces dernières, et dans le même temps, « annoncer une hausse temporaire de TVA à venir, de deux à trois points, poussant les ménages à consommer davantage par anticipation ». Ce « boom d’activité » compenserait la baisse de rentrées fiscales en provenance des entreprises, affirme l’économiste, et aurait le mérite de pousser les ménages à puiser dans leur considérable épargne. « La situation étant politiquement bloquée, il faut aller chercher des solutions innovantes », plaide-t-il. Mais un premier ministre qui reconnaît être « le plus faible » de la Ve république peut-il seulement se permettre ce genre d’audace ?
IFRAP, December 17
Baisser les impôts et augmenter les recettes : c’est possible !
La preuve par l’exemple suédois
Full text:
Dans les années 1990, la Suède fait face à une crise budgétaire inédite, avec un déficit public qui atteint jusqu’à 12 % en 1993. Pour rétablir l’équilibre de ses finances publiques, le pays fait un triple choix : allègement drastique de la fiscalité, baisse des dépenses et flexibilisation et libéralisation de l’économie. Entre 1995 et 2024, alors que le ratio recettes fiscales/PIB baisse de 4 points de pourcentage grâce aux allègements fiscaux, le montant des recettes fiscales augmente sur la période ! C’est une illustration parfaite de l’effet Laffer. Ce paradoxe s’explique par la dynamique de croissance et d’investissement des entreprises engagée après les baisses et suppressions d’impôts. Cette politique fiscale menée par la Suède a permis de diviser par deux le ratio dette/PIB en 30 ans.
Une baisse drastique de l’imposition du capital
Depuis 1990, les Suédois ont considérablement réduit leur taux d’impôt sur les sociétés. Ce taux est d’abord abaissé de 53 % à 30 % dans les années 1990, de 30 à 22 % en 2019, de 22 à 21,4 % en 2021 et enfin de 21,4 à 20,6 % en 2021 (soit plus de 4 points en dessous du taux d’IS en France).
Certes, en parallèle de ces baisses de taux, la base taxable a été élargie (suppression de niches, durcissement des déductions, etc.), mais la pression fiscale sur les entreprises a tout de même largement diminué. Aujourd’hui, la Suède perçoit des recettes fiscales plus élevées que la France en pourcentage du PIB malgré son taux inférieur. Les recettes de l’IS en Suède représentent 3 % du PIB contre 2,5 % du PIB en France. En 1990, ce taux était de 1,5 % du PIB en Suède et de 2,2 % en France. Les Suédois ont donc réussi à doubler le rendement de leur impôt sur les sociétés depuis 1990 en baissant leur taux. Entre 1994 et 2023, les recettes de l’IS suédois ont explosé de 426 % en valeur nominale, et de 224 % en valeur réelle ! C’est une illustration concrète de l’effet Laffer.
Cet effet Laffer s’explique logiquement par les effets bénéfiques de la réduction du taux de l’IS sur l’investissement des entreprises. Le taux d’investissement des entreprises suédoises était de 17 % du PIB en 2021, deuxième taux le plus élevé de l’UE après l’Irlande (19 %), largement devant la France à 14 %. Les IDE ont également explosé grâce aux réformes de l’IS : entre 1990 et 2022, la moyenne des flux nets entrants d’IDE était de 4,3 % du PIB en Suède contre 2 % en France. En 2022, ils représentaient 8,5 % du PIB en Suède, soit plus du double de la France (3,8 %).
Outre la réduction de l’imposition des entreprises, la Suède a également supprimé l’impôt sur les successions et les donations en 2005, l’ISF en 2007, et l’impôt foncier pour les particuliers en 2008 (remplacé par une redevance municipale plafonnée). La Suède a donc fait le pari gagnant d’alléger drastiquement l’imposition du capital, qui était fortement imposé avant les années 2000. Les gains en recettes fiscales d’IS (paradoxalement grâce à la baisse du taux nominal) ont compensé les pertes des impôts supprimés, dont les recettes étaient particulièrement faibles.
Dans une interview de L’Express, le ministre suédois des marchés financiers, Niklas Wykman, résume parfaitement le mécanisme derrière l’effet Laffer :« Sans donner de leçons, je peux partager l’expérience suédoise : ici, de la gauche à la droite, il existe une compréhension unanime du rôle essentiel des entrepreneurs. Si l’on taxe trop fortement l’activité entrepreneuriale, elle diminue. Si l’on taxe excessivement la réussite, les entrepreneurs réinvestissent moins ». L’exemple suédois devrait inspirer davantage les parlementaires français qui persistent à vouloir alourdir la pression fiscale sur les entreprises avec le PLF 2026.
Une baisse plus limitée de l’imposition des revenus du travail
En parallèle, et dans une moindre mesure, les Suédois ont également réduit la pression fiscale sur les revenus du travail. Ainsi, en 1990, le taux marginal de l’impôt sur le revenu des personnes physiques a été réduit de 70 à un peu plus de 55 %. Bien que ce taux reste particulièrement élevé comparé aux autres pays européens, cette baisse a permis d’alléger considérablement la pression fiscale. L’introduction du crédit d’impôt pour l’emploi en 2007 a permis de réduire encore davantage l’imposition des revenus du travail.
Cependant, une taxe généralisée sur les salaires a été créée au moment de l’adhésion de la Suède à l’UE (1995). Cette taxe sans contrepartie a été augmentée progressivement de 1,5 % lors de sa création à 11,62 % en 2023 et pèse fortement sur la fiscalité des revenus du travail.
Le total des prélèvements obligatoires sur le travail (IRPP, cotisations sociales et déductions fiscales comprises) est toutefois en baisse pour la plupart des Suédois. Pour une personne seule au salaire moyen, le taux de PO (coin fiscal ou tax wedge) est passé de 50,1 % en 2000 à 41,5 % en 2024. Ce taux a baissé de 55,7 % à 49,4 % pour une personne seule avec 167 % du salaire moyen (alors qu’il augmentait en France dans le même temps), et de 47,2 % à 39,2 % pour un couple avec 2 enfants au salaire moyen.
Concernant le taux d’IR uniquement, il a diminué dans le même temps de 26,7 % à 16,1 % pour une personne seule au salaire moyen, de 36,3 % à 28,7 % pour une personne à 167 % du salaire moyen, et de 26,7 % à 16,1 % pour un couple marié au salaire moyen avec 2 enfants. Dans tous les cas de figure pour l’IR, ce taux a augmenté en France entre 2000et 2024.
Pourtant, malgré la baisse des taux, les recettes de l’IRPP ont également augmenté depuis 1990. Entre 1990 et 2023, ces recettes ont progressé de 113 % en valeur nominale et de 10 % en valeur réelle.
En contrepartie de ces baisses d’impôts, la Suède a cependant choisi d’augmenter son taux de TVA de 23,46 % à 25 % en 1990. L’objectif était de compenser l’allègement de la fiscalité sur la production pour taxer davantage la consommation. Aujourd’hui, l’essentiel des recettes des administrations publiques suédoises provient de la fiscalité indirecte (TVA) et de l’IRPP.
Une augmentation des recettes grâce à l’allègement de la pression fiscale
Malgré la hausse de la TVA et la création de la taxe généralisée sur les salaires, la pression fiscale est en nette baisse en Suède depuis 1995. Le ratio recettes fiscales/PIB passe de 46,4 % en 1995 à 42,5 % en 2024. L’écart avec la zone euro se resserre fortement : il était de 6 points en 1995 et n’est plus que de 1,6 point en 2024. La France, au contraire, s’éloigne de cette moyenne. L’écart avec la zone euro passe de 3,7 points en 1995 à 4,4 points en 2024 malgré la baisse de la pression fiscale depuis 2017.
Pourtant, dans le même temps, le montant des recettes fiscales perçues par les administrations publiques a augmenté. Entre 2000 et 2023, les recettes fiscales suédoises ont ainsi progressé de 113 % en termes courants et de 38 % en termes constants. La baisse de la pression fiscale a donc permis d’augmenter les recettes grâce à la croissance qu’elle a générée : c’est l’effet Laffer.
Cette hausse des recettes fiscales n’est pas due qu’à la baisse des impôts mais également à la flexibilisation et la libéralisation de l’économie qui ont permis de créer des conditions propices à la production. La flexibilisation du marché du travail a notamment permis de faire progresser le taux d’emploi. En 2024, le taux d’emploi suédois était de 76,7 %, soit 6 points au-dessus de la moyenne de l’UE (70,8 %), contre 69 % en France. La conséquence de ce taux d’emploi très élevé est la hausse du volume d’heures travaillées. En moyenne, les personnes âgées de 15 à 64 ans travaillent 1 190 heures par an en Suède, contre 1 105 heures en France alors que la durée annuelle moyenne du travail des personnes en emploi est de 1 595 heures en France et de 1 522 heures en Suède en 2024.
Dans le même temps, les Suédois ont optimisé leur dépense publique pour réduire le ratio dépense publique/PIB. Ce ratio est passé de 63,18 % à 50,01 % entre 1995 et 2023 en Suède, et de 56,05 % à 56,87 % en France.
Les Suédois ont donc décidé d’utiliser trois leviers pour redresser leurs finances publiques : l’effet Laffer obtenu grâce à la baisse des impôts, la baisse de la dépense publique et la flexibilisation et la libéralisation de l’économie pour créer un environnement plus propice à la croissance économique. Ils ont pris le chemin inverse à celui emprunté par la France, qui a fait le choix de financer l’augmentation de la dépense publique par la hausse de la pression fiscale. Le résultat est clair : les finances publiques ont été maitrisées en Suède tandis que la dette a explosé en France. Le ratio dette/PIB a chuté de 68,8 % à 34 % entre 1995 et 2025 en Suède, et a progressé de 57,8 % à 115,6 % en France.
Un modèle social pourtant bien conservé
Malgré ces réformes fiscales profondes, la Suède a réussi à maintenir un Etat Providence fort. Ce dernier n’a pas été supprimé ou menacé par les baisses d’impôts mais réformé pour être plus soutenable (introduction d’une part de capitalisation dans le système de retraites par exemple).
Certes, le coefficient de Gini et le taux de pauvreté ont augmenté depuis les années 2000 en Suède, mais ils restent à des niveaux inférieurs à ceux enregistrés en France ou en moyenne dans la zone euro. Ainsi, l’indice de Gini en 2024 était de 0,276 en Suède contre 0,300 en France et 0,299 en moyenne dans la zone euro. Le taux de risque de pauvreté était de 14,8 % en Suède, 15,9 % en France et 16,6 % dans la zone euro.
https://www.ifrap.org/baisser-les-impots-et-augmenter-les-recettes-cest-possible
Le Figaro, December 17
PLFSS : «Comment la France gaspille 20 milliards d’euros par an en soins inutiles»
FIGAROVOX/TRIBUNE – Alors que le projet de loi de financement de la sécurité sociale est à l’étude à l’Assemblée, plusieurs médecins spécialistes estiment que l’approche gestionnaire de la santé omet un problème d’envergure : l’inanité de près de 20 % de soins médicaux dispensés.
Full text:
L’automne budgétaire a ses rituels : l’examen du projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) devient un exercice comptable. On débat franchises, ticket modérateur… La logique est gestionnaire : boucler le budget à douze mois. Mais cette focalisation sur les recettes et les remboursements masque une anomalie structurelle majeure : l’éléphant dans la pièce, la pertinence des soins.
Selon plusieurs études de référence, plus de 20 % des soins médicaux dispensés seraient inutiles : environ un quart des examens et plus d’un dixième des procédures chirurgicales. En euros, cela représente 20 % du budget de l’assurance maladie, soit une vingtaine de milliards d’euros — davantage que le déficit annuel de la sécurité sociale.
Dès 1967, John Wennberg montrait que la quantité de soins dépend souvent davantage du code postal que des besoins réels : dépenser plus ne garantit pas de meilleurs résultats. En France, la Haute autorité de santé estime que jusqu’à 15 % des diagnostics seraient erronés ou incomplets. Et l’enquête ENEIS 3 (ministère de la Santé) révèle que plus de la moitié des événements indésirables graves à l’hôpital auraient pu être évités. Pourquoi ce silence au Parlement ? Parce que s’attaquer à la pertinence exige un travail de fond — et plus de courage politique que de raboter un remboursement.
Inutile d’accabler les soignants : le système entier favorise la croissance de l’activité, indépendamment de la pertinence. En effet, le financement majoritairement à l’acte est par essence inflationniste. Dans une enquête publiée dans PLOS ONE, 70,8 % des médecins américains interrogés estiment que leurs confrères sont plus susceptibles de pratiquer des actes inutiles s’ils en tirent profit. Par ailleurs, en France, la non-revalorisation unilatérale des tarifs opposables depuis plus de 30 ans pousse mécaniquement à multiplier des actes à faible marge.
Nous excellons dans l’exécution technique, mais échouons trop souvent dans la décision.
S’y ajoute une motivation psychologique inflationniste : le chirurgien Philip Stahel décrit en 2017 dans Patient Safety in Surgery la « Funktionslust », ce plaisir de faire ce qu’on sait bien faire, même quand ce n’est pas indiqué. Enfin, les classements des établissements de santé publiés chaque année dans les journaux jouent un rôle ambigu : « qui fait beaucoup fait mieux » est un postulat souvent vrai, mais l’indicateur produit un effet pervers : la course au volume. Un système vertueux privilégiant les alternatives (rééducation, suivi actif) risquerait de chuter au classement… et de perdre des revenus.
Cette pression aboutit à un paradoxe résumé par un adage de gestion des risques : « Une mauvaise décision, même exécutée à la perfection, conduit à un échec. » Nous excellons dans l’exécution technique, mais échouons trop souvent dans la décision. Les données de deuxiemeavis.fr sont éclairantes : sur des milliers de dossiers, le taux de discordance entre premier avis et expert approche 30 %.
L’enjeu n’est pas la dextérité du praticien, mais la stratégie proposée. Exemple emblématique : les méniscectomies arthroscopiques (chirurgie du genou). Malgré des essais randomisés montrant, pour les lésions dégénératives, des résultats équivalents au placebo, des centaines de milliers d’interventions sont encore pratiquées chaque année dans le monde. La sécurité sociale et les patients paient ainsi l’« exécution parfaite » d’un acte qui ne rend pas service.
Brisons l’omerta : ce gaspillage reflète aussi la difficulté de mise à jour des connaissances. Le savoir médical explose, les recommandations changent vite : suivre le rythme est difficile. La formation continue, longtemps inexistante, est juridiquement stabilisée depuis 2002, sans révolution : en 2023, seuls 14 % des médecins français ont respecté l’obligation triennale. Le Développement personnel continu, réformé en 2016, est illisible (ANDPC, Ordre, sociétés savantes…), multipliant la confusion plus que l’adhésion.
La technologie offre une sortie par le haut : l’intelligence artificielle, non pour remplacer le médecin, mais pour sécuriser la décision, doit devenir la norme.
Et là où les pilotes de ligne sont évalués en simulateur sous peine de suspension de licence, les médecins s’exposent à moins de conséquences concrètes. L’étude ENEIS 3 le montre : sur 61 événements graves devant être déclarés, un seul l’a été. Cependant, la qualité ne peut pas se limiter à déclarer des risques réalisés : elle doit commencer en amont — formation, évaluation des pratiques. Les recherches publiées dans le JAMA (2024) sont sans appel : l’auto-évaluation médicale ne fonctionne pas. Les médecins — surtout les moins compétents — surestiment leur performance. Comme le rappellent Daniel Duffy et Eric Holmboe, sans indicateurs externes, l’erreur perdure.
Un exemple récent (cas cliniques écrits, partiellement représentatifs) illustre le biais : ChatGPT-4 atteint 92 % de diagnostics corrects seul, mais quand des médecins l’utilisent, leur performance stagne à 76 % — contre 74 % sans assistance. « Les médecins font confiance à leur jugement plutôt qu’aux suggestions de la machine, même quand celle-ci a raison », expliquent les auteurs.
À cela s’ajoute la médecine en silos : dans PLOS ONE (2017), 38,2 % des médecins citent la difficulté d’accès aux dossiers antérieurs comme cause majeure de surconsommation. On refait des examens faute de savoir qu’ils existent déjà. Si l’Agence du numérique en santé a centralisé les informations, il reste à améliorer ergonomie et interopérabilité des outils.
Le diagnostic est posé, mais le remède exige une rupture : passer d’une logique de volume à une logique de valeur. L’État tente d’imposer une « certification périodique », mais la volonté politique se heurte à la paix sociale. Pourtant, la technologie offre une sortie par le haut : l’intelligence artificielle, non pour remplacer le médecin, mais pour sécuriser la décision, doit devenir la norme.
Il ne s’agit pas de fliquer, mais de sanctuariser le doute. Comme un pilote ne décolle pas sans check-list, le médecin de 2025 ne devrait plus valider une intervention à risque sans un filet de sécurité numérique confirmant la conformité avec les données scientifiques et le souhait réel du patient. Oui, cela aura un coût : il faudra financer ce temps et cette méthode pour que ce ne soit pas une contrainte administrative de plus. Généraliser cette assistance est aussi la condition de l’équité sur le territoire par une garantie collective de la compétence individuelle.
Tant que le PLFSS restera un outil de colmatage comptable, nous continuerons de financer des cicatrices inutiles. La meilleure dépense n’est pas celle qu’on rembourse moins bien : c’est celle qu’on n’a plus à rembourser parce que le soin n’a pas été réalisé — car il n’était pas nécessaire.
Liste des signataires :
Dr Vincent Misrai , urologue, Clinique Pasteur, Toulouse, France
Professeur Antoine Piau, CERPOP, INSERM, Université Toulouse 3, IHU HealthAge, Hôpital universitaire de Toulouse
Atlantico, December 13
À quoi devra ressembler un Budget 2028 pour rattraper l’errance budgétaire dans laquelle Emmanuel Macron a plongé la France ?
À l’horizon 2028, la France se trouve face à une équation budgétaire devenue explosive : des dépenses publiques qui plafonnent à près de 58 % du PIB, des recettes déjà parmi les plus élevées d’Europe, et un déficit qui refuse de refluer. Atteindre l’objectif des 3 % nécessiterait un ajustement de 75 milliards d’euros en une seule année — une mission impossible sans toucher au cœur du modèle social français. Pour rattraper l’errance budgétaire actuelle, le pays devra briser des tabous, repenser l’État-providence et engager des réformes qu’aucun gouvernement n’a osé mener.
Full text:
Que devra faire la France en 2028 pour attraper l’errance budgétaire dans laquelle nous sommes plongés ?
Christian Saint-Etienne : Ce sont toujours les prélèvements obligatoires — ce que les organisations internationales appellent l’ensemble des revenus des administrations publiques — qui constituent le cœur du sujet. En 2026, selon les dernières prévisions de la Commission européenne, les revenus publics, comprenant à la fois les prélèvements obligatoires et d’autres recettes de l’État et des administrations publiques qui n’entrent pas officiellement dans cette catégorie mais qui sont néanmoins prélevées sur la population, s’élèveront à 52,5 %. La zone euro, elle, se situe à 46,9 %. Autrement dit, la France, à elle seule, tire la moyenne vers le haut : sans elle, la moyenne de la zone euro serait d’environ 46,5 %. Nous nous situons donc six points de PIB au-dessus de cette moyenne en matière de revenus publics.
On ne peut donc plus continuer d’augmenter les ressources des administrations publiques, qu’il s’agisse de prélèvements obligatoires ou d’autres formes de prélèvements. La seule option réside désormais dans la réduction de la dépense publique. Selon l’OCDE, cette dépense devrait atteindre 57,4 % en 2026, mais compte tenu des mesures votées dans le projet de loi de finances et de ce qui sera intégré pour l’État, on devrait plutôt monter à 57,7 %, soit exactement le même niveau qu’en 2025. Là encore, on se situe huit points de PIB au-dessus de la moyenne de la zone euro.
Dans le projet de budget pour 2026, le projet initial prévoyait 37 milliards d’euros d’économies, malgré 20 milliards de dépenses supplémentaires auxquelles il fallait retrancher 14 milliards d’impôts. Mais le budget final n’a plus rien à voir avec ces ordres de grandeur. L’objectif de déficit à 4,7 % du PIB sera largement dépassé une fois les votes terminés.
François Facchini : Il y a la contrainte européenne, qui reste assez lâche : normalement, nous devrions être sanctionnés et payer des agios, mais rien ne vient, parce que nous sommes un grand pays, que nous pesons sur les décisions de l’Europe, et que, de fait, on a du mal à nous imposer quoi que ce soit. À la Sorbonne, lors d’un duo à l’université animé par Bernard Cazeneuve avec Edouard Philppe, l’ancien premier ministre socialiste expliquait précisément cela aux étudiants. Monsieur Cazeneuve disait qu’il ne fallait pas réduire les dépenses parce que c’est douloureux, qu’il fallait privilégier des réformes pacifiées, négociées dans le compromis. Mais l’idée restait toujours la même : protéger ce modèle social présenté comme un paradis sur terre inventé en 1946, un modèle que rien ne devrait altérer, qu’il faudrait préserver comme l’un de nos biens les plus précieux.
À partir de là, évidemment, toute réforme devient coûteuse. J’espère donc qu’en 2027, voire en 2028, quelqu’un osera dire non — c’est un espoir. Cela signifierait réformer l’État, ne plus dépendre exclusivement des générations d’actifs, permettre aux actifs d’être autonomes vis-à-vis de leur retraite, de capitaliser, et de ne pas financer seuls la retraite des inactifs. C’est une chance : cela donne plus de liberté aux individus et leur permet aussi, à terme, de transmettre un capital à leurs enfants. Les avantages sont nombreux.
Je pense donc que c’est cela que nous attendons : un discours capable de dire que oui, cette réforme est l’occasion de faire quelque chose de bien. Nous avons un déficit, nous voulons le réduire, l’équilibrer, mais parce que nous avons un projet politique, une vision d’une vie meilleure — pas le statu quo.
Et dans ce budget de 2028, certains estiment qu’il faudrait augmenter la fiscalité. Est-ce vraiment une bonne méthode pour obtenir davantage de recettes ? Peut-on augmenter les recettes fiscales ?
F.F. : Je crois que l’on peut conserver une pression fiscale équivalente, sans modifier les taux, mais obtenir un meilleur rendement en modifiant la structure. Notamment en élargissant les assiettes et en réformant la TVA. Aujourd’hui, la TVA est complètement morcelée : de nombreuses exonérations, des taux réduits, moyens, normaux… Tout cela réduit le rendement d’un impôt qui devrait être une machine à cash. Mais les groupes de pression sont intervenus, multipliant les niches, réduisant ainsi le rendement d’un impôt que nous avons pourtant inventé, et qui est normalement très performant.
Oui, on pourrait augmenter nos recettes de TVA, par exemple en créant un taux unique — comme l’ont fait la Nouvelle-Zélande ou le Danemark. Cela réduirait les taux les plus élevés et augmenterait les taux les plus bas, en convergeant vers un taux unifié. C’est ensuite au débat public de déterminer son niveau.
On peut donc améliorer le rendement, réduire le coût social de l’impôt en élargissant son assiette. C’est vrai pour tous les impôts. Et en simplifiant le code fiscal, qui ne cesse de croître chaque année selon les données du secrétariat général du gouvernement.
Est-ce qu’il n’y a pas aussi un problème politique à régler pour sortir de cette spirale ?
C.S.-E. : La France n’est plus véritablement gouvernée : elle est dirigée par un Premier ministre dont la seule mission semble être de mener à terme le quinquennat du Président de la République. Pour faire passer le PLFSS, il a cédé à toutes les injonctions du Parti socialiste, et il se prépare à faire de même pour le projet de loi de finances. Ainsi, nous serons très largement au-dessus des prévisions.L’OCDE anticipait un déficit de 4,9 % en 2026, mais on est en train d’ajouter 0,4 à 0,5 point : on se rapprochera donc du niveau de 2025.
En observant les prévisions de la Commission européenne pour 2025, 2026 et 2027, on constate que le déficit des administrations publiques ne bougera quasiment pas : il restera autour de 5,3–5,4 %.L’objectif fixé pour 2028 était un retour à 3 %. Mais pour passer de 5,3–5,4 % en 2027 à 3 % en 2028, il faudrait un ajustement de 2,4 points en une seule année — soit environ 75 milliards d’euros, même en tenant compte de la croissance du PIB. Un effort totalement irréalisable. Ce ne sera donc absolument pas 3 % en 2028.
Et, dans l’idéal, pour s’approcher de cet ajustement de 75 milliards, qu’est-ce que le budget post présidentielles devrait viser ? Est-ce qu’il ne faudrait pas arrêter de faire des dépenses sociales un tabou ?
C.S.-E. : Effectivement : 60 % de la dépense publique correspond à la protection sociale. Les retraites, stricto sensu, représentent un peu plus de 14,5 points de PIB, soit un quart de la dépense publique.
Pour préparer un atterrissage raisonnable en 2028, compte tenu du budget catastrophique que l’on est en train de voter pour 2026, il faudrait anticiper pour 2027 et 2028 deux années blanches pour l’ensemble des prestations sociales — ce qui permettrait d’économiser une quinzaine de milliards d’euros.Il faudrait également une année blanche pour les dotations de l’État aux collectivités locales.En outre, une politique stricte de gestion des effectifs des administrations publiques s’imposerait : avec six millions d’employés aujourd’hui, il faudrait ne remplacer qu’un départ à la retraite sur deux en 2027 et 2028. Même en tenant compte des services prioritaires (santé, sécurité), on pourrait probablement réduire les effectifs d’environ 15 000 à 20 000 agents par an pendant deux ans pour tenter de se rapprocher de l’objectif de 2028.
Les Français prennent aujourd’hui 7 % de leurs dépenses de santé à leur charge, soit environ 2 % de leur revenu disponible.
Est-ce que, dans le futur budget 2028 post-Emmanuel Macron, ce n’est pas aussi un levier sur lequel on pourrait agir ? Et pourra-t-on éviter de désindexer les retraites ?
C.S.-E. : Bien sûr. De nombreuses propositions existent depuis longtemps. Le gouvernement vient de renoncer au doublement des franchises médicales, mais il faudra mettre cette mesure en place au plus tôt, ainsi qu’une augmentation des franchises sur les actes médicaux et d’autres prestations. Un effort dans ce domaine est absolument indispensable.
On entend souvent l’objection : « Et les pauvres, comment feront-ils ? »La réponse existe déjà : la Sécurité sociale sait parfaitement calculer le montant total des franchises payées par chaque assuré et peut instaurer un plafonnement selon les revenus.On pourrait par exemple fixer un plafond de 500 euros par an pour les personnes gagnant moins de 2 000 euros par mois. Sachant que même en désindexant, l’objectif de 75 milliards ne paraît pas réaliste : non, pas en deux ans. Les économies nécessaires seraient bien supérieures à 25 milliards par an. C’est pour cela que le futur est repoussé après 2026 — mais plus on repousse, plus l’ajustement futur sera violent.
F.F. : On observe d’ailleurs, sur la question des soins, que les Français ne prennent à leur charge que 7 % des dépenses de santé, soit environ 2 % de leurs revenus disponibles : c’est le taux le plus faible de l’OCDE. En 2028, le prochain exécutif, une fois la stabilité politique retrouvée, devra-t-il s’attaquer à cela et peut-être briser un certain nombre de tabous ?
La dette, de toute façon, c’est environ 200 milliards issus de la dette sociale et 1 500 milliards issus de l’État et de l’utilité locale. Le gros sujet des retraites n’est qu’un micro-sujet : il y a aussi la santé et la famille dans les dépenses sociales. Le système familial et les allocations sont-ils vraiment pertinents ?
La santé, pour sa part, est un sujet très délicat : il touche à notre vie, à notre espérance de vie. Mais si l’on fait du donnant-donnant, par exemple une réforme disant : « nous allons baisser vos cotisations, mais vous paierez davantage, et vous aurez davantage accès aux organisations privées », alors on introduit plus de concurrence. Et peut-être que les prix des soins baisseront. Aujourd’hui, nous jouons avec des tarifs publics, calés sur une organisation publique en situation de quasi-monopole — les hôpitaux publics. Même les tarifs des cliniques sont réglementés. La concurrence est très faible. Et pourtant, même dans la santé, la concurrence est un levier puissant.
Donc oui, on devra toucher à la sécurité sociale, aux allocations chômage. Tous les gouvernements s’y sont essayés : avant de partir, ils avaient tous une bonne proposition. Ceux qui ont réellement baissé leur niveau de dépenses n’ont pas attaqué d’emblée la santé ; ils ont commencé par la famille, par le chômage, par les retraites. Ce n’est pas un hasard. L’Allemagne, en 2003, a par exemple partiellement privatisé ses hôpitaux universitaires — une solution parmi d’autres.
Le Point, December 11
Le budget « Père Noël » met la dette de la Sécu dans le rouge
L’alerte de la Cour des comptes n’a pas été entendue : le déficit de la Sécurité sociale pourrait atteindre 24 milliards d’euros avec le budget voté mardi 9 décembre, loin des objectifs initiaux.
Full text:
Alerte rouge. En votant le budget de la Sécurité sociale ce mardi 9 décembre, le Parlement a largement chargé la barque des dépenses. L’objectif national des dépenses de l’assurance maladie (Ondam) a été fixé à + 3 % en 2026 – contre 1,6 % dans le projet initial –, soit une enveloppe de 274 milliards d’euros, a annoncé à l’Assemblée nationale la ministre des Comptes publics, Amélie de Montchalin.
Les coups de pouce ont été généreux pour l’hôpital, avec 3,6 milliards en plus de ce qui était prévu, sur pression de la gauche, et notamment de la Fédération hospitalière de France. « C’est un peu le “budget Père Noël”, on n’y croyait pas nous-mêmes », nous confie un directeur d’hôpital, sous couvert d’anonymat. La médecine de ville n’a pas été oubliée, et la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a dû renoncer à son amendement qui voulait geler les tarifs de certains médecins spécialistes, proposé pourtant par l’Assurance maladie elle-même dans son rapport « Charges et produits ». Mais elle s’est heurtée à une fronde des spécialistes, relayée à l’Assemblée par une demande directe en ce sens de l’ex-ministre LR Yannick Neuder, et reprise ensuite par Laurent Wauquiez.
La distribution des cadeaux, lors du débat budgétaire, a aussi pris la forme d’aides à la Guyane et à la Polynésie française, mais aussi en faveur des cures thermales. Et le recul majeur du gouvernement Lecornu concerne les retraites, avec le « décalage » de la réforme Borne.
Une entourloupe budgétaire ?
Tout cela a un coût, mais lequel précisément ? Officiellement, le déficit de la Sécurité sociale sera en 2026 « un peu moins de 20 milliards d’euros », a indiqué, mardi, Amélie de Montchalin. Soit juste un peu plus que les 17 milliards de déficit affichés comme ambition au début de l’exercice. Mais en réalité, cela semble peu compatible avec la « liste des courses » affichée.
Existe-t-il une entourloupe budgétaire ? « On a mis des chiffres qui correspondent à vos votes. Le budget est sincère. Il n’y a pas de plan caché. Le Parlement sera associé à l’exécution de ce PLFSS. Nous ne ferons pas de décrets rectificatifs en janvier, comme cela a pu parfois être le cas. Cette année, le PLFSS est différent des autres années », a affirmé la ministre des Comptes publics, alors que certains députés sur les bancs de l’Assemblée affichaient leur scepticisme.
Dans les faits, pour limiter le dérapage des comptes de la Sécu, il est prévu dans le texte que « l’État transfère davantage d’argent à la Sécurité sociale, pour un montant de 4,5 milliards d’euros ». Mais ces transferts annoncés ne font que masquer le déficit de la Sécu… Et, surtout, ils ne pourront être effectifs que si le budget de l’État est voté, ce qui est loin d’être assuré. C’est pour cela que le déficit de la Sécurité sociale en 2026 est donc en réalité de 24 milliards d’euros. Avec la pente naturelle des dépenses sociales (vieillissement de la population, progression des maladies chroniques), cela ferait un trou de 30 milliards en 2027…
Du côté du gouvernement, et de la courte majorité qui a voté ce texte, on soutient qu’il faut mieux un « compromis » coûteux qu’une absence totale de vote du budget de la Sécu, qui aurait aussi plongé les marchés dans l’incertitude. On navigue entre la peste et le choléra…
L’alerte ignorée de la Cour des comptes
Mais le pire est peut-être à venir. Ce choix d’un PLFSS « dépensier » est un pied de nez envoyé à la Cour des comptes, qui alertait pourtant en mai dernier sur le risque d’une « crise de liquidité de la Sécurité sociale », qui menaçait « la pérennité du système lui-même ». Pour comprendre le problème, il faut savoir que la dette de la Sécurité sociale est portée par un organisme, l’Acoss (Agence centrale des organismes de Sécurité sociale). Celle-ci, pour se financer, emprunte auprès des marchés.
Or, la Cour des comptes, présidée par Pierre Moscovici, écrivait dans son rapport de mai 2025 : « L’agence centrale des organismes de Sécurité sociale est exposée au risque des taux des marchés à court terme, susceptible d’entraîner immédiatement un surcroît de frais d’intérêt. En outre, le marché financier sur lequel émet l’Acoss, dont elle est déjà l’un des premiers emprunteurs, n’est pas indéfiniment extensible. »
Plus précisément, la Cour chiffrait le seuil d’alerte : « Au-delà de 70 milliards d’endettement annuel moyen, ce qui sera le cas dès 2027, le risque de ne pas pouvoir assurer le financement de la Sécurité sociale devient sérieux. » Or, cette perspective s’approche dangereusement. « Le stock de la dette de la Sécurité sociale qui s’accumulerait d’ici à 2028 selon la trajectoire inscrite en loi de finances de la Sécurité sociale pour 2025 pourrait dépasser 110 milliards d’euros », alertaient les Sages de la rue Cambon. Qui préconisaient, pour éviter à terme le risque de percuter l’iceberg, dans une note remise au Premier ministre, « un ensemble de mesures d’économies sur l’assurance maladie pouvant atteindre 20 milliards d’euros au total ». C’est l’inverse qui a finalement été décidé.
Le Point, December 11
Budget de la Sécu, budget de la honte
ÉDITO. L’adoption du budget de la Sécu démontre qu’il ne faut pas plus compter sur les députés que sur les gouvernements pour stopper la dérive de nos finances publiques.
Full text:
« Cette majorité de responsabilité montre que le compromis n’est pas un slogan : il permet d’avancer dans le sens de l’intérêt général. » C’est par ce message, sur X, que Sébastien Lecornu s’est réjoui de l’adoption, à l’Assemblée nationale, de la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026, révélant chez le Premier ministre un sens de l’humour insoupçonné. Il faut en effet avoir l’intention de faire rire son auditoire pour parler de « responsabilité » à propos d’un budget de la Sécu qui, objectivement, se caractérise par sa totale « irresponsabilité ».
Qui, après 23 milliards d’euros cette année, prévoit encore, pour 2026, un déficit de 19,6 milliards d’euros (24 milliards d’euros sans l’ultime tour de passe-passe de transferts massifs du financement vers l’État), un niveau incompréhensible et injustifiable en l’absence de crise sanitaire. De quel mystérieux virus les Français sont-ils atteints pour expliquer un tel dérapage des comptes qui va creuser, l’année prochaine, un trou dix fois plus profond que celui de 1,9 milliard d’euros atteint en 2019 avant l’épidémie de Covid ?
Budget de la Sécurité sociale qui ouvre non seulement grand les vannes pour de nouvelles dépenses – rallonge pour l’hôpital, relèvement de 2 à 3 % de l’Objectif national de dépenses d’assurance maladie (Ondam), lutte contre les déserts médicaux, etc. –, mais qui a aussi renoncé à toutes les mesures d’économies, à dose pourtant homéopathique, initialement envisagées, comme le gel provisoire des pensions et des prestations sociales ou le doublement de la franchise médicale. Qui, enfin, entérine la suspension de la réforme des retraites au moment où les trente-sept autres pays de la zone OCDE ont choisi de relever en moyenne de deux ans l’âge de départ pour les nouveaux entrants sur le marché du travail. On n’est même plus dans le renoncement, on est dans la marche arrière toute.
Folie dépensière
Il faut également avoir beaucoup d’humour pour parler « d’intérêt général » à propos d’un budget adopté par des députés qui ont d’abord déterminé leur vote en fonction de leur intérêt personnel et de leur peur de perdre leur siège en cas de chute du gouvernement et de nouvelle dissolution.
À propos surtout d’un budget qui caresse électoralement dans le sens du poil les séniors en faisant financer leurs retraites et leurs soins de santé par de la dette et des Obligations assimilables du Trésor (OAT) dont les intérêts seront acquittés par les générations futures qui ne votent pas encore. « Le sens de l’intérêt général », à en croire Sébastien Lecornu, consiste donc à ce que les petits-enfants aient à rembourser les cures thermales de leurs grands-parents payées à crédit.
Si leur obsession fiscale et leur indifférence aux déficits signalent qu’ils ont, en même temps que la culture de gouvernement, définitivement perdu la raison, les socialistes ne sont pas les seuls responsables de ce budget de la honte.
D’abord parce qu’en matière de folie dépensière et de laxisme dans la gestion des deniers publics, les macronistes et Les Républicains ont amplement démontré, ces dernières années, qu’ils n’avaient rien à leur envier. Ensuite parce que les députés de La France insoumise et du Rassemblement national, qui ont voté contre le Projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS), proposent des mesures encore plus coûteuses se traduisant par des déficits encore plus élevés et parlent d’une même voix aussi radicale que démagogique pour faire croire aux Français qu’il est possible d’augmenter leur pouvoir d’achat sans qu’ils travaillent davantage.
L’adoption du budget de la Sécu vient de démontrer, de façon désespérante, qu’il ne faut pas plus compter sur les députés que sur les gouvernements pour stopper la dérive de nos finances publiques, condition elle-même préalable pour interrompre l’inexorable poursuite de notre décrochage économique. Seul un accès de colère et de défiance de nos créanciers étrangers paraît désormais en mesure de défendre réellement « l’intérêt général » du pays.
https://www.lepoint.fr/economie/budget-de-la-secu-budget-de-la-honte-10-12-2025-2605114_28.php
Contrepoints, December 11
Depuis 1990, la part du financement de la sécurité sociale en France a progressé de 6 points de PIB, un record parmi les pays de l’OCDE
Full text:
Alors que le Projet de Loi de Financement de la Sécurité Sociale (PLFSS) 2026 a été voté à l’Assemblée nationale le 9 décembre, l’équilibre de notre protection sociale est de plus en plus alarmant. Nous savons déjà que la sécurité sociale est dans le rouge, comme l’a rappelé à maintes reprises Contrepoints. Pourtant, l’effort financier consenti par la France pour cette dernière a connu une progression spectaculaire depuis plus de trois décennies, menant à des résultats qui ne cessent de se dégrader.
Pour un souci de comparaisons internationales, référençons-nous à la dernière étude de l’OCDE. En 1990, le financement des prestations de sécurité sociale représentait 18,6 % du PIB, un niveau déjà parmi les plus élevés des pays de l’OCDE. Cette proportion a atteint 24,6 % en 2023, soit une augmentation de 6 points de pourcentage, la plus forte de tous les grands pays européens. À titre de comparaison, l’Allemagne est passée de 14,2 % à 15 %, l’Italie a légèrement augmenté de 11,9 % à 12,3 %, et les pays nordiques ont connu des variations modestes sur la même période. Les Pays-Bas avaient brièvement dépassé la France en 2000, mais depuis, la France a largement repris la tête. Seule la Corée a enregistré une augmentation comparable, de 1,8 % à 7,9 % du PIB, mais ces niveaux restent largement inférieurs à ceux de la France.
En valeur nominale, la progression est tout aussi spectaculaire. Toujours selon la dernière étude de l’OCDE, le total des cotisations de sécurité sociale est passé de 191,1 milliards d’euros en 1990 à 413,5 milliards en 2023, soit une augmentation de 116 % en 33 ans. Cette augmentation est portée principalement par les employeurs, dont les contributions ont bondi de 118 à 281 milliards (+138 %) en 33 ans, mais aussi par les salariés, dont les cotisations sont passées de 57,3 à 100,8 milliards (+76 %).
En clair, ces chiffres montrent que l’augmentation des dépenses sociales en France n’est pas un phénomène récent, elle est structurelle et continue depuis plus de 30 ans, étouffant largement les contributeurs à notre croissance économique. Il est essentiel de garder à l’esprit cette trajectoire historique qui soutient la Sécurité sociale. Et alors que le déficit de la Sécurité sociale atteint 23 milliards en 2025, force est de constater que son système n’est plus soutenable. Il est plus que temps de penser à la privatisation.
The Wall Street Journal, December 10
France’s Great Welfare Leap Backward
Lawmakers vote to suspend an increase in the retirement age to 64.
Excerpt:
(…) Pensions consume some 14% of the French economy. Total public spending is 57% of GDP, and the social-security system is running a deficit of $23 billion. Yet this bill raises spending on hospitals by nearly $1 billion, among other increases.
Mr. Macron’s choice as Prime Minister, Sébastien Lecornu, is touting Tuesday’s vote as a victory, and it’s true he dodged a censure vote and will keep his job. But the French fiscal crackup gets closer each year.
The Wall Street Journal, December 9
The Decline of Europe in Gallic Profile
A new report offers a cautionary tale about runaway entitlements.
Excerpts:
French Prime Minister Sébastien Lecornu wants to hang onto his job and pass a budget, and upon this altar he’s offered to sacrifice the biggest entitlement reform of a generation. Big mistake, suggests a new report on French demographic trends and their fiscal implications.
France’s working-age population is shrinking while the ranks of retirees swell. That will have a “profound effect on public finances,” warns the Court of Auditors, the government body that examines the use of public funds. Its report last week offers a profile of the broader Western entitlement state problem. (…)
https://www.wsj.com/opinion/the-decline-of-europe-in-gallic-profile-af5fd1be?mod=opinion_lead_pos4
Le Figaro, December 9
Augmenter la TVA, la solution de Terra Nova pour réduire le déficit
Pour sortir de la spirale de la dette, un rapport publié ce lundi préconise de faire 120 milliards d’euros d’effort budgétaire par an notamment en haussant les impôts.
Full text:
Dans le débat fiscal chargé de cet automne, cette idée-là n’avait pas encore émergé. Et pourtant, la hausse de la TVA pour remettre à flot des comptes publics à la dérive ou pour combler le « trou de la sécu » (dans ce cas, l’idée s’appelle « TVA sociale » ) est une arlésienne budgétaire. Cette année, c’est le think tank marqué à gauche Terra Nova qui remet cette mesure sur la table. L’institut publie ce lundi un rapport consacré au redressement des finances publiques. Son auteur, Guillaume Hannezo, estime que l’effort de redressement nécessaire s’élève à près de 120 milliards d’euros : c’est le seul moyen de stopper la spirale de l’endettement, alors que la dette française est déjà perçue par les marchés comme plus risquée que celle du Portugal ou de l’Espagne (qui sont parvenus à revenir à des excédents primaires après la crise des dettes souveraines).
Pour réussir à dégager un tel montant (ce qui serait inédit dans notre histoire), le rapport propose deux leviers principaux. Le premier, donc, est un relèvement d’un point de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) que paient tous les consommateurs. Comme le précise l’expert, « avec ses 20 %, la France a un des taux les plus bas de TVA, juste un point de plus que l’Allemagne ». À noter, cependant, que la France a, à l’inverse, le taux de prélèvements obligatoires le plus élevé d’Europe. De plus, la TVA serait « un impôt très neutre, qui n’a aucun effet pervers signalé sur l’activité économique, ni sur la compétitivité », selon Guillaume Hannezo, qui admet par ailleurs que cette hausse pourrait avoir un effet « contre-redistributif » puisqu’elle entraînerait une baisse de pouvoir d’achat de 0,7 % pour les 25 % les plus modestes et de 0,4 % pour les 25 % les plus aisés. Cette mesure présenterait un rendement de 11,4 milliards d’euros par an, selon les estimations de l’auteur.
Dans le même ordre de grandeur, le rapport propose aussi l’hypothèse d’une augmentation d’un point de la contribution sociale généralisée (CSG) sur tous les revenus (salaires, capital, pensions…), ce qui permettrait de dégager environ 16 milliards d’euros supplémentaires par an pour les comptes publics. TVA et CSG « sont deux instruments aux effets assez comparables, qui visent à combler le déficit en reprenant du pouvoir d’achat avec de petits pourcentages sur de très grosses masses (les revenus, la consommation) », justifie le rapport.
Base large
Alors que les revendications fiscales portées par la gauche se concentrent habituellement plutôt sur la taxation d’une minorité de Français aisés, le groupe de réflexion plaide au contraire pour augmenter les impôts « que tout le monde paie, avec une base large et un taux modéré ». Évidemment, le rapport propose tout de même plusieurs mesures de « justice fiscale » (réduire le pacte Dutreil, rétablir l’ISF, taxer les plus-values latentes…) pour 10 à 15 milliards d’euros de rendement. Mais l’auteur reconnaît que ce type d’approche axée « sur le 1 % des plus riches, et plus particulièrement le 0,1 %, si elles apportent une contribution significative, 10 à 15 %, au besoin d’ajustement, sont loin de suffire » pour rétablir les comptes publics.
Le rapport cible également une autre population : les retraités. Pour défaire la « boucle infernale des boomers », l’expert voudrait « réduire de moitié » le taux d’épargne des retraités, ce qui permettrait de dégager jusqu’à 40 milliards d’euros à terme. Pour y parvenir, le rapport propose pêle-mêle de « désindexer de l’inflation la progression des retraites, à l’exception des minima sociaux ou des retraites les plus basses » ; de « supprimer l’abattement à l’impôt sur le revenu pour “frais professionnels” des retraites » ; de prendre en charge « la dépendance, pour les personnes âgées qui transmettront un capital significatif à leurs héritiers, sur l’héritage futur » ; de supprimer la niche fiscale de l’assurance-vie…
Atlantico, December 8
Finances publiques : ces ordres de grandeur qui échappent TOTALEMENT aux Français (et à un bon nombre de ceux qui les représentent)
Le décalage entre les dépenses publiques réelles et les priorités exprimées par les Français interroge : aspiration à un budget sur mesure ou méconnaissance des contraintes économiques ? Ces écarts révèlent surtout les limites structurelles de la décision collective en démocratie.
Full text:
Ce graphique met en évidence un écart frappant entre l’allocation actuelle des dépenses publiques et les préférences des Français, comme une réduction de 60 % des retraites ou un budget de la défense multiplié par 8. Quels facteurs expliquent cette méconnaissance des ordres de grandeur budgétaires, et jusqu’où reflète-t-elle une incompréhension générale des finances publiques ?
François Facchini : Ce graphique ne me semble pas montrer la méconnaissance des ordres de grandeur budgétaire et l’incompréhension générale des finances publiques, mais l’énorme écart, comme le dit le post, « entre l’allocation actuelle des dépenses publiques et celle souhaitée spontanément par les Français ». Un tel écart n’existe pas sur un marché. Chacun vote avec ses euros et a ce qu’il a demandé.
Les connaissances vagues et imprécises des électeurs sont un phénomène bien documenté et qui relève d’une faiblesse non pas des électeurs français, mais de la démocratie en général, c’est du moins ce que défend le philosophe Jason Brennan. Il pose d’ailleurs la question provocante suivante. Comment peut-on accepter d’être gouverné par une majorité qui a une compétence si faible en matière économique et financière ? Jean Tirole, dans son livre Le Bien commun, propose même de laisser à la majorité le droit de décider sur les questions de mœurs, mais de laisser aux économistes les questions budgétaires, monétaires et fiscales sous prétexte que les électeurs sont incompétents. En fait les électeurs sont incompétents pour de bonnes raisons, parce qu’ils savent que leur bulletin de vote n’est pas décisif, la probabilité pour qu’un bulletin parmi 40 millions soit décisif est quasi nulle. Il n’y a pas d’avantages directs, pour la plupart des électeurs, à investir du temps et des ressources dans la politique. Alors que sur un marché je sais que si je demande un éclair au chocolat je serai écouté, en politique je peux demander une baisse des dépenses de santé ou la libéralisation du marché sans l’être. On dit que l’électeur est dans la position d’un spectateur. Il peut applaudir, mais il ne joue pas, il n’a pas le pouvoir de changer. Cette impuissance politique explique une grande part de son incompétence financière et politique.
Indépendamment du fait de savoir s’il est rationnel de ne pas investir en politique, la principale leçon de cet écart est qu’elle montre avec netteté la différence entre une consommation publique financée par l’impôt et un acte de consommation financé par un prix. Cela vient d’être rappelé sur un marché : si je demande un éclair au chocolat, j’ai un éclair au chocolat, le boulanger s’exécute. Le lien entre l’euro, qui est le bulletin de vote du marché, et le bien consommé est strict. En démocratie, que cette dernière soit directe ou indirecte, il faut réunir tout le monde et décider collectivement. Les plus charismatiques, les plus forts, les plus riches, les plus habitués à la prise de parole en public, les mieux organisés, les plus compétents sur les sujets traités vont pouvoir l’emporter et constituer une coalition majoritaire qui va décider de la structure d’un budget, de la répartition de l’impôt. Ce post montre la force du vote quotidien des individus sur le marché et les faiblesses du recours à l’impôt qui exige en démocratie un choix collectif.
Les Français semblent privilégier des hausses massives dans des secteurs comme la défense ou l’environnement tout en coupant drastiquement dans la santé et les retraites. Cela soulève des questions sur la faisabilité de ces choix. Quelles seraient les principales conséquences économiques si ces priorités étaient suivies, et comment les décideurs pourraient-ils mieux encadrer ces attentes ?
François Facchini : La faisabilité de ces choix est assurée, car en démocratie la majorité a le pouvoir. Si la majorité veut réduire de 40 % les retraites, elle est légitime. Le gouvernement doit s’exécuter. Mais on vient de le dire, la démocratie ne fonctionne pas de cette manière. L’accès au pouvoir politique est très inégal, les électeurs ne sont pas tous égaux devant l’investiture aux élections, devant la formation des groupes d’intérêts, mais aussi devant les concours qui permettent d’accéder à la haute fonction publique qui joue un rôle décisif dans une démocratie comme la démocratie française. Les conséquences d’un budget qui respecterait cet ordre de préférence sont nombreuses. D’un point de vue économique, augmenter les dépenses de défense serait plutôt une bonne chose, car les dépenses militaires sont porteuses d’innovations qui peuvent passer au civil. Le renforcement des dépenses de justice et de sécurité aurait aussi un effet positif, car il porte sur la mission essentielle d’un État, garantir les droits de propriété. Une justice plus rapide, moins de vols et de crimes sont des conditions de la prospérité, de la viabilité des échanges. Moins de dépenses pour les retraités et la Sécurité sociale peuvent aussi avoir des effets positifs, car même si cela dressera les générations les unes contre les autres, la baisse des charges sur le travail favorisera l’emploi et la hausse des salaires. Ce qui soutiendra la croissance. Pour les dépenses de santé, elle relève de l’entretien du capital humain comme l’éducation. Avoir des dépenses de santé insuffisantes pourrait nuire à la croissance et limiter la productivité de la main-d’œuvre, mais la dimension institutionnelle devrait ici être discutée, car un euro dans une clinique privée n’est pas utilisé de la même manière que dans un hôpital public. Les attentes des Français ne sont pas en ce sens absurdes d’un point de vue économique. Resterait cependant à évaluer l’impact des dépenses vertes sur la qualité de l’environnement, ce qui est difficile et va à l’encontre le plus souvent de la garantie que l’État doit au propriétaire.
Face à ce décalage entre perceptions populaires et réalités budgétaires, certains estiment que les citoyens manquent de formation financière, tandis que d’autres pointent du doigt une communication insuffisante des responsables politiques. Quelle est, selon vous, la part de responsabilité de chacun dans cette déconnexion ?
François Facchini : Comme j’ai une interprétation moins négative du résultat de cette enquête, je ne chercherai pas à redresser les préférences budgétaires des Français. C’est ce qu’avait tenté de faire Bercy sous la tutelle de son ministre de l’époque Thierry Breton. Une enquête annuelle sur les compétences économiques des Français avait été mise en œuvre afin d’évaluer l’incompétence des Français et de voir comment il était possible d’y remédier. Une telle démarche ne me paraît pas légitime sous le principe un homme une voix et efficace, car quel type d’information est-il nécessaire d’avoir dans le débat public ? L’information peut être propagande. Le chiffre peut être précis mais inexact. C’est le cas par exemple de la fameuse étude de l’Institut de politiques publiques qui est censée fonder scientifiquement la taxe Zucman. Au risque de me répéter, l’ignorance pour un électeur sans pouvoir est rationnelle. Si on insiste sur cette dimension de la démocratie, la conséquence est qu’il faut réduire le nombre des sujets où l’on doit décider collectivement. Il faut redonner à chacun un pouvoir sur ses choix de consommation.
Le débat sur l’implication des citoyens dans les choix budgétaires revient souvent. Avec des données comme celles-ci, montrant des préférences parfois irréalistes, faut-il repenser la manière dont les Français sont consultés sur les finances publiques, ou au contraire renforcer l’éducation économique pour mieux aligner leurs attentes sur les contraintes économiques ?
François Facchini : Il y a cependant une autre solution, multiplier les impôts fléchés. Pour rapprocher les attentes des Français et la composition des dépenses publiques, James Buchanan, dans un article publié en 1963 intitulé « The Economics of Earmarked Taxes », défendait l’idée qu’un bon impôt était un impôt dont le montant pouvait être fixé, mais pour lequel le contribuable avait le choix de son affectation. Je sais que je dois payer 100 mais j’ai le pouvoir de les affecter au service public de mon choix. Un écologiste financera le Conservatoire du littoral alors qu’un juge souhaitera accélérer les délais de justice et affectera son impôt à la justice. On rapproche avec l’impôt fléché l’impôt du prix.
IFRAP, December 8
Situation financière de la France : une mansuétude étonnante de la commission européenne
Dans le cadre du Semestre budgétaire européen, la commission européenne vient de publier ses opinions d’automne s’agissant des pays de la zone euro (Draft budgetary plans 2026). S’agissant de la France, qui se trouve par ailleurs en procédure pour déficit excessif, la mansuétude de la commission européenne peut étonner tant la situation budgétaire pour l’adoption des textes financiers pour 2026 (PLF/PLFSS) est confuse. L’attitude de la commission consiste vis-à-vis de la France à se positionner uniquement par rapport à la trajectoire des finances publiques contenue dans les documents budgétaires transmis (le Draft budgetary plan – soit un document très proche du RESF 2026) et non sur le degré de crédibilité de leur mise en œuvre effective. « En conclusion, selon les prévisions économies de l’automne 2025 de la Commission, qui intègrent le projet de plan budgétaire [de la France ndlr], la croissance des dépenses nettes [primaires] de la France en 2026 respecte les taux de croissance maximaux recommandés par le Conseil, tant en rythme annuel qu’en cumul. (…) Cette évaluation reste toutefois entourée d’une incertitude considérable au regard des discussions parlementaires en cours ». Cette approche a de quoi étonner… la Commission adopterait-elle une approche plus géopolitique qu’économique en la circonstance ?
Full text:
Une lecture « formaliste » de la situation budgétaire française
Désormais dans le cadre du PSC (Pacte de stabilité et de croissance) rénové[1], les anciens critères jusque-là cruciaux d’effort structurel et de désendettement, renforcés dans le cadre du Two Pack et du Six Pack, font désormais place à une lecture centrée sur la trajectoire des dépenses primaires (hors intérêts de la dette), excluant les dépenses conjoncturelles constituées par les « stabilisateurs automatiques » (dépenses d’assurance chômage), mais aussi les dépenses financées sur fonds européens, ainsi que les dépenses exceptionnelles et temporaires. Compte désormais ce que l’on peut appeler l’effort structurel primaire[2].
Les pays placés en procédure de déficit excessif comme la France[3] sont des pays qui en 2023 (date de référence) avaient un endettement dépassant 60% du PIB, dont le déficit était supérieur à 0,5% et dont la trajectoire d’évolution des dépenses publiques inscrites dans le plan budgétaire sur un an n’est pas respectée. C’est le cas si l’écart sur un an par rapport à cette trajectoire dépasse 0,3% du PIB ou si le cumul des écarts dépasse 0,6% du PIB. Deux règles se combinent alors :
- L’ouverture de la procédure pour déficit supérieur à 3 % du PIB oblige l’Etat membre à respecter la trajectoire transmise par la Commission européenne de retour dans le volet correctif du Pacte. Une contrainte supplémentaire s’y ajoute, le déficit structurel doit se réduire de 0,5 point de PIB par an tant que le déficit public reste supérieur à 3 % du PIB. Retour aux mesures antérieures ? Pas tout à fait car pendant une période transitoire s’étendant entre 2025 et 2027 le calcul du déficit structurel exclut les charges d’intérêt supplémentaires enregistrées au cours de ces années. La cible d’ajustement revient donc à un effort « semi-primaire » pendant cette période de transition, qui doit représenter au minimum 0,4 point de PIB/an.
- L’ouverture de la procédure pour dette supérieure à 60 % du PIB impose que l’évolution des dépenses publiques primaires nettes (voir supra) respectent la trajectoire du plan budgétaire prévu dans le volet préventif du pacte, auquel s’associe un compte des écarts à cette règle et un ajustement de celle-ci en retour pour lui permettre d’atteindre les objectifs à moyen terme (un déficit structurel inférieur à 1,5 % du PIB en fin de période d’ajustement).
Concrètement pour la France, les fondamentaux publiés par la Commission sont les suivants :
Un déficit public atteignant -5,8 % du PIB en 2024 et -5,5 % du PIB en 2025 (contre -5,4 % dans le cadre du DBP français), puis pour 2026 un déficit de -4,9 % (soit un écart de -0,2 pt par rapport à la prévision française), soit des ajustements respectifs de +0,5 point de PIB entre 2024 et 2025 et de +0,6 point de PIB entre 2026 et 2025.
L’effet sur le déficit primaire serait de même grandeur entre 2025 et 2024, soit -0,5 point, mais de +0,9 point entre 2025 et 2026. Les dépenses primaires baisseraient alors (Fiscal stance) de 0,8 % point de PIB entre 2024 et 2025 et même de 1,2 point de PIB entre 2025 et 2026.
Le second tableau livre la clé de passage entre les dépenses totales (y compris crédits d’impôts) et les dépenses nettes primaires (après prise en compte des mesures discrétionnaires en prélèvements obligatoires[4]). Elles montrent une évolution nette de +15,5 Mds€ entre 2025 et 2024 puis de +11,9 Mds€ entre 2025 et 2026, soit un ralentissement des dépenses sous norme qui passeraient de +3,31 % en 2024 à +1 % en 2025 puis à +0,7 % en 2026. Le ralentissement observé en 2024 a été plus important que celui recommandé en 2024 (+3,31 % contre +3,8 % soit un écart de -0,49 point), dynamique qui s’inverserait en 2025 (+1,0 % contre +0,8 %, écart de +0,2 point), puis qui redeviendrait à nouveau favorable en 2026 (+0,7 % contre +1,2 % recommandé soit un écart de -0,5 point). Exprimés en points de PIB et non plus en pourcentage d’évolution de la dépense, les écarts annuels par rapport à l’année précédentes ressortent à -0,3 point de PIB (économies) en 2024 par rapport à 2023, suivit par +0,1 point de PIB (sur-dépenses) en 2025, -0,3 point de PIB en 2026. Soit un solde des écarts cumulés en 2026 de -0,4 point de PIB.
En conséquence « la dépense nette de la France projetée par la commission est de +5,1 % en 2026 [par rapport à 2023] ce qui reste en dessous du maximum de croissance cumulée de +5,8 % recommandé par le Conseil ».
Qui peut croire cependant que l’ensemble de ces prévisions se réaliseront dans le contexte actuel. Non seulement l’exécution 2025 qui apparaît pour le moment dans les clous au niveau du solde public (-5,4 % anticipé) pourrait pourrai déraper davantage du côté de la norme de dépense car cette performance est pour le moment acquise grâce à une meilleure performance qu’attendue en matière de prélèvements obligatoires (+1,4 Mds€), mais moindre côté dépenses (+2 Mds€). Par ailleurs, les incertitudes les plus importantes règnent quant à la trajectoire des finances publiques en 2026. L’adoption d’une loi spéciale permettrait d’assurer un certain contrôle des dépenses de l’Etat, mais pas de ses dépenses de guichet (minima sociaux), ni d’endiguer la hausse des dépenses de sécurité sociale (les crédits sont évaluatifs en dehors des mesures d’économies qui ne seraient pas au rendez-vous). La commission se borne donc à une lecture littérale des textes européens pour ne pas charger la France et renvoie à son contrôle de printemps pour évaluer ce que devrait contenir le rapport d’avancement annuel (RAA) qui sera publié en avril et qui actualisera la trajectoire des finances publiques du pays (PSMT). Elle semble en tout cas de ne pas se formaliser outre-mesure de la suspension de la réforme des retraites, seule réforme structurelle adoptée par la France depuis 2022.
| Une copie budgétaire remaniée en tous sens… Le PLFSS initial prévoyait un déficit de 17,5 Mds€ de la sécurité sociale. La copie transmise au Sénat a tout d’abord aggravé le déficit de 7 Mds€ à 24,3 Mds€. En effet, les députés en 1ère lecture ont réduit les mesures d’économies en dépenses de 3,8 Mds€ et les recettes supplémentaires de 4,8 Mds€, dont pour les 1ère la suspension de la réforme des retraites et pour les secondes la taxe sur les complémentaires santé qui devait rapporter près de 1 Md€. Au Sénat, les débats viennent d’accoucher d’un PLFSS amendé affichant un déficit de la sécurité sociale de 17,6 Mds€ soit un montant très proche de la version d’origine à raison d’économies supplémentaires trouvées et d’un rétablissement des recettes, mais celui-ci atteindrait près de 22,2 Mds€ en 2029 contre 17,9 Mds€ dans la version initiale du Gouvernement, car le Sénat a abandonné toute sous-indexation des retraites à partir de 2027 tout en rétablissant la réforme des retraites. La CMP (commission mixte paritaire) réunie le 27 novembre 2025 n’ayant pas été conclusive, le PLFSS repart désormais en seconde lecture devant l’Assemblée nationale, même si la règle de l’entonnoir s’appliquera ensuite[5] (art.104 du règlement de l’A.N. et 59 ter de celui du Sénat). S’agissant du PLF 2026, la situation est encore plus confuse dans la mesure où l’Assemblée nationale a rejeté la première partie consacrée aux recettes, ce qui permet au Sénat de repartir de la copie d’origine du Gouvernement. Dans sa forme préalable au vote des députés sur l’ensemble du texte, les recettes supplémentaires votées atteignaient 29,8 Mds€, améliorant le solde budgétaire de l’Etat d’autant. Le déficit public aurait été ramené de -4,7 % à -4,1 %. Toutefois, en excluant les taxes jugées inconventionnelles ou inconstitutionnelles (sur les multinationales, les rachats d’actions et les superdividendes), le solde public aurait au contraire plongé à -5,3 %. |
Comment la France devient de plus en plus le passager clandestin de la zone euro
Un article récent publié par Le Monde met en exergue[6] le fait que l’euro a créé un mécanisme implicite protégeant la France des sanctions immédiates des marchés, alors même que le pays est toujours chroniquement déficitaire car se refusant toujours à baisser structurellement ses dépenses. Sans monnaie unique, la France aurait pu être attaquée par les marchés comme en 2024 alors que son déficit public atteignait 6 % du PIB et sa dette dépassait les 110 %. Mais le soutien accordé par la Banque centrale européenne à l’euro mutualise de fait les risques au sein de la zone, ce qui atténue ces pressions. Comme l’évoque Stéphane Lauer, « Grâce à la monnaie unique, nous pouvons finalement dépenser plus que les autres pays en travaillant collectivement moins qu’eux ».
Or, cette configuration est particulièrement nocive pour les forces politiques engagées dans une séquence « parlementariste » de la Vème République. En effet, l’euro agit comme un sédatif qui éloigne la douleur – atténuant la perception de l’extrême gravité budgétaire de la situation. Les acteurs politiques sont alors tentés de différer les ajustements indispensables, débouchant sur une accumulation incrémentale des vulnérabilités. Faute de pouvoir dévaluer, la France ne peut pas corriger par sa politique monétaire ses déficits via notamment une relance de ses exportations ou une politique inflationniste lui permettant de faire fléchir en volume le montant de sa dette. Le pays rentre alors dans un cercle vicieux où les déficits permanents sont alimentés par une productivité stagnante et une croissance anémique.
Mais l’euro n’est pas le seul fautif, la position extérieure de la France est également paradoxale aboutissant à offrir au pays une sorte de « privilège exorbitant » qui lui est propre. C’est la thèse de deux économistes du CEPII, Laurence Nayman et Vincent Vicard[7]. Les deux auteurs mettent en évidence que malgré une position nette extérieure débitrice de -670 Mds€ en 2024 (soit 22,9 % du PIB), la France génère un solde positif des revenus nets d’investissement. Ce paradoxe résulte de la structure asymétrique des flux de capitaux croisés entre la France et le reste du monde. Ainsi le passif extérieur est dominé par des investissements de portefeuille (titres de dette publique détenus par des étrangers, pour 1.073 Mds€) qui rapportent peu aux créanciers de la France (rendement moyen de 2,4 %), tandis que l’actif est porté par les investissements directs étrangers (IDE) des multinationales françaises à l’étranger (568 Mds€), avec un rendement apparent de 6 % en moyenne générant un excédent net de +76 Mds€ de revenus.
Ainsi, la France se crée un « privilège exorbitant » lui permettant de financer sa consommation et ses déficits publics par un endettement extérieur bon marché, tout en récoltant des revenus substantiels de ses investissements productifs réalisés hors de France. Au passage, on remarquera que cette configuration n’est sans doute pas pour rien dans la désindustrialisation du territoire national. Il en résulte un solde courant proche de l’équilibre et même excédentaire (+0,5 % du PIB en 2024) qui masque en réalité un déficit commercial structurel (déficit des biens compensés par l’excédent des services et des revenus d’investissement). La désindustrialisation résulte du fait que les multinationales françaises (Total Energies, LVMH, Sanofi etc.) choisissent d’investir à l’étranger pour capter des rendements plus élevés que ceux qu’ils pourraient réaliser sur le territoire national (coût du capital, poids de la fiscalité, complexités administratives etc…). Ce circuit érode la base industrielle, affaiblit les capacités d’exportations manufacturières et contribue au creusement du chômage structurel, tout en rendant la France plus dépendante des importations.
La France se retrouve donc prise dans un dilemme profond qui étrangle ses finances publiques dans une tenaille structurelle qui n’incite pas à leur rétablissement. D’une part, l’euro impose une rigidité monétaire qui empêche toute correction rapide des déséquilibres, puisque la France ne peut ni dévaluer pour relancer sa compétitivité ni monétiser massivement sa dette. En contrepartie, les faibles variations de spread avec l’Allemagne malgré l’état dégradé de ses finances publiques n’incitent pas les décideurs publics à réaliser les corrections budgétaires nécessaires pour réduire son endettement, quelle que soit la position du pays dans le cycle économique (d’où l’existence d’un keynésianisme hémiplégique). Les spreads obligataires restent contenus par la BCE, sans correction immédiate des marchés, contrairement à la discipline que l’émission de la dette publique sur les marchés laissait présager. Les déficits s’accumulent donc sans correction majeure sur fond de fiscalité élevée, ce qui aboutit à une croissance molle, une dette difficilement soutenable à long terme, et restreint les capacités à investir dans la réindustrialisation.
Par ailleurs le privilège de la balance des paiements, porté par les IDE, offre un coussin financier mais aggrave le mal. Les IDE génèrent des revenus qui compensent partiellement les déficits, permettant à l’Etat de maintenir un endettement extérieur sans explosion des coûts – et donc sans intervention rapide du FMI. Mais ce privilège pousse à la délocalisation des activités et des capitaux, creuse le déficit commercial par internationalisation des chaînes de valeur. Les finances publiques sont ainsi piégées parce qu’un flux de revenus extérieurs masque les faiblesses tout en entravant progressivement la capacité à reconstruire une industrie domestique performante. Il en résulte donc une perte progressive, incrémentale de souveraineté économique, que la France accepte d’autant plus qu’elle parvient à tordre les règles budgétaires communes de la zone euro en sa faveur (effet de bienveillance et de too big to fail). Le décrochage du pays intervient cependant inéluctablement, se traduisant par des pertes de capacités de production et de croissance… rendant encore plus onéreux tout ajustement soutenu et durable des comptes publics. Dans l’urgence, l’ajustement par la hausse des prélèvements obligatoires est toujours préférée à celle reposant sur une baisse des dépenses.
Conclusion
L’apparent formalisme de l’avis rendu par la Commission européenne sur le programme budgétaire de la France – constatant que les limites imposées par les règles maastrichiennes rénovées ne sont pas enfreintes peut surprendre tant les discussions budgétaires en cours semblent éloigner la perspective d’une tenue du solde public à -4,7 % du PIB comme prévu dans le cadre du Rapport d’avancement annuel du PSMT. Cette attitude attentiste cache mal un risque de mauvaises surprises en avril, si la discussion budgétaire ne parvient pas in fine à déboucher sur le vote d’une une loi de finances 2026 en bonne et due forme (qu’importe qu’une loi spéciale permette d’expédier les affaires courantes début 2026). Malheureusement en l’état des règles budgétaires européennes, une insuffisance de baisse des dépenses publiques sous normes (dépenses primaires nettes (cad ajustées voir supra)) peut être compensée par une hausse discrétionnaire de fiscalité – d’où les récents débats autour de la création d’un impôt[8] ou d’un emprunt forcé sur les plus fortunés[9].
Cette approche démontre la difficulté politique française de s’attaquer à un ajustement budgétaire basé principalement sur une baisse des dépenses. L’environnement monétaire (sédation de l’euro) et la balance des paiements (privilège exorbitant de la France) y contribuent, ce qui ne poussent pas les responsables politiques à agir. Il se met alors en place un mécanisme de type « étrangleur ottoman »… qui encourage la fuite de capitaux vers l’extérieur, la désindustrialisation, et affaiblit progressivement la croissance, rendant à son tour l’assainissement des finances publiques de plus en plus difficile.
[1] Décision du Conseil, 21 décembre 2023, https://www.consilium.europa.eu/fr/press/press-releases/2023/12/21/economic-governance-review-council-agrees-on-reform-of-fiscal-rules/
[2] Voir François Ecalle, Fiche n°17 de l’Encyclopédie des finances publiques, 18/01/204, Fipeco, https://www.fipeco.fr/fiche/Les-nouvelles-r%C3%A8gles-budg%C3%A9taires-europ%C3%A9ennes
[3] Sur l’argutie autour de la notion de sortie de cette procédure, qui en réalité n’est qu’une absence de demandes de mesures correctrices additionnelles, en juin 2025, voir notre note : https://www.ifrap.org/budget-et-fiscalite/la-france-est-elle-sortie-debut-juin-de-la-procedure-pour-deficit-excessif-eh-bien-non
[4] Les mesures discrétionnaires en prélèvements obligatoires autorisant à augmenter symétriquement les dépenses publiques d’un montant équivalent. Ce qui introduit des incertitudes supplémentaires s’agissant de leur rendement pour l’application de la règle de gage.
[5] Toutefois ne peuvent être discutés que les amendements non adoptés conformes (c’est-à-dire modifiés ou supprimés par l’une des deux assemblées), ce qui en l’état actuel du texte reste large.
[6] Stéphane Lauer, L’euro constitue un sédatif puissant face à la dérive budgétaire de la France, Le Monde, 24/11/2025 https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/11/24/l-euro-constitue-un-sedatif-puissant-face-a-la-derive-budgetaire-de-la-france_6654590_3232.html
[7] https://www.cepii.fr/blog/fr/post.asp?IDcommunique=1138, voir également La France, très endettée auprès du reste du monde et pourtant bénéficiaire, explication d’un paradoxe, La Grande Conversation, 21/11/2025.
[8] https://www.bfmtv.com/economie/economie-social/finances-publiques/un-outil-utilise-en-periode-de-guerre-et-de-crise-c-est-quoi-cet-emprunt-force-que-les-contribuables-seraient-obliges-de-contracter-pour-aider-l-etat-a-se-desendetter_AV-202511260544.html
[9] https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/11/26/budget-le-gouvernement-rejette-la-piste-d-un-emprunt-force_6654954_823448.html
Atlantico, December 5
4ème budget excédentaire d’affilé au Portugal : les secrets de la stratégie de Lisbonne (spoiler : ça dépasse de loin les finances publiques)
Alors que la France s’enlise dans l’impasse budgétaire et les demi-réformes, l’exemple portugais revient comme un rappel cinglant.
Full text:
Atlantico : Le Portugal était en 2010-2014 dans une situation bien plus grave que celle de la France aujourd’hui. Pourtant, Le Portugal vient de produire son 4ème budget excédentaire. Quels sont les éléments clés qui expliquent que le pays ait réussi à se redresser aussi rapidement alors que le Portugal semblait être au bord de la faillite ?
Pierre Bentata : La première explication concernant le redressement budgétaire et économique du Portugal repose sur la cohérence de la politique publique qui a été menée. En regardant l’ensemble des mesures qui ont été adoptées par le gouvernement portugais, il existe une cohérence dans la stratégie économique qui a été déployée. Des mesures de contrôle des dépenses ont été adoptées simultanément avec des mesures d’incitation ou de responsabilisation du secteur privé mais aussi particulièrement des ménages. Des privatisations et une plus grande autonomie ont été introduites, notamment dans les établissements scolaires et plus largement dans la fonction publique.
Il y a une cohérence derrière les politiques qui ont été menées en matière budgétaire et économique. Il faut un changement d’ensemble pour que le système reste logique et que les citoyens et les acteurs économiques comprennent ce qui est en train de se passer.
Typiquement, dans le cas du Portugal, il y a eu simultanément une baisse des salaires dans la fonction publique, une réduction des effectifs et une augmentation du temps de travail. Le Portugal est aussi revenu sur les retraites. La durée de cotisation a été allongée et la méthode de calcul modifiée pour diminuer les pensions.
Les citoyens ont compris qu’il y avait des efforts à faire et ont accepté l’augmentation du reste à charge, notamment dans les dépenses de santé. Dans le même temps, les autorités ont expliqué que les Portugais devaient contribuer davantage au rééquilibrage du système. La TVA a été augmentée, mais en contrepartie d’un effort d’économies du côté de l’État, qui a donné l’exemple à travers des privatisations dans l’assurance, les aéroports et l’énergie.
La conjonction de ces facteurs a permis d’obtenir un résultat efficace. Cela repose sur un ensemble complet de mesures où l’État a montré l’exemple en matière de réduction des dépenses, tout en demandant un effort aux individus et en accordant plus d’autonomie au secteur privé, qui permet d’espérer un résultat efficace. Dans le cas du Portugal, l’évolution et l’embellie économique et budgétaire ont été très rapides.
– Les mesures prises au Portugal ont été particulièrement fortes via des privatisations majeures, une hausse de la TVA et de l’impôt sur le revenu, des restrictions sévères sur l’emploi public et le gel des salaires. Comment expliquer que ce choc budgétaire ait pu être politiquement assumé et économiquement efficace ? Est-ce un exemple à suivre, notamment pour la France ?
Ce choc a été assumé parce que le Portugal se trouvait alors dans une situation réellement catastrophique. L’exemple de la Grèce reste également présent dans les esprits. Ces pays en crise à partir de 2010, avec la crise de la dette souveraine, étaient surnommés les « PIGS ». Il existait donc une pression européenne, mais aussi une crainte des citoyens eux-mêmes. L’exemple grec montrait que la situation n’était pas tenable, dans un pays qui, au niveau international, était assez fragile. Les écarts de taux et la capacité d’emprunt étaient en train de s’effondrer.
Ce qui a pu rendre cela possible est le discours de vérité qui a été assumé de la part des responsables politiques au Portugal. Le contexte européen et international a fait comprendre aux Portugais qu’il était nécessaire d’agir et de déployer une stratégie économique.
– Le Portugal n’a pas misé uniquement sur l’austérité mais aussi sur une stratégie d’attractivité, via la fiscalité d’accueil pour les retraités étrangers, des visas spécifiques ou la valorisation des activités présentielles et de service. Pourquoi cette stratégie d’attractivité résidentielle a-t-elle été décisive dans le redressement budgétaire et économique du pays ?
Cela a été en partie le cas. Il y a eu un afflux très important de retraités au Portugal ces dernières décennies. Ils disposent d’un pouvoir d’achat relativement élevé car ils viennent majoritairement de pays plus riches. Ils arrivent avec leur retraite nationale et redynamisent l’économie portugaise, en investissant ou en dépensant dans l’immobilier et les services.
Aujourd’hui, les Portugais jugent parfois que cela va trop loin, car pour eux les prix de l’immobilier restent élevés ou augmentent, alors que leur situation stagne ou se dégrade. Mais cela a eu un effet positif dans la perception européenne. Le Portugal a soudain été vu comme un pays se spécialisant dans une attractivité fondée sur la consommation. Cela a modifié aussi l’image du pays et a démontré qu’il était prêt à faire un effort important afin d’accueillir des retraités, ce qui n’était pas a priori la stratégie la plus séduisante ou la plus prometteuse en termes de croissance, mais cela a changé les mentalités et la manière dont le pays est perçu.
Au niveau européen, cela favorise un accompagnement et l’idée que le Portugal cherche réellement à se redresser sur le plan économique, ce qui évitera de lui imposer une situation aussi drastique que celle de la Grèce. Cela a donc joué, à la fois politiquement et économiquement.
– L’exemple du Portugal, sorti avec succès d’une grave crise de la dette, montre-t-il qu’il est possible de trouver une voie de redressement des comptes publics, à condition de l’associer à une stratégie économique de moyen terme ? La consolidation budgétaire n’est-elle pas bien plus qu’une affaire de finances publiques ? N’est-elle pas avant tout une affaire de stratégie économique ?
Le succès du Portugal tient vraiment à la cohérence de l’ensemble des mesures qui ont été appliquées. Il y a eu des choix relevant de l’austérité et une volonté de recréer une dynamique, notamment en réintroduisant de la concurrence dans des secteurs qui étaient autrefois le pré carré de l’État via des nationalisations. Le cas du Portugal est assez similaire à celui de l’Argentine avec un programme clair et cohérent dans sa mise en œuvre.
Le budget matérialise la cohérence du projet. Mais pour avoir un budget cohérent, il faut avoir un projet. Et c’est précisément ce qui manque cruellement dans la définition du budget français. Notre budget ne correspond absolument pas à cela.
Il semble impossible d’avoir une discussion sur l’endettement public. Cela n’apparaît nulle part. L’État a besoin de trouver davantage de recettes, avec un volet recettes où se multiplient de nouveaux types d’impôts ou de nouvelles propositions fiscales. Mais sur les dépenses, il ne se passe rien. Aucun choix fort et aucune vision stratégique sur cette question n’est appliqué. Les discussions sur le budget ne laissent pas présager une envie de changer de modèle ou de considérer qu’il faudrait repenser les domaines de compétence de l’État ou la manière dont il mène ses missions. Rien de cela n’apparaît dans le budget. Le problème de fond est que l’ensemble du débat budgétaire repose sur un impensé, celui du rôle de l’État. Personne ne semble prêt à poser cette question.
– Par rapport à la réalité française, la croissance portugaise est redevenue robuste et le chômage est tombé en dessous de son niveau de 2010. Comment le Portugal a-t-il réussi à concilier discipline budgétaire et soutien à l’activité, alors que ces deux objectifs sont souvent présentés comme contradictoires en France ? La procrastination française, le fait de repousser la question budgétaire aux calendes grecques, n’est-elle pas la clé des difficultés françaises ?
C’est en très grande partie le cas et les entreprises elles-mêmes partagent ce point de vue. En observant les indicateurs, qu’il s’agisse du moral des entrepreneurs, des investissements, du côté des ménages, du taux d’épargne, en réalité l’incertitude sur le fonctionnement de l’État et, en l’occurrence sur son budget, fragilise la croissance.
Lorsque le budget est tenu, que l’État est clair sur ses missions et qu’il offre un horizon compréhensible et prévisible, alors il y a de la croissance. Ce que l’on méconnaît en France, c’est que toute activité économique génératrice de croissance, c’est-à-dire principalement l’activité privée, n’est possible que si les entrepreneurs et les entreprises peuvent prévoir ou au moins se projeter. Tant que les citoyens ne savent pas à quelle sauce chacun va être mangé, qu’il y a une multiplication de propositions allant dans tous les sens et que cela donne l’impression que le système politique est instable, il y aura, par définition, moins de croissance.
Les études empiriques le montrent très bien. Ce sont les pays stables, dans lesquels il est possible de comprendre ou d’anticiper les actions de l’État – interventionnistes ou non, mais au moins limpides – qui ont davantage de croissance. Le cœur du problème est là. Si l’on s’étonne que, au moment où l’austérité devient plus claire, le Portugal entre dans un nouveau cycle économique et de croissance, c’est que l’on n’a pas compris le lien entre économie de marché et démocratie.
– Au regard de la situation française actuelle – via l’absence de budget, l’impasse politique, la dégradation continue des finances publiques – quels seraient, selon vous, les principes directeurs d’une stratégie de redressement crédible s’inspirant du Portugal ? Faudrait-il conserver ce sérieux budgétaire et cette vision stratégique adoptés par le Portugal ?
Le Portugal est un bon exemple, car très souvent la France est comparée à l’Allemagne, qui ne va pas bien non plus, ou à des pays dont la situation budgétaire n’a aucun rapport avec la nôtre, parce que, structurellement et culturellement, ils ne sont pas comparables, comme l’Irlande ou la Suisse. Mais le Portugal est un bon exemple, car c’est un pays qui, comme nous au départ, est un pays dépensier, avec un État-providence très fort et, globalement, une culture latine dans son approche politique.
Le Portugal montre qu’il est possible de sortir de cette situation à condition d’avoir une véritable réflexion sur le rôle de l’État. Au moment où ils mettent en place une politique d’austérité, ils font entrer du privé au capital d’entreprises gérées par l’État et, simultanément, redonnent de l’autonomie à des établissements scolaires afin de recréer une dynamique concurrentielle et décentralisée dans l’enseignement.
Cela montre qu’il existe une logique d’ensemble selon laquelle l’État doit se concentrer sur des objectifs à atteindre, tandis que l’exécution opérationnelle est mieux assurée par le privé, par définition, car le privé se concentre sur une mission précise, alors que l’État doit gérer de nombreuses missions différentes.
Le Portugal est un bon exemple car il montre que, sur le fond, la question centrale – mais qui n’est pas posée aujourd’hui – n’est pas tant celle du budget, qui n’est qu’une conséquence de cette réflexion, que celle des limites de l’État : où doit-il s’arrêter, notamment en termes de dépenses publiques ? Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas d’État, mais que lorsqu’un État a multiplié ses strates administratives, ses échelles d’intervention sur le territoire et l’ensemble de ses prérogatives, il en résulte une augmentation du déficit qui devient, à terme, intenable.
Tôt ou tard, les deux stratégies consistant à taxer davantage ou à faire porter le fardeau de la dépense sur les générations futures deviennent intenables. Nous y sommes aujourd’hui. La France a un taux d’imposition parmi les plus élevés du monde et une dette abyssale. Cela signifie que la situation actuelle n’est pas tenable.
Le paradoxe est que ceux qui refusent de comprendre cela et s’opposent à toute réforme ne voient pas que, pour défendre l’État, pour assurer sa pérennité et sa légitimité, il est nécessaire d’avoir une réflexion du même ordre que celle menée au Portugal : que doit faire l’État ? Quelles doivent être ses missions ? Où faut-il couper les dépenses ? Il faut analyser l’efficacité, comme l’a fait le Portugal, en licenciant des fonctionnaires dans certains domaines, car, même si cela ne plaît à personne, des sacrifices sont nécessaires pour que la situation reste tenable. Sinon, l’État risque la faillite.
– L’exemple portugais montre qu’il est difficile de redresser durablement les comptes publics sans croissance et de relancer la croissance sans crédibilité budgétaire. Comment recréer en France ce “couple indissociable” qui a permis au Portugal d’éviter l’effondrement et de renouer avec la prospérité ?
Il faut accepter deux choses. Il n’est pas possible d’avoir de croissance sans investissements, et il faut donc se demander comment remobiliser l’investissement. Cela passe à la fois par un discours cohérent et par des réformes. De ce point de vue, la France prend la mauvaise direction en multipliant les nouvelles inventions fiscales pour taxer les entreprises.
Cela passe aussi par un élément mécanique : le coût du travail et son rapport à la productivité. Ce rapport est bien connu. Il est difficile d’avoir des travailleurs très efficaces et de créer de la valeur s’il n’est pas possible de les embaucher ou de les faire travailler pleinement. Il faut donc mener une réflexion en profondeur. Il n’est pas possible d’agir directement sur la productivité, mais il est possible de redonner des marges en agissant sur le coût du travail.
Cela signifie que si l’on doit mener une politique d’austérité – et une politique de relance ne peut de toute façon plus exister dans une économie ouverte -, la seule manière d’avoir une forme de relance est de libérer les entreprises, car la croissance repartira par elles. Elle ne repartira pas autrement que par le souffle redonné aux entreprises.
Nous avons en plus une chance qui s’offre à nous avec un contexte favorable, une croissance tirée par des innovations, et nous sommes au début d’une vague d’innovations importantes. Il y a donc une véritable opportunité, à condition de ne pas la manquer. Mais cela implique de changer complètement la perception des choses, d’avoir un personnel politique qui cesse de considérer l’entreprise comme une manne pour les recettes publiques et qui comprenne qu’elle est, au contraire, le meilleur moyen pour l’État d’obtenir des recettes publiques à terme, à condition que les entreprises génèrent de la croissance.
Le Figaro, 2 décembre
Le cri d’alarme de l’économiste Philippe Trainar : « La dette française est la plus à risque de l’OCDE »
GRAND ENTRETIEN – L’économiste s’inquiète de la confusion des parlementaires entre capital et revenus et dénonce la paresse des débats hexagonaux sur les inégalités.
Full text:
Membre du cercle des économistes, Philippe Trainar est directeur de la Fondation SCOR pour la science. Ce spécialiste de l’analyse des risques déplore les non-dits des débats budgétaires et s’inquiète de l’incapacité des partis politiques à affronter la dérive des finances publiques, et en particulier le colossal déficit du système des retraites.
LE FIGARO. – Nous arrivons au bout des discussions budgétaires, que vous ont inspiré les débats ?
Philippe TRAINAR. – J’en tire deux leçons : la première est l’inexistence persistante d’une culture du risque chez nos parlementaires, qui aiment parler de prévention sur le climat, ou l’Ukraine, mais restent aveugles aux risques immédiats, surtout s’ils sont financiers. Or il est aujourd’hui clair que la dette française est la plus à risque de l’OCDE. Le second enseignement tient à la manière dont les parlementaires ont évoqué durant ces semaines la notion de capital. Les débats sur les inégalités ont donné lieu à une confusion généralisée et volontaire entre revenu et capital. L’objectif des orateurs étant de nourrir l’idée de l’existence d’un gigantesque pactole inexploité à portée de main. Seulement deux pays ont connu des discussions similaires : la Grèce et le Venezuela, et cela s’est très mal terminé pour tous les deux.
Pourquoi dites-vous que notre dette est la plus risquée de l’OCDE ?
Cela apparaît clairement lorsque vous combinez l’ensemble des indicateurs des finances publiques. En France, la dépense publique (57,1 % du produit intérieur brut, ou PIB, en 2024), les prélèvements obligatoires (44,8 %), la dette publique (113 %), la charge d’intérêts (1,9 %) et enfin le déficit public (5,8 %) figurent tous parmi les plus élevés de l’OCDE. Quand vous additionnez toutes ces informations, vous constatez que la France est le pays de l’OCDE où les marges de manœuvre des finances publiques sont les plus étroites. Si jamais nous traversons, à un moment donné, un choc financier, la première dette publique sur laquelle les investisseurs s’interrogeront sera la dette française, avant la dette italienne ou anglaise, d’autant que notre situation politique induit un immobilisme certain.
Quelle serait pour vous l’urgence afin de redresser les finances publiques ?
L’urgence me semble assez simple. Je vois cinq leviers pour résoudre nos problèmes de déficit : l’emprunt, l’impôt, les dépenses publiques, l’activité, et l’inflation. Les deux derniers ne dépendent pas de nous, du moins à court terme. L’emprunt et les impôts sont à éviter, car ils pèsent sur l’activité, l’emploi et les salaires, sapant ici les fondements du redressement des finances publiques. Ne reste que la dépense publique, qui atteint un niveau insoutenable en France. Au sein de toutes les dépenses, se distinguent les dépenses sociales, et au milieu d’elles, les dépenses des retraites. Si on ne prend en compte que les véritables ressources sociales fléchées sur les retraites, que sont les contributions sociales et la CSG, hors impôts fléchés et subventions d’équilibre explicites ou implicites, il demeure un déficit de notre système de retraite de l’ordre de 5,3 % du PIB en 2024. Les retraites sont donc responsables de l’essentiel de notre déficit public. Nous avons collectivement organisé un vaste système de déport du déficit des retraites vers le déficit de l’État.
Il existe deux moyens simples pour réduire le déficit des retraites : il faut soit baisser les pensions, soit accroître l’activité. Autrement dit, faire exactement l’inverse que ce que le projet du gouvernement propose, avec l’appui du Parti socialiste : un report de la réforme des retraites et des augmentations d’impôt, complétées de petites économies éparses.
Comment expliquer le déni français sur ce sujet ?
Je vois d’abord l’incapacité des partis politiques à s’adapter au déplacement des plaques tectoniques électorales : les partis n’ont pas changé et ils peinent à répondre aux nouvelles aspirations des Français. Cette incapacité nourrit un certain clientélisme, une course en avant pour tenter de rattraper par des promesses irréalistes un électorat qui vous échappe. Le système de protection sociale ne me paraît, ensuite, non pas mal géré, mais tout simplement pas géré. Il existe trop de rentes de situation qui étouffent toute incitation à maîtriser les comptes. Je crois qu’il est vraiment temps de réformer en profondeur les institutions de la protection sociale.
Je regrette enfin que toutes nos difficultés soient considérées à l’aune d’un égalitarisme aussi facile que douteux. Les débats sur les inégalités en France me paraissent en effet particulièrement paresseux. Les discours se contentent de jouer essentiellement sur le ressentiment. Ils restent à la surface de l’analyse économique : il n’y a aucun effort pour définir et quantifier ce que sont des inégalités inefficaces, injustes et inéquitables.
Qu’est-ce qui pourrait nous réveiller ?
Je crains que ce soit le dur contact avec la réalité qui finisse par nous réveiller, et cela s’annonce peu agréable. D’autant que l’endettement nous a permis de déplacer dans le temps cette échéance, mais plus le rendez-vous est repoussé, plus il s’annonce violent. Nous nous sommes lancés dans une course vers l’abîme. La pire issue serait un scénario à la grecque, avec un recours aux institutions internationales. Cela a coûté à la Grèce 10 à 20 % de son PIB, soit 10 à 20 % du niveau de vie des habitants. Quand je vois, en France, la sensibilité des discussions au sujet de mesures portant sur 0,1 % de niveau de vie, cela fait frémir. Une version plus douce serait que les injonctions européennes finissent par porter leurs fruits, même si elles peuvent aussi provoquer un mouvement d’exaspération. La dernière solution, la meilleure, serait que des personnes responsables dans le pays osent dire la réalité sur la qualité de nos politiques publiques, et que les Français acceptent la voie d’un redressement.
Le Point, 2 décembre
Constitutionnaliser l’interdiction des déficits publics, quelle bonne idée !
CHRONIQUE. La bureaucratie des finances publiques s’est renforcée, mais il n’existe pas encore de « règle d’or » prohibant les déséquilibres budgétaires.
Full text:
Ce n’est certainement pas la bonne année pour tenter d’inscrire l’équilibre obligatoire des comptes publics dans la Constitution. Mais y a-t-il vraiment une bonne année pour réaliser une telle idée quand, en France, aucun budget n’a été voté à l’équilibre depuis 1974 ? À partir de cette date, les déficits se sont accumulés et la dette publique s’est envolée : 14 % du PIB en 1974, 29 % en 1984, 50 % en 1994, 66 % en 2004, 95 % en 2014, 112 % en 2024. Le solde budgétaire a toujours été déficitaire : – 0,3 % du PIB en 1974, – 7 % en 2009, – 2,5 % en 2018, -12 % en 2020 – Covid oblige.
Malgré les engagements de plus en plus stricts au niveau européen de ne pas dépasser certains seuils, comme celui de 3 % du PIB (pour le déficit public) et de 60 % du PIB (pour la dette publique), la dégradation est quasi-continue. Du côté de l’Union européenne, les États membres se sont tout de même accordés, fin 2011, pour renforcer leur discipline budgétaire, dans le cadre d’un Traité sur la stabilité, dit « pacte budgétaire » européen, qui explique que « la situation budgétaire des administrations publiques doit être en équilibre ou en excédent ».
Le rôle du Parlement consolidé
Un déficit ponctuel, en cas de choc économique et/ou épidémique, ou, comme le disent les textes, de « circonstances exceptionnelles », se comprend pleinement. À l’inverse rien ne légitime de laisse filer les finances publiques comme la France le fait depuis plus d’un demi-siècle. Alors, de façon récurrente, revient l’idée d’établir une « règle d’or » en matière budgétaire.
De bons exemples sont mis en avant quand ils ne connaissent pas de tensions sur leurs budgets. C’est notamment le cas de l’Allemagne. Pour la France, depuis la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008, l’article 34 de la Constitution, article très dense consacré au domaine de la loi indique notamment que « les orientations pluriannuelles des finances publiques sont définies par des lois de programmation. Elles s’inscrivent dans l’objectif d’équilibre des finances publiques ».
En 2011, une révision de la Constitution devait inaugurer une nouvelle ère budgétaire. Le projet de loi constitutionnelle visait à créer des « lois-cadres d’équilibre des finances publiques » pluriannuelles qui programment, pour une période fixe d’au moins trois ans, les montants de dépenses et de recettes à respecter, année après année, afin de parvenir à l’équilibre des comptes. L’idée concrète était d’instaurer une règle claire : obliger les gouvernements à s’engager sur une date de retour à l’équilibre. En 2021, la loi organique relative à la modernisation de la gestion des finances publiques a consolidé le rôle du Parlement dans l’examen et le contrôle des finances publiques. Elle permet, en théorie, de renforcer la stratégie pluriannuelle de finances publiques et d’améliorer la lisibilité des textes financiers.
L’absence de déficit comme impératif
En un mot, une production législative intense cherche à mieux administrer la finance publique à la française, et c’est tant mieux. L’« objectif d’équilibre des comptes des administrations publiques » existe donc, mais n’est pas aussi impératif que s’il était assorti de sanctions précises. Tout ceci est inscrit dans le marbre constitutionnel, mais dans des termes et selon des modalités peu contraignants.
De son côté, le Conseil constitutionnel ne ressort pas comme un arbitre des visées et des élégances budgétaires mais comme un gardien de la répartition et du bon usage des pouvoirs. Les règles budgétaires que l’on baptise « règles d’or » consistent principalement en une bureaucratie (nécessaire) de contrôle des procédures afin de viser la réduction d’un déficit et le retour à l’équilibre. L’ensemble est utile, mais d’abord peu compréhensible pour le commun des citoyens et des contribuables.
Certes, on ne change pas la Constitution aisément. Mais on pourrait tout de même y inscrire des objectifs explicites et simplement rédigés. Il ne s’agirait pas de dire dans l’article 1 que « la France est une République indivisible, laïque, démocratique, sociale et sans déficit ». Ce serait ridicule. Mais il serait judicieux de glisser, dans un article, que l’absence de déficit est un objectif impératif. À défaut on ne progressera que très lentement. Si tant est que l’on puisse, politiquement, vraiment progresser.
Le Figaro, 1 décembre
Anne de Guigné : « La France va encore trop bien pour que cela aille mieux »
CHRONIQUE – L’histoire enseigne que les réformes salvatrices interviennent quand un pays n’a plus le choix. La France, tout comme la Grande-Bretagne et l’Allemagne, se porte sans doute encore trop bien pour les entreprendre.
Full text:
Un emprunt forcé auprès des 20 000 contribuables les plus aisés du pays ? La dernière idée émanant des discussions budgétaires est à la hauteur de l’ensemble du débat : anecdotique. Les grands enjeux de modernisation de notre économie n’auront jamais été abordés durant ces longues heures d’invectives. L’intelligence commune étant mobilisée sur une unique question : qui taxer ? Adaptation de la formation aux révolutions technologiques, revalorisation du travail, compétitivité renforcée de l’appareil industriel… La France ne manque pas pourtant de défis sur le terrain économique. Las, le décrochage n’est sans doute pas encore assez visible pour que la puissance publique se saisisse de ces sujets et ose s’attaquer aux réformes difficiles.
L’histoire nous l’a appris : en démocratie, les électeurs ne se résolvent aux réformes drastiques que lorsqu’ils s’y sentent acculés. Des gouvernements capables d’anticiper les crises à venir et d’en amortir le choc n’existent que dans les livres d’économie. Nous l’avons aujourd’hui oublié, mais Reagan comme Thatcher sont arrivés au pouvoir soutenus par un vent d’exaspération populaire face à ce qui était perçu comme un profond délitement des deux pays. Le mandat de Jimmy Carter (1977-1981) fut marqué au fer rouge par l’inflation et les tensions avec l’Iran. Du côté de la Grande-Bretagne, c’est l’humiliation de la demande en 1976 au FMI du plus grand prêt jamais accordé par l’institution qui mobilisa les électeurs en faveur de la candidate conservatrice. Au début des années 1980, les Américains et les Britanniques rompirent brutalement avec le consensus keynésien d’après-guerre car ils estimaient qu’il n’y avait plus d’autre choix.
Gouvernements socialistes en Espagne et au Portugal
De la même manière, les pays européens, qui affichent aujourd’hui les fondements économiques les plus solides, sont ceux dont les populations ont accepté, d’abord sous la contrainte de leurs créanciers puis en votant élections après élections pour des exécutifs réformateurs, des ajournements drastiques en matière de protection sociale ou de dépenses publiques dans la foulée de la crise des dettes souveraines de 2010. L’Espagne ou le Portugal, dont les croissances pour cette année sont respectivement attendues à 2,9 % et 1,9 %, l’illustrent. Côté espagnol, le gouvernement socialiste de José Luis Zapatero baissa de 50 milliards d’euros les dépenses publiques sur trois ans, diminua de 5 % le salaire des fonctionnaires, gela les pensions, augmenta la TVA… Après une période de flottement, l’activité économique se redressa à la fin des années 2010.
Le Portugal a suivi une voie parallèle. En 2010, son déficit dépassait les 11 % du produit intérieur brut (PIB). En contrepartie d’un prêt de 78 milliards d’euros accordé par les institutions internationales, l’exécutif de Socrates multiplia les réformes : privatisations, augmentation de la TVA, suppression des treizième et quatorzième mois des fonctionnaires, non-remplacement d’un agent public sur deux partis à la retraite… Vingt ans plus tôt, en 1993, c’est la Suède la première qui montra la voie en Europe d’une réforme drastique de l’État. Là non plus, le pays n’avait plus d’autres options avec son déficit de 11 % du PIB et une économie au ralenti. La crise fut aussi l’occasion d’une vaste concertation pour réformer le régime des retraites.
Parallèle entre les budgets français et britanniques
Que conclure de ces exemples ? Sans doute qu’aujourd’hui la France comme d’ailleurs la Grande-Bretagne et l’Allemagne, vont encore trop bien pour décider d’aller mieux. Les débats budgétaires des deux côtés de la Manche se ressemblent d’ailleurs furieusement. Ni à Londres ni à Paris n’a été abordée la question de la croissance économique. Dans les deux cas, la réduction du déficit est envisagée uniquement, ou presque, par l’angle des augmentations d’impôts. Quant à l’Allemagne de Merz, elle espère sortir de l’ornière où l’a fait tomber sa double dépendance historique au gaz russe et au marché chinois, par un vaste plan de relance. Le FMI l’affirmait pourtant encore la semaine dernière : sans réforme pour augmenter le taux d’emploi de la population et la compétitivité des entreprises, la croissance à moyen terme du pays restera fragile.
Le déni risque de durer encore longtemps pour ces trois pays, et particulièrement pour la France qui, en raison du poids astronomique de sa sphère publique (55 % de la richesse créée chaque année), peut encore durant quelques belles années s’enfoncer doucement, sans souffrance excessive, dans la dépression. Avant de toucher le fond, c’est-à-dire avant d’être rappelée à la réalité par ses créanciers, et d’envisager enfin le rebond.
