
Back to Kinzler’s Global News Blog
Frankfurter Allgemeine Zeitung, January 19
Trump und die Folgen: Triumph der Stupidität
Das höchste Maß narzisstischer Selbstsicherheit finden wir in Donald Trump. Wir hören, wir sehen es täglich, all die Metastasen von Gehirnschande. Könnte es sein, dass wir es zu oft hören – so oft, dass wir es überhören wollen?
Full text:
Am 10. Mai 1933 wertete der britische Philosoph Bertrand Russell die Machtergreifung der Nationalsozialisten als „das bedeutungsschwerste Omen (gravest portent) für die ganze zivilisierte Welt“. Den „Triumph of Stupidity“ (der Titel seines Essays) sah er darin, dass in der modernen Welt die Stupiden auf arrogante Weise von sich selbst überzeugt sind, während die Intelligenten von Zweifeln geplagt werden – wohlbekannt als das Hamlet-Problem.
Das höchste Maß narzisstischer Selbstsicherheit finden wir in Donald Trump. Sein Handeln ist, um einen Begriff des Sozialpsychologen Erich Fromm aufzugreifen, ein Beispiel für „menschliche Destruktivität“ mit epochalen Folgen: Die Herabsetzung von Verstand und Vernunft, kritiklose Verherrlichung der Intuition, Ablehnung des gesellschaftlich-geschichtlichen Fortschritts und Schaffung von ökonomisch verwertbaren Gebrauchs-Mythen, auch für die eigene Bereicherung. Der Bruch des Völkerrechts wurde gerade zur nächsten Stufe der Eskalation – zur Veränderung der Weltordnung.
Wohin der Weg in den Irrationalismus führt
All das wissen wir. Wir hören, wir sehen es täglich, all diese Metastasen von Gehirnschande. Könnte es sein, dass wir es zu oft hören – so oft, dass wir es überhören wollen? Ahnen wir, was die Zerstörung der Vernunft für uns bedeutet? Bedenken wir die Folgen dieses Wegs in den Irrationalismus: dass eine lebensbejahende Gemeinschaft sich durch einen semantischen Bürgerkrieg in eine destruktive Gesellschaft voller Aggressionen und Ängste verwandelt? Aus bösen Worten werden, wie gut bekannt, schlimme Taten.
Jeder Satz eine Anmaßung, eine Bedrohung, eine Beleidigung, ein Ausbruch von Hass. Was empfinden wir, wenn Trump den Satiriker Stephen Colbert als „erbärmlichen Versager“ bezeichnet und den Rat erteilt, man solle ihn „einschläfern“; wenn er eine Journalistin ob einer kritischen Frage als „schrecklich“ anherrscht und „quiet, piggy“ befiehlt; wenn er den Rockstar Bruce Springsteen einen „unausstehlichen Idioten“ schilt; wenn er seinen Amtsvorgänger Joe Biden als „schlechtesten Präsidenten jemals“ diffamiert; wenn er Ansprüche auf die Annexion von Grönland anmeldet; wenn er gegen den „linken Abschaum“ wettert; wenn er Universitäten, für die Amerika bewundert wird, diskreditiert; wenn er den Fehler eines Senders mit einer Milliarden-Forderung ahnden will; wenn er, selbst ein Künstler auf der Stufe eines TV-Gaudi-Burschen, sich zum Präsidenten des Kennedy Centers ernennt?
Wenn bei uns viel kleine Trumps das große Wort führen
Was steht uns bevor durch einen solchen Politiker, der sich aus allen Fesseln von Scham löst? Im Verlust von Scham sehen Psychologen Anzeichen von Schwachsinn: „Die Zerstörung der Scham“, schreibt Sigmund Freud, „bewirkt eine Enthemmung auf allen anderen Gebieten, eine Brutalität und Mißachtung der Persönlichkeit des Mitmenschen.“
Solche Anzeichen sind, wie in einer Pandemie, auch in unserem politischen Alltag zu spüren. Selbst aus der Rede des Bundespräsidenten zu Weihnachten wie der des Bundeskanzlers zum neuen Jahr klang vorsichtig umschriebene Sorge, wenn nicht ein Unterton von Angst wegen der düsteren politischen Wetterlage.
Der kluge Komiker Hape Kerkeling sprach Klartext: dass bei uns „viele kleine Trumps“ das große Wort führen. Die Vulgär- und Aggressionssprache ist in den sozialen Dialog des Alltags eingewandert; die Hate Speech ist im Netz alltäglich geworden; sie bricht aus in rüden und beleidigenden Zwischenrufen während der Sitzungen des Bundestages, besonders oft aus den Reihen der AfD. Aus vielen der über tausend Zitate der Partei, die der „Spiegel“ jüngst publik gemacht hat, klingt ein Echo eines alten und eines neuen reaktionären Ismus.
Für Mitläufer im Strom des rechten Zeitenwechsels in Europa ist Trump zum Wegweiser geworden. Vertreter der „Jungen Alternative“ der AfD setzen sich ebenso aggressiv in Szene wie die Proud Boys des Präsidenten. Ein Schlüssel für diese Verbiegungen der Realität findet sich in einer scheinbar paradoxen Feststellung des Biochemikers Erwin Chargaff. Sie löst das Paradoxon von den alternativen Fakten. „Das Gegenteil von Wissen ist nicht Nichtwissen. Ich glaube, Information ist das Gegenteil von Wissen.“
L’Express, January 12
Jonathan Haidt : “Donald Trump est le plus grand bullshiteur que nous ayons connu”
Grand entretien. Réseaux sociaux, radicalisation politique, immigration… L’éminent psychologue social s’inquiète de la “fragmentation totale” de nos sociétés et alerte : “des choses très graves vont se produire”.
Full text:
Difficile de lui contester le statut d’intellectuel le plus influent au monde. Professeur à la New York University Stern School of Business, Jonathan Haidt est l’auteur de Génération anxieuse(Les Arènes, 2025), dans lequel il alerte sur les conséquences des réseaux sociaux et des smartphones pour la santé mentale des jeunes. Ce best-seller (plus de deux millions d’exemplaires vendus) a directement conduit à l’interdiction des réseaux sociaux en Australie pour les moins de 16 ans, et la France pourrait bientôt suivre pour les moins de 15 ans. Mais le chercheur est aussi l’auteur d’une oeuvre majeure en psychologie sociale, tentant depuis vingt ans de comprendre pourquoi nos sociétés sont si divisées. Les éditions Arpa publient le 15 janvier la traduction de The Righteous Mind(sous le titre La Supériorité morale), un classique de 2012 dans lequel Jonathan Haidt éclaire le fonctionnement de notre cerveau et montre l’importance des préférences morales dans nos positionnements politiques.
Pour L’Express, l’universitaire ne cache pas son inquiétude sur la “fragmentation totale” de nos sociétés, et déplore la radicalisation de la gauche comme de la droite. Analysant le phénomène Trump, il raconte aussi sa rencontre avec Emmanuel Macron.
L’Express : La polarisation politique que vous y décriviez dans La Supériorité moralesemble plus que jamais d’actualité. Jusqu’où nos sociétés vont-elles se fragmenter?
Jonathan Haidt :Les experts ne peuvent pas vraiment prédire l’avenir. En revanche, ils peuvent examiner les tendances actuelles. Et ce que je peux vous dire, c’est que si elles se poursuivent sans être freinées ou inversées, des choses très graves vont se produire. Avec le numérique, nous traversons une période de changements fous. Si fous, qu’ils sont difficilement appréhendables. “L’ère Gutenberg”, née avec l’invention de l’imprimerie au XVe siècle, s’achève avec l’avènement des smartphones et des réseaux sociaux. Cet avènement met à mal la possibilité de nous mettre d’accord sur de simples “faits”, mais aussi la possibilité de partager une matrice morale commune, un sens commun sur ce qui est bien et mal. C’est pourquoi mon prochain livre s’intitulera Life after Babel (La vie après Babel). Comment peut-on s’adapter à cette perte du commun? En tant que psychologue social, j’ai passé une grande partie de ma carrière à étudier la polarisation entre la gauche et la droite. Mais aujourd’hui, ce qui nous arrive dépasse le simple tribalisme. C’est une fragmentation totale.
Vous êtes célèbre pour votre métaphore du cavalier et de l’éléphant qui décrit comment une toute petite partie de notre cerveau, basée sur la raison et les arguments (le cavalier) essaie de guider l’immense partie stimulée par les émotions et les intuitions (l’éléphant). Le succès deDonald Trump s’explique-t-il par sa capacité à ne s’adresser qu’à l’éléphant?
Les pères fondateurs des États-Unis s’inquiétaient du mal que pourraient faire les démagogues – c’est-à-dire : des gens s’adressant uniquement aux émotions – s’ils venaient à exercer le pouvoir. C’est pourquoi ils ont pensé l’Amérique comme une république avec des garde-fous, plutôt que comme une démocratie totale. Aujourd’hui, Donald Trump a des airs de démagogue. Mais un démagogue classique joue sur les émotions dans la poursuite d’objectifs à long terme. Trump, lui, joue sur les émotions, c’est sûr, mais il ne semble pas avoir de plan à long terme. Il est très versatile et tout tourne toujours autour de lui. Il n’est donc pas aussi “efficace” qu’il ne pourrait l’être s’il était moins narcissique et instable.
C’est un personnage sans précédent dans la politique américaine. Il joue sur les émotions et ne fait aucun effort pour s’adresser au cavalier. Trump n’est pas un menteur, mais un “bullshiteur”. Il est le plus grand baratineur que nous ayons jamais connu. Ce qui est intéressant, c’est que beaucoup de personnes de droite, aux Etats-Unis, l’ont parfaitement compris. Ils adhèrent au spectacle, mais ne croient pas littéralement à ce que Trump dit. Comme l’a bien résumé l’éditorialiste David Brooks, Donald Trump est généralement la mauvaise réponse à la bonne question. Ses soutiens se disent “ok, c’est un narcissique qui dit des choses folles, mais on le suit”. Les démocrates, eux, disent : “C’est un menteur, ce qu’il dit est faux”. Mais en se limitant à cette critique, ils oublient de parler des vrais problèmes soulevés.
Comme par exemple l’immigration?
C’est le grand problème qui anime la politique en Amérique comme en Europe. Quand j’étais jeune professeur, il y avait ce que l’on nommait le politiquement correct, et dans mon domaine, la psychologie sociale, tout le monde était de gauche – je crois que je n’ai connu dans ma vie qu’un seul collègue de droite! Mais chacun avait une liberté pour exprimer son désaccord sur tout un tas de sujets. Cela a changé il y a une dizaine d’années. Depuis lors, si un universitaire remet en question les affirmations dominantes sur les problématiques de genre, de race, de LGBTQ + ou d’immigration, il risque de perdre son emploi et sa réputation. C’est ce qui m’a conduit à fonder la Heterodox Academy avec d’autres psychologues sociaux pour défendre l’importance de la diversité des points de vue dans le monde universitaire.
Comment a-t-on basculé du politiquement correct au risque de mort sociale?
Certains sujets ont été retirés du champ politique et moral, pour être considérés comme sacrés. A mesure qu’elle s’éloignait du marxisme, la gauche occidentale a remplacé son projet social par des questions sociétales comme la race, le genre, etc. Et au passage, elle a rendu certains de ces sujets sacrés. Elle a créé, notamment, une grille de lecture unique entre victimes (sacrées) et oppresseurs qui rend le débat impossible. Dans ce cadre, les immigrés, en particulier s’ils ne sont pas blancs, sont désormais considérés comme des victimes par essence et par principe. Lors de la grande vague migratoire de 2015, quand des pays comme l’Allemagne et la Suède ont accueilli un nombre important de réfugiés, quiconque s’y opposait était qualifié de raciste. La même chose s’est produite aux Etats-Unis. Dans ce pays, nous avons toutes sortes de débats sur le fait de savoir si le taux d’imposition maximal doit être de 36 % ou de 39 %, nous ne cessons de tergiverser à ce sujet. En revanche, l’immigration est devenue un sujet sacré, ce qui provoque de la stupidité.
Entendons-nous : l’Amérique est un pays d’immigrés. Nous avons depuis longtemps une vision très positive de l’immigration. Si elle est modérée et légale, avec intégration, elle est populaire y compris chez les républicains et les conservateurs. Ce que les démocrates ont refusé de comprendre, c’est que le problème n’est pas l’immigration, mais l’immigration illégale. Pour eux, la notion même de frontière est devenue raciste. Politiquement, c’est de la folie. Comme je l’expliquais dans La Supériorité morale, la gauche ne comprend pas ce qu’il faut pour maintenir la cohésion d’une société diversifiée comme celle aux Etats-Unis. A ses yeux, la diversité est bonne en soi.
Dans votre premier livreL’Hypothèse du bonheur, vous expliquiez déjà que les personnes détestent avoir l’impression de perdre le contrôle. “Reprendre le contrôle” était d’ailleurs l’un des slogans du Brexit…
Les gens n’ont pas un besoin désespéré d’avoir le contrôle au niveau national, ils préfèrent généralement se concentrer sur leur propre vie, leurs amis, leur travail. En revanche, le problème, c’est le chaos. Quand ils craignent pour leur propre sécurité, qu’ils ne peuvent pas contrôler leur environnement local, ils réclament de l’ordre et veulent un État fort. Cela remonte à la fondation de la science politique avec Le Léviathan de Hobbes. Pour cela, ils sont prêts à sacrifier des droits constitutionnels.
C’est très bien démontré par la psychologue politique Karen Stenner, qui a étudié la dynamique autoritaire. Lorsque vous percevez une menace pour l’ordre social, c’est comme si un bouton était activité dans votre tête, qui vous pousse à vous dire : “expulsez les déviants, faites venir la police, réprimez les personnes qui causent des troubles…”. J’ai passé de nombreuses années à aider la gauche à comprendre les travaux de Karen Stenner. L’arrivée d’une forte immigration illégale est le moyen le plus puissant d’enclencher une dynamique autoritaire au-sein d’un pays. On le voit en Europe, où l’extrême droite est en forte croissance. Prétendre combattre les partis populistes en ne maîtrisant pas les flux d’immigration illégale et en traitant leurs électeurs de racistes relève du suicide politique.
Quelles sont les principales différences entre la gauche et la droite d’un point de vue moral?
Dans La Supériorité morale, je montrais que les personnes de gauche se souciaient davantage de la question du soin et de celle de l’oppression, mettant ainsi l’accent sur la justice sociale et l’égalité politique. Les personnes de droite, elles, se focalisent plus sur les questions de sacralité, de loyauté, d’autorité ou de liberté, et sont plus du côté du patriotisme ou de la religion. Mais à l’époque, je décrivais une gauche et une droite libérale. Je parlais de différences entre des gens comme Barack Obama et Mitt Romney. Aujourd’hui, alors que l’ère Gutenberg a pris fin et que nous sommes dans l’ère numérique, nous avons été pris dans un tourbillon. Il y a eu reconfiguration politique. Aux Etats-Unis, la gauche est devenue extrêmement intolérante au nom de la race, du genre ou des LGBTQ, qui sont devenues des valeurs sacrées. Elle n’a donc plus rien de libérale. Ce que nous appelons wokisme est une pathologie de la gauche contemporaine. Et, de l’autre côté, l’autoritarisme est la pathologie de la droite. Chez nous, pendant longtemps, Ronald Reagan, qui était un conservateur social, a fait le lien à droite entre libertariens et autoritaires. Il a créé ce grand parti républicain unifiant des personnes psychologiquement très différentes. Mais avec Donald Trump, le groupe autoritaire a pris le pouvoir.
Comment pouvons-nous encore nous entendre? La politique peut-elle encore remplir son rôle, c’est-à-dire organiser les débats et trancher les désaccords pour empêcher que le dissensus ne provoque la violence?
Les démocraties libérales que nous avons construites en Europe et en Amérique du Nord sont les sociétés les plus humaines qui aient jamais existé. Ce sont des miracles! La qualité de vie a fait des progrès spectaculaires, les droits de l’homme se sont répandus. Mais aujourd’hui, les changements technologiques sont si importants qu’ils ont modifié le terrain de jeu. La grande question pour toutes nos sociétés est la suivante : la démocratie libérale telle que nous la connaissons peut-elle fonctionner à l’ère des réseaux sociaux? C’est-à-dire dans une époque où nous ne pouvons même plus trouver de vérité commune, où l’indignation se propage, portée par les algorithmes, et où vous pouvez facilement influencer l’opinion avec des agents IA. Nos démocraties libérales tremblent sur leurs fondements.
Ma plus grande crainte, c’est que la Chine ait raison. C’est-à-dire qu’il faille un Léviathan autoritaire pour contrôler Internet et les réseaux sociaux. Je suis démocrate, j’aime profondément la démocratie libérale. Je veux que nous gagnions contre le modèle autoritaire. Mais je suis très inquiet. Mon ami Tristan Harris du Center for Humane Technology dit souvent que la technologie aide les autoritaires à être de meilleurs autoritaires, et qu’elle rend plus difficile pour les démocrates d’être de bons démocrates. Voilà où nous en sommes.
Sous votre influence directe, l’Australie vient d’interdire les réseaux aux moins de 16 ans. On nous dit que vous avez rencontré Emmanuel Macron…
Emmanuel Macron est un précurseur dans ce domaine. Il a été l’un des premiers dirigeants à prendre des mesures concernant les téléphones à l’école. Et il a commencé à agir bien avant que j’écrive mon livre. Mais oui, lors de mon passage à Paris en avril dernier, j’ai rencontré Roland Lescure. Au débotté, il a appelé le cabinet du président pour savoir s’il pouvait me recevoir à l’Élysée le lendemain. Je n’arrivais pas à y croire! Nous avons eu une très bonne conversation. Nous avons parlé de la limite d’âge à 16 ou 15 ans. Je sais que chez vous, 15 ans est un âge symbolique, étant celui de la majorité sexuelle. Macron voulait donc opter pour 15 ans. Je lui ai dit que 16 ans était mieux pour deux raisons. La première est que les garçons sont encore en pleine puberté à 15 ans, alors que les filles terminent leur puberté un peu plus tôt. A 15 ans, le cerveau est en pleine mutation. Par ailleurs, nous avons besoin d’une norme internationale. Si le monde entier opte pour 16 ans, c’est clair. Mais si nous avons des limites d’âge différentes entre les pays, cela complexifie le message. Bref. Nous avons longuement parlé. A la fin, Emmanuel Macron m’a serré la main longtemps, environ 30 secondes, et il m’a dit : “Je vais agir.”
Joe Biden puis Donald Trump ont fait en sorte que la branche américaine de TikTok soit rachetée par une entreprise américaine. L’Europe n’est-elle pas trop naïve face à cet algorithme chinois et à son impact sur l’esprit des enfants?
TikTok pose au moins trois questions. D’abord : l’espionnage. Les Etats-Unis sont le principal rival de la Chine. TikTok est présent sur les appareils de nombreux Occidentaux, et les Chinois sont très doués pour obtenir nos secrets commerciaux et voler nos technologiques en matière d’IA. Je ne suis pas certain que le changement de propriétaire au niveau local changera grand-chose, car le code de TikTok est très complexe et il est contrôlé par les Chinois. C’est une menace énorme pour notre sécurité nationale.
Ensuite, il y a la question de l’influence. Imaginez si, pendant la guerre froide, l’Union soviétique avait acheté Le Monde et le New York Times , ainsi que la télévision française et américaine. Voilà où nous en sommes aujourd’hui. Par l’intermédiaire de TikTok, la Chine peut influencer les jeunes occidentaux et semer la division politique.
Enfin, il y a le problème de santé mentale chez les jeunes. Et je crois qu’il va en s’aggravant. Quand j’ai écrit Génération anxieuse, mes données portaient sur la génération Z, qui a surtout été façonnée par Instagram. Et ce réseau social a beaucoup nui aux filles en particulier. Mais je ne disposais pas, à l’époque, de données sur la jeune génération Z ou la génération Alpha, qui ont été façonnées par TikTok et les iPad. Ceux-là ont été biberonnés aux vidéos courtes qu’ils font défiler en moins de 7 secondes. Partout, tout le temps, en voiture, chez eux… Or la recherche est formelle : ce “scrolling” est ce qui nuit le plus à la capacité d’attention, aux fonctions exécutives et à la capacité de concentration. A vrai dire : peu importe qui possède l’entreprise. TikTok et les réseaux qui l’ont copié vont être encore plus destructeurs qu’Instagram.
La Supériorité morale. Pourquoi la politique et la religion nous divisent , par Jonathan Haidt, traduction Lilou Wimbée. Arpa, 450 p., 24,90 €. Parution le 15 janvier.
New York Times, January 10
Guest Essay : Greenland Is Only the Beginning. Trump Has His Sights Set on Europe.
James Kirchick is a contributing Opinion writer and the author of “The End of Europe: Dictators, Demagogues, and the Coming Dark Age.”Full text:
The original purpose of the North Atlantic Treaty Organization, according to its founding secretary general, Lord Hastings Ismay, was “to keep the Russians out, the Americans in, and the Germans down.” Over 75 years after the alliance’s creation, keeping the Russians out remains its primary objective. But thanks to President Trump’s increasingly bellicose threats to seize Greenland from fellow NATO member Denmark, the suitability of keeping America in the coalition may soon seem as plausible as the prospect of German military hegemony returning to Europe.
Mr. Trump’s campaign to conquer Greenland began during the post-election 2024 transition period when he refused to rule out the use of military force, later declaring that America will get it “one way or another.” Last February, Vice President JD Vance said it was “possible” the United States might acquire the self-governing island and accused Denmark of “not being a good ally” for inadequately protecting it.
The following month, visiting a U.S. military installation in Greenland with his wife, Mr. Vance had the temerity to attack Denmark on its own soil, complaining that the country was not doing enough “to keep our troops, and in my view, to keep the people of Greenland safe” from Russia and China. Twice last year, the Danish government summoned American diplomats over reports that the U.S. was spying and operating a covert influence campaign on its territory.
Last month, Mr. Trump heightened his offensive by appointing Gov. Jeff Landry of Louisiana as a special envoy to “lead the charge” in getting Greenland. Emboldened by his nearly flawlessly executed capture of the Venezuelan dictator Nicolás Maduro last weekend, Mr. Trump is speaking more brazenly about his predatory designs, declaring that “We need Greenland from the standpoint of national security.” Stephen Miller, the president’s tenacious adviser, went even further, asking, “By what right does Denmark assert control over Greenland?” before claiming that “obviously Greenland should be part of the United States.” Seeking to calm nervous European allies, Secretary of State Marco Rubio has said that Mr. Trump hopes merely to purchase the island from Denmark.
Any attempt to seize Greenland, whether by force or the far likelier method of economic coercion, would fatally undermine the world’s most important military alliance. On Tuesday, the leaders of Britain, France, Germany, Poland, Italy and Spain joined Denmark in releasing a joint statement stressing the importance of “sovereignty, territorial integrity and the inviolability of borders,” the same principles that NATO invokes in its defense of Ukraine from Russian aggression.
Mr. Trump’s surreal endeavor to conquer Greenland is of a piece with his general hostility to Europe. In the eyes of Mr. Trump and his acolytes, the old continent is the place of right-wing caricature, a ragbag of rootless nations in irreversible decline that love open borders, abhor free speech and are too stingy to pay for their own defense. Since his 2016 campaign, when he repeatedly mused about abandoning NATO, to the trade war he launched against the European Union upon his return to office last year, Mr. Trump and senior members of his administration treat Europe like a recalcitrant child rather than the family of democratic allies with which the United States is most closely linked through shared liberal values, strategic interests, and cultural heritage.
To be sure, the administration’s critique of Europe is not without basis. Decades of untrammeled immigration from the non-Western world have fractured cultural cohesion and boosted far-right parties. Restrictions on free expression under the guise of preventing “hate speech” undermine European pretensions to democracy and liberty. And while Mr. Trump’s threats to leave NATO unless its members increased their defense budgets may have been uncouth, they undoubtedly played a role in achieving the desired outcome.
None of these valid concerns about European fecklessness have anything to do with the administration’s belligerent treatment of a NATO ally. While Mr. Trump insists that the U.S. “needs” Greenland for national security purposes, Washington already has extensive and near-exclusive military access to the island via the 1951 U.S.-Denmark defense agreement and the current Danish government has made clear its openness to increasing security cooperation.
Within the first week of Mr. Trump’s second term, the Danish prime minister, Mette Frederiksen, announced a $2 billion plan to “improve capabilities for surveillance and maintaining sovereignty” in the North Atlantic and Arctic regions. (“One more dog sled,” Mr. Trump recently groused.) “I have a very hard time seeing that the U.S. couldn’t get pretty much everything it wanted” in negotiations with Denmark, Mikkel Runge Olesen, a researcher at the Danish Institute for International Studies in Copenhagen, recently told The New York Times, “if it just asked nicely.”
Doomsday scenarios envisioning the end of NATO typically involve the alliance’s failure to repel Russian attack. Only now is the once-unthinkable prospect of an attack by one NATO member against another being taken seriously.
Mr. Vance is correct in saying that Denmark is not “a good ally.” It’s a great one. Relative to the size of its economy, Denmark is the most generous donor to Ukraine’s military defense. In the Afghanistan war, launched in support of the United States after it was attacked on Sept. 11, Denmark suffered more fatalities per capita than any other NATO ally apart from the U.S. It was one of only a few NATO members, and the only Nordic country, to join the United States in the initial invasion of Iraq.
Denmark doesn’t just punch far above its weight militarily. It has also taken positions sympathetic to those that the Trump administration has placed at the forefront of its Europe policy. In a blistering speech at last year’s Munich Security Conference, Mr. Vance declared,“The threat that I worry the most about vis-à-vis Europe is not Russia” but “the threat from within, the retreat of Europe from some of its most fundamental values,” identifying lax attitudes on immigration and regulations on free speech as two notable examples.
More than any other country on the continent, Denmark has been farsighted and courageous on both. In 2006, after a Danish newspaper published a series of cartoons depicting the Prophet Muhammad, an angry mob set the Danish embassy in Damascus on fire, and violent attacks were carried out against Danish diplomatic outposts in Beirut, Tehran and Islamabad. Despite enormous international pressure to cave to Muslim fundamentalists, Prime Minister Anders Fogh Rasmussen defended freedom of the press, stating that “the Danish government and the Danish nation as such cannot be held responsible for what is published in independent media.”
As David Leonhardt argued last year in The Times, Denmark’s combination of restrictive immigration and stringent integration measures — supported by a wide consensus of the Danish electorate — has damped support for the far right and may prove to be the model to save Western social democracy. (Which is a very different thing from socialism: the libertarian Fraser Institute and Cato Institute rank Denmark second in the world on their Human Freedom Index, which should be another point in the country’s favor as far as the Trump administration is concerned.) In a speech last year, Ms. Frederiksen, a Social Democrat, called for a “spiritual rearmament” and called upon the state-funded Church of Denmark to play an increased role in society.
Debating Ronald Reagan about the Panama Canal Treaties in 1978, the conservative luminary William F. Buckley Jr. asked if Americans could see “the irrelevance of prideful exercises, suitable rather to the peacock than to the lion, to assert our national masculinity.” Mr. Buckley, who saw continued American control over the waterway as a glaring example of such national chauvinism, asked his audience if Americans “believe even in sovereignty for little countries whose natural resources, where and when necessary, we are entitled to use but not to abuse?” Spoken about another ally whom Mr. Trump has also decided to needlessly antagonize, Mr. Buckley’s prescient words about Panama could not have been more antithetical to the worldview being espoused from the Oval Office today.
Since 1801, Denmark and the United States have enjoyed one of the longest unbroken diplomatic relationships in the world. Though it might seem like a blip in the grand scheme of international affairs, America’s bullying of this admirable “little country” and loyal ally sends a disturbing message to the world.
If a nation with as enduring a bond with the United States as Denmark is treated this way, then what is the point of being America’s friend?
https://www.nytimes.com/2026/01/09/opinion/denmark-europe-aggression.html
Atlantico, January 10
À la Russie la guerre hybride, à la Chine la guerre invisible (et voilà pourquoi Donald Trump est sans doute celui qui l’a le mieux compris)
Le Parti communiste chinois veut affirmer sa puissance face à l’Occident mais souhaite que les conflits qu’il entretient restent dans l’ombre. La Chine attaque régulièrement des démocraties dans tous les domaines (économique, cybernétique, militaire et social) et s’offusque lorsque les Etats-Unis réagissent.
Full text:
La Chine attaque régulièrement des démocraties dans tous les domaines (économique, cybernétique, militaire et social) et s’offusque lorsque les Etats-Unis réagissent.
Atlantico : Alors que la Russie se livre à une forme de guerre hybride, visible et assumée contre les puissances occidentales, la Chine mène une confrontation plus diffuse et privilégie la discrétion vis-à-vis de ses stratégies contre les puissances occidentales. Pékin utilise l’ambiguïté stratégique face à l’Occident et cette invisibilité volontaire permettrait d’empêcher une riposte claire et légitime des puissances occidentales. Comment est-il possible de caractériser l’attitude de la Chine dans le cadre de cette guerre invisible ? Et en quoi diffère-t-elle fondamentalement de l’approche russe en termes d’objectifs stratégiques ?
François Chauvancy : Cela s’explique d’abord par une question de culture. La logique de Sun Tzu a imprégné la société chinoise. Les dirigeants chinois ont toujours dit qu’ils avaient du temps devant eux. L’idée est d’abord d’être prêts puis d’attendre que, chez les rivaux et autour d’eux, les choses se délitent. La Chine faisait le dos rond par le passé. Mais depuis quelques années, depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, ce « dos rond » l’est beaucoup moins. Petit à petit, la Chine a effectué un certain « redressement vertébral » et a adopté une nouvelle position, via notamment des manœuvres militaires autour de Taïwan, ce qui semblait inimaginable auparavant.
La Chine pliait lorsqu’elle risquait un affrontement dans lequel elle ne serait pas gagnante, notamment vis-à-vis des États-Unis. Mais petit à petit, la Chine a changé d’attitude. Il y a non seulement les manœuvres militaires, mais aussi les réponses douanières face aux taxes imposées par Trump. Il n’y a pas d’états d’âme.
La Chine est toujours dans cette logique d’être l’Empire du Milieu. Mais aujourd’hui, c’est l’Empire du Milieu planétaire. Il s’agit de tirer parti de tous les avantages possibles en évitant de perdre son énergie.
Tout ce qui relève des valeurs au sens large, commerciales et autres, s’inscrit dans cette logique. Le but est de gagner du temps, d’attendre que cela passe. La Chine fait le dos rond pour mieux se préparer.
Pour 2049, l’objectif a été annoncé. Le but est que la Chine redevienne la grande puissance qu’elle a été il y a quelques siècles : l’une des principales puissances mondiales et l’une des principales puissances démographiques, même si elle est désormais concurrencée.
La Chine a fait également un grand bond technologique. Elle a atteint un très haut niveau. Elle ne copie plus, elle innove.
Pour l’instant, la Chine n’est pas encore en mesure de s’affronter directement aux États-Unis. Les autres acteurs comptent peu.
Cette attitude est conforme à la culture chinoise. Le but n’est pas de rechercher un affrontement direct, sachant que, de toute façon, la victoire est au bout pour la Chine. Pourquoi faire une guerre, quelle qu’elle soit, alors qu’il est possible de triompher en préservant le temps et les fondamentaux ?
Un autre atout de la Chine concerne la permanence du pouvoir. Dès lors que vous avez un secrétaire général ou un président chinois qui reste au pouvoir pendant des décennies, alors que toutes les démocraties concurrentes changent de président tous les quatre, cinq ou six ans, la Chine bénéficie d’une continuité stratégique. Cette vision va de 1949 à 2049.
La stratégie chinoise s’inscrit dans une logique historique très ancienne. Il faut préserver l’unité du peuple chinois. D’abord parce que cette unité est essentielle, ensuite parce que la population est extrêmement nombreuse et qu’il faut parvenir à la diriger.
C’est pour cela qu’a été développé un Parti communiste très structurant, au prix de 40 à 50 millions de morts, qui constituent finalement l’architecture même de la société chinoise. Avec, d’un côté, la culture, de l’autre le communisme.
La Chine a juste à attendre et à s’adapter aux circonstances lorsqu’elles deviennent difficiles.
Viatcheslav Avioutskii : Il faut d’abord nuancer une idée largement répandue, selon laquelle la Chine serait par essence une puissance pacifique, cherchant systématiquement à éviter toute confrontation militaire directe. Cette vision est historiquement inexacte. Prenons un exemple relativement récent : en 1979, la Chine populaire a attaqué le Vietnam. Il s’agissait bien d’une guerre d’agression, déclenchée dans un contexte régional complexe, notamment lié à l’engagement vietnamien au Cambodge et aux tensions autour des communautés chinoises présentes au Vietnam. Deuxième point fondamental : la Chine a désormais annoncé une forme de date butoir concernant l’usage de la force pour récupérer Taïwan si celle-ci refuse une réintégration avec la « mère-patrie ». Le président chinois a clairement exprimé sa volonté de régler cette question tant qu’il est encore au pouvoir. Cela signifie que cette intervention pourrait survenir dans un horizon de quelques années au maximum.Au fil du temps, cette échéance n’a cessé de se rapprocher. On a d’abord évoqué des dates symboliques, comme le centenaire de la République populaire de Chine, puis les années 2030. Aujourd’hui, la pression s’intensifie concrètement sur le terrain. Depuis le début de la guerre froide, il existait un accord tacite entre les États-Unis et la Chine concernant une zone de sécurité autour de Taïwan, destinée à éviter un affrontement direct. Or, cette zone se réduit d’année en année.
Les bâtiments de guerre chinois pénètrent de plus en plus fréquemment dans cet espace. Il en va de même pour les violations répétées par des avions militaires chinois. Plus récemment encore, des manœuvres conjointes impliquant des bâtiments chinois et russes ont été observées à proximité de l’île.
Tout cela indique que, très progressivement, on se rapproche d’un affrontement militaire potentiel. Cette stratégie chinoise peut être qualifiée d’indirecte, amorphe en apparence, mais extrêmement méthodique. Elle vise à atteindre des objectifs stratégiques sans entrer dans un conflit frontal avec les États-Unis. La stratégie de Donald Trump est, à l’inverse, beaucoup plus directe. La mise sous séquestre d’un pétrolier chinois ne constitue pas en soi un casus belli, mais c’est un message extrêmement fort adressé à Pékin. Les autorités chinoises en prennent évidemment note.Ce message est clair : les États-Unis n’accepteront plus la présence d’intérêts chinois dans certaines zones stratégiques. Trump l’a d’ailleurs affirmé explicitement dans un discours récent, en identifiant au moins trois espaces où la présence chinoise n’est plus tolérable. Le premier est le canal de Panama. Trump a exercé une pression considérable sur le gouvernement panaméen afin que la gestion du canal soit retirée aux entreprises chinoises et confiée à des acteurs jugés plus acceptables par Washington. Le deuxième est le Venezuela, dont nous avons longuement parlé. Le troisième concerne le Groenland — ou plus exactement l’Arctique. Ce territoire n’est pas convoité pour sa population ou ses infrastructures, mais pour sa position stratégique. Si les ressources naturelles y sont importantes, leur exploitation reste difficile. L’enjeu principal est en réalité le passage arctique. L’Arctique est un espace hostile sur le plan climatique, mais crucial sur le plan géopolitique. Il concentre les intérêts stratégiques des grandes puissances. La Russie et la Chine cherchent à y renforcer leur présence au détriment des États-Unis.
Les déclarations de Trump sur une éventuelle annexion du Groenland doivent être comprises dans ce contexte. Les Européens, opposés à cette annexion, cherchent néanmoins un accord négocié permettant d’accroître la présence militaire américaine afin d’empêcher la circulation de navires chinois et russes dans ce passage stratégique.
Au regard des cyberattaques menées contre les infrastructures critiques à l’international, de la coercition économique, de l’influence universitaire et politique de la Chine à l’étranger et de l’instrumentalisation de la diaspora, comment tous ces leviers s’articulent-ils dans la stratégie cohérente de guerre globale chinoise, à bas bruit et relativement invisible ? Et pourquoi ces mécanismes sont-ils si difficiles à contrer pour les États de droit et les puissances occidentales ?
François Chauvancy : Cela est extrêmement difficile à contrer, justement parce que nous sommes des États de droit. Face à quelqu’un qui ne respecte pas les règles, si vous vous imposez à vous-même des règles et que vous vous forcez à les respecter alors que l’autre ne le fait pas, vous êtes dans une relation asymétrique. Toute sanction a des répercussions sur nous en Europe. Dès lors que la Chine est devenue la première usine du monde, nous en sommes dépendants.
La quasi-totalité de l’électroménager qui arrive chez nous est fabriquée en Chine, tout comme la plupart des vêtements sont faits en Chine. Les pays occidentaux sont dans une situation de dépendance vis-à-vis de la Chine. Lénine disait que le capitalisme finirait par vendre la corde qui servirait à le pendre.
La menace cyber chinoise n’a pas vocation à nous attaquer directement. Le cyber doit plutôt permettre de faire du renseignement, du vol technologique. Cela permet d’accéder à l’innovation. Cela passe aussi par des phases d’observation de ce que font les pays concurrents afin d’aller plus vite.
Depuis déjà plus d’une dizaine d’années, les Britanniques ont interdit aux étudiants chinois, pourtant très nombreux, l’accès à certaines parties des universités.
Il y a aussi une forme de collusion et de naïveté face à la Chine qui fait que les pays occidentaux ouvrent volontiers leurs portes. Et ce, malgré les mises en garde des services de renseignement. Nous ouvrons gentiment nos portes à ceux qui sont pourtant là pour nous mettre en situation de faiblesse. Nous avons perdu l’habitude de nous protéger. Comme nous ne nous protégeons pas et que la Chine est plutôt agressive, elle voit bien nos faiblesses et en profite pour prendre ce qui l’intéresse.
Nous formons des étudiants chinois, même si aujourd’hui ils n’ont probablement plus trop besoin de nous. Mais nous avons connu le même cas il y a quelques années avec les ingénieurs iraniens formés dans le domaine du nucléaire.
Il y a donc une autre faiblesse des pays occidentaux par rapport à la Chine : la naïveté. Celle qui consiste à croire que tout le monde est gentil et que tout le monde respectera les règles. La réalité est que nous sommes revenus à une société internationale sans règles. Nous le savions auparavant mais nous ne voulions pas le voir. Aujourd’hui, nous le voyons parce que cela se fait à notre détriment.
Les démocraties occidentales ont l’impression de raisonner encore largement selon une logique binaire de guerre et de paix. En quoi cette grille de lecture est-elle aujourd’hui obsolète face à cette stratégie chinoise de confrontation permanente, justement située sous le seuil du conflit armé via la guerre hybride et la guerre invisible ?
François Chauvancy : Dès lors que l’on ne veut pas accepter l’affrontement et que l’on croit que tout le monde est bienveillant, on raisonne uniquement dans une logique de guerre ou de paix, sans accepter les situations intermédiaires.
La zone grise, la zone hybride, existe. Elle a toujours existé. Le seul problème est que nous avons cru que nous pouvions la contrôler. Or, la zone hybride n’est pas contrôlable, précisément parce qu’elle est hybride. Elle ne suit pas les règles. Elle exploite les failles de notre système. Comme nous ne voulons pas aller dans le sens d’une adaptation plus inventive, nous restons dans l’illusion, dans le rêve, en croyant que les règles établies par nous seront respectées par tous.
L’entrée de la Chine à l’OMC était porteuse d’espoir aux yeux des Occidentaux. Pourtant, depuis que la Chine a rejoint l’OMC, une grande partie de nos économies est en danger. Et cela a été rendu possible par qui ? Par les Américains, n’oublions pas, qui ont cru qu’ils pourraient contrôler la Chine.
Or, ils ne sont pas parvenus à contrôler Pékin. La Chine est une puissance et elle en a l’esprit. Elle agit comme telle. Le dumping social existe. L’économie chinoise est massivement subventionnée alors qu’elle ne devrait pas l’être, selon les règles de l’OMC, et pourtant personne ne dit rien, il ne faut pas s’en étonner. Notre faiblesse structurelle fait que ces vulnérabilités sont exploitées. La logique que vous évoquez – la paix ou la guerre – ne fonctionne plus. Si le but de nos sociétés est d’éviter la guerre, cela ne signifie pas pour autant que nous soyons en paix.
Il est donc temps de remettre un peu notre esprit en alerte et de reconnaître que le monde dans lequel nous vivons, et dans lequel nous allons vivre encore longtemps, est un monde où existent des prédateurs et des avidités de pouvoir.
Il ne faut pas continuer à croire que, parce que nous sommes vertueux et que nous avons établi des règles, nous pourrons tout réguler. Cela est une erreur. Aujourd’hui, nous sommes dans une situation où l’on ne peut plus tout réguler, simplement parce que nous n’avons pas mis de barrières.
Il faut donc accepter, sans faire la guerre, que nous ne sommes pas en paix, mais dans une forme de paix vigilante. Une paix qui implique que, dès qu’un acteur en face – concurrent ou menace – commence à franchir une ligne, il faut lui taper sur les doigts.
Le problème est que les mentalités occidentales, en particulier, ne veulent pas taper sur les doigts. Elles ont peur des conséquences. Résultat : nous sommes en position de faiblesse.
Viatcheslav Avioutskii : Nous oublions trop rapidement les leçons de l’histoire. Cette guerre hybride permanente combine des actions visibles et violentes, des menaces, des cyberattaques, des offensives médiatiques et informationnelles. On parle aujourd’hui de « sharp power », ou puissance aiguë, qui s’ajoute au soft power (culturel) et au hard power (militaire). Cette forme de puissance vise à exploiter les faiblesses internes de l’adversaire pour s’introduire dans ses espaces de souveraineté et les affaiblir de l’intérieur. La Russie agit de cette manière en Europe, y compris en France, en tentant d’influencer certains mouvements politiques, en corrompant des responsables, ou en finançant des partis parfois radicaux. La Chine adopte une logique comparable, mais à une échelle globale et sur le long terme. Cette stratégie de confrontation permanente rappelle fortement la théorie trotskiste de la « révolution permanente ».
Trotsky considérait que la révolution ne devait jamais s’achever : elle devait être entretenue en permanence, par des actions symboliques, violentes, propagandistes, par le réseautage et le soutien à des organisations politiques, jusqu’à provoquer un embrasement mondial. La Chine applique aujourd’hui une logique similaire, bien que non idéologique au sens marxiste classique. Elle projette une image de stabilité et d’attractivité à travers son soft power, tout en déstabilisant activement son environnement régional et international.
Un élément souvent sous-estimé est le rôle des diasporas chinoises, notamment en Asie du Sud-Est, mais aussi en Europe et en Amérique du Nord. Ces communautés jouent un rôle clé de connexion entre les élites locales et Pékin, à travers des réseaux économiques, politiques et médiatiques. Certaines de ces diasporas conservent une loyauté forte envers la Chine populaire et constituent des relais d’influence, parfois utilisés comme vecteurs d’action indirecte.
Il est donc essentiel de mobiliser nos capacités d’analyse et d’éviter les lectures superficielles ou court-termistes. La Chine cherche constamment à se présenter comme une puissance pacifique, respectueuse des institutions internationales. Or, l’accumulation des tensions montre une tout autre réalité. Il faut également regarder ce qui se passe du côté américain. L’opération commando menée au Venezuela n’était pas un coup de poker improvisé. Elle a été préparée minutieusement.
Des images récemment diffusées montrent Donald Trump assistant, dès le mois de juin, à des manœuvres du commando Delta reproduisant exactement le scénario de l’opération vénézuélienne, avec des bâtiments reconstitués à l’identique pour maximiser les chances de succès. Contrairement à ce que certains médias ont suggéré, cette opération n’a pas été décidée à la dernière minute. Elle a été conçue, planifiée et répétée pendant plusieurs mois.
Peut-on parler d’une forme de division du travail stratégique entre une brutalité assumée de la Russie et une patience stratégique chinoise visant à affaiblir l’ordre international libéral ? Face à cette réalité, comment les démocraties pourraient-elles adapter leur doctrine de défense et de dissuasion dans les champs non militaires afin de passer d’une posture essentiellement réactive à une posture réellement dissuasive, voire offensive ?
François Chauvancy : Le problème est que nous avons tellement multiplié les règles en croyant qu’elles seraient respectées que, lorsque nous voulons réagir, nous nous retrouvons nous-mêmes piégés.
Aujourd’hui, parler d’un partage du pouvoir – ou plutôt du pouvoir de nuisance – est sans doute excessif. Je ne suis pas certain qu’il soit réellement partagé. Il existe surtout une convergence d’intérêts entre ces deux puissances pour affaiblir l’Occident.
Cette convergence est probablement temporaire, jusqu’au moment où la Russie et la Chine s’affronteront elles-mêmes, lorsqu’elles auront constaté que l’Occident n’est plus capable de jouer le rôle de gendarme du monde, ce qui est déjà en partie le cas.
Aujourd’hui, il n’y a guère que les États-Unis qui soient encore en mesure de faire plier ces deux États. Et ils le font justement en ne respectant plus eux-mêmes les règles. Ils ont compris que le respect strict des règles se faisait à leur détriment.
Nous aurions peut-être intérêt à adopter le même état d’esprit, avec la même volonté. Or, on entend un discours exactement inverse : il faut appliquer les règles, il faut respecter les principes.
Le président Macron a notamment rappelé que le droit international est censé garantir aux petits États le respect de leurs droits. La question est de savoir si nous devons aujourd’hui nous préoccuper prioritairement des petits États ou de nous-mêmes.
Nous devons d’abord nous occuper de nous-mêmes. Ce qui se joue actuellement, c’est une nouvelle répartition du pouvoir mondial.
Les États-Unis réagissent et le montrent chaque jour, tandis que nous continuons à tergiverser, à discuter presque du sexe des anges, avec une vision figée entre 1946 et 2022, sans avoir compris que le monde a changé. Aujourd’hui, si nous ne nous adaptons pas, nous disparaîtrons.
Nous sommes prêts à mourir pour nos principes, quels qu’ils soient, même lorsque nous constatons qu’ils ne sont plus adaptés au contexte international.
Aujourd’hui, face à la Russie et face à la Chine, nous sommes en situation de faiblesse. Il suffit d’écouter les discours quotidiens. Le seul acteur qui s’y oppose réellement, en ne traitant que son propre intérêt, ce sont les États-Unis. C’est là toute la réalité du problème.
Nos difficultés, en Occident, tiennent-elles effectivement à notre lenteur décisionnelle, à nos contraintes juridiques et à cette transparence publique au cœur des pays occidentaux, qui offriraient à Pékin ou à la Russie des avantages stratégiques décisifs dans ces guerres hybrides et ces guerres invisibles ?
François Chauvancy : Nous avons voulu judiciariser tout le fonctionnement de la société en général. C’est un phénomène international. Après trente ans de paix, les règles se sont accumulées de telle façon qu’aujourd’hui elles ne sont plus applicables comme elles devraient l’être. L’interception de navires par les Américains pose question au regard du droit maritime. Le droit maritime, qui est une déclinaison du droit international dans un domaine spécifique, ne répond plus aux questions actuelles, parce qu’on y a mis tellement de formes.
Face à une flotte dite « fantôme », a-t-on le droit d’intercepter ces navires dès lors qu’ils battent pavillon de complaisance, même s’ils travaillent pour une autre nation ? Ils restent malgré tout les représentants de l’État qui leur a accordé ce pavillon. Entend-on aujourd’hui beaucoup de débats en droit international pour dire clairement ce qui se fait ou ne se fait pas ? Non. On constate que ce droit, appliqué année après année et empilé progressivement, se heurte à la réalité. Il n’y a alors que deux solutions : soit on applique mécaniquement le droit international en discutant chaque virgule, ce qui prend des mois, voire des années, pour aboutir à un résultat insatisfaisant ; soit il faut se décider à agir. C’est ce que certains font aujourd’hui. En Europe, nous croulons sous les règles et nous nous y accrochons pour les appliquer à tout prix.
Je reviens au cas ukrainien. Quel est le principe fédérateur des États européens face à la Russie ? C’est l’intangibilité des frontières. Cela a longtemps constitué une ligne rouge. Mais il y a un détail que l’on a oublié : la question du Kosovo. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. On oublie aussi qu’une partie de la Syrie est occupée par la Turquie et qu’une autre partie est occupée par Israël. C’est, d’une certaine manière, une remise en cause des frontières. Et pourtant, nous affirmons que l’Ukraine ne pourra être définitivement en paix que lorsqu’elle aura récupéré ses frontières d’origine. Qui peut croire que ce principe, pourtant louable, puisse être appliqué tel quel à l’avenir, au vu de la réalité actuelle. Nous allons nous arc-bouter sur ce principe. Il y à une accumulation de normes devenues inapplicables.
Le droit sans la force n’est rien, tout comme la force sans le droit. Mais aujourd’hui, nous sommes dans une situation où le droit sans la force est inapplicable, parce qu’il n’y a plus de gendarme du monde.
Or, le gendarme du monde, qui s’appelait les États-Unis, a décidé de ne plus jouer ce rôle. Il agit désormais comme une puissance dominante, en fonction de ses propres intérêts.
Résultat : le droit international n’est plus réellement applicable. Il ne reste que des paroles et des communiqués de presse.
En quoi Donald Trump est-il l’un des rares dirigeants à être en capacité de lire la stratégie russe et chinoise concernant la guerre hybride et la guerre invisible et de s’adapter face à la Chine et à la Russie ?
Viatcheslav Avioutskii : Il faut d’abord reconnaître que Donald Trump a été présenté par de nombreux médias et experts comme l’une des personnalités les plus marquantes de l’année 2025 : celle qui a le plus surpris, le plus influencé, et peut-être même le plus contribué à transformer l’ordre international au cours de l’année écoulée. Malgré des divergences profondes sur l’appréciation de son action, Donald Trump ne cesse de surprendre. Son coup de poker au Venezuela en est une illustration frappante. Cette opération a surpris de nombreux observateurs. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que Trump avait affiché, quelques mois auparavant, une forme de sympathie à l’égard de Vladimir Poutine. On se souvient notamment du sommet de fin août 2025 à Anchorage, ainsi que d’une série de déclarations très positives à l’égard de la Russie. Or, ce coup de poker au Venezuela, cette opération commando, a également envoyé un signal extrêmement fort à la Russie et à la Chine. Il s’agit d’une action déstabilisatrice, violente à l’encontre du président Maduro, mais qui marque surtout un passage à la vitesse supérieure de l’administration Trump, ainsi qu’un changement relativement net de son attitude à l’égard de Moscou et de Pékin. Il faut rappeler qu’au cœur de cette opération figure notamment la prise de contrôle de deux pétroliers : l’un russe, l’autre chinois.
Deuxième signal majeur : Donald Trump et Marco Rubio ont annoncé un plan visant à prendre le contrôle politique du Venezuela à travers une forme d’administration externe. Celle-ci serait appelée à durer plusieurs années, sans intervention militaire directe des États-Unis sur le sol vénézuélien, mais à condition d’un virage géopolitique clair du pays. Plusieurs exigences ont été formulées par Washington. Parmi elles, une transition démocratique à moyen terme. Mais deux points sont particulièrement déterminants. Le premier est la rupture des relations sécuritaires et géopolitiques du Venezuela avec la Chine, la Russie, et également l’Iran, qui a été explicitement mentionné. Le second concerne le transfert du contrôle du secteur pétrolier vers des multinationales américaines.
Il convient ici de nuancer certaines analyses. De nombreux journalistes et experts ont eu tendance à présenter cette initiative comme une tentative unilatérale de « nationalisation inversée » ou d’annexion du secteur pétrolier vénézuélien par les États-Unis. En réalité, la situation est bien plus complexe. Avant l’arrivée de Hugo Chávez au pouvoir, le pétrole vénézuélien était exploité en partenariat avec plusieurs multinationales américaines et européennes. Chávez a ensuite nationalisé ce secteur, entraînant des pertes financières considérables pour ces entreprises. Ce processus est comparable, dans une certaine mesure, à la perte des actifs américains à Cuba après l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro à la fin des années 1950, événement qui a conduit à l’embargo toujours en vigueur aujourd’hui.
Ce que Trump demande, sans entrer dans les détails, c’est en réalité un retour à la situation antérieure : que les compagnies pétrolières américaines reviennent et relancent une co-exploitation des réserves avec PDVSA. L’objectif principal est clair : exclure les intérêts chinois et russes du secteur pétrolier vénézuélien et orienter l’essentiel des exportations vers les États-Unis, comme c’était historiquement le cas. Il faut rappeler qu’en dépit de divergences idéologiques profondes, les exportations de pétrole vers les États-Unis se sont poursuivies même sous Chávez. C’est surtout sous Maduro que le Venezuela s’est tourné vers d’autres partenaires, notamment la Chine. Par ailleurs, l’exclusion des compagnies occidentales a eu un effet dévastateur sur l’industrie pétrolière vénézuélienne : effondrement des infrastructures, chute massive de la production, incapacité à maintenir les installations.
Aujourd’hui, le pays ne produit qu’une infime fraction de son potentiel.
D’une façon générale, Trump ne souhaite pas céder. Les contacts discrets entre la diplomatie russe et Washington n’ont pas permis de débloquer la situation concernant le pétrolier saisi. La Chine, de son côté, adopte une posture encore plus virulente. Dans le même temps, des signaux politiques forts émergent au Venezuela. Le président du Parlement vénézuélien a annoncé la libération de prisonniers politiques, signe d’un alignement progressif sur les exigences américaines. Malgré des déclarations initialement très hostiles à l’égard de Washington, Marco Rubio a confirmé avoir échangé à plusieurs reprises avec Delcy Rodríguez, aujourd’hui à la tête de l’exécutif vénézuélien. Ces discussions se sont déroulées directement en espagnol.
Trump a lui-même indiqué que des contacts téléphoniques avaient eu lieu à plusieurs reprises avant la séquestration de Maduro. Des propositions de départ pacifique lui avaient été faites, qu’il a systématiquement refusées.
La stratégie de Trump, en ciblant le régime des mollahs, Maduro, le Hamas, s’inscrit-elle dans une doctrine d’endiguement préventif face à la Chine, à l’Iran, au Venezuela pour limiter les effets de la guerre invisible et hybride menée contre les États-Unis par la Russie et la Chine ?
Viatcheslav Avioutskii : Ce qui est fascinant avec Donald Trump, c’est que sa stratégie donne, à première vue, une impression d’erratisme. Il agit simultanément sur plusieurs dossiers, dans plusieurs régions, ce qui déstabilise les analystes habitués à des stratégies classiques, linéaires et séquentielles. En réalité, il s’agit d’une stratégie que l’on pourrait qualifier de « mille frappes ». Elle repose sur une multiplicité d’actions ciblées, coordonnées, mais non concentrées en un seul point décisif. On observe par exemple un durcissement soudain de sa posture vis-à-vis de la Russie, notamment face à l’échec croissant des négociations autour de l’Ukraine. Trump a publiquement affirmé que les accusations russes concernant une attaque ukrainienne par drones contre une résidence présidentielle relevaient du mensonge. Parallèlement, il s’est exprimé sur l’Iran, alors que le pays connaît une nouvelle vague de contestation populaire liée à une inflation galopante. Ces mouvements se multiplient depuis plusieurs années, laissant entrevoir un possible affaiblissement structurel du régime.
Trump a averti que toute répression massive entraînerait des conséquences. Pour l’instant, malgré des morts, on n’a pas observé de massacres à grande échelle, ce qui peut suggérer un certain effet dissuasif. Dans le même temps, l’opération menée au Venezuela a neutralisé ce qui constituait l’allié le plus proche de la Russie en Amérique latine. La relation entre Moscou, Caracas et Téhéran relevait davantage d’un « club anti-occidental » que d’une alliance structurée. Cette opération, menée en quelques heures, a profondément modifié l’équilibre géopolitique régional. La Russie ne conserve plus que deux partenaires significatifs dans la région : Cuba et le Nicaragua, avec une influence bien moindre. Rubio a d’ailleurs déjà laissé entendre que Cuba pourrait constituer la prochaine cible.
Cette approche rappelle une stratégie de harcèlement : éviter le coup fatal susceptible d’entraîner une escalade incontrôlée, tout en multipliant les frappes périphériques pour désorganiser l’adversaire. On retrouve une logique similaire dans les guerres navales de la fin du XVIIIᵉ siècle entre la France et la Grande-Bretagne, où les flottes évitaient la bataille décisive tout en se livrant à une série de frappes déstabilisatrices.
L’Express, January 6
“Les Etats-Unis paraissent hors de contrôle…” : le coup de force de Trump au Venezuela analysé par Alexander Downes
Idées. Spécialiste des changements de régime imposés de l’extérieur, le professeur à l’université George-Washington estime que la capture de Nicolás Maduro nous fait “entrer en territoire inconnu”. Selon lui, la Russie et la Chine doivent se frotter les mains…
Full text:
Après plusieurs mois à exercer une pression grandissante sur le régime vénézuélien, les Etats-Unis sont subitement passés à l’action. La capture et l’exfiltration de Nicolas Maduro ont stupéfié le monde entier. Mais renverser un dictateur est une chose, gérer l’après une autre. Professeur à l’université George-Washington, Alexander Downes est l’auteur de Catastrophic Success : Why Foreign-Imposed Regime Change Goes Wrong (2021, non traduit), dans lequel il fait un bilan de tous les changements de régime imposés de l’extérieur depuis deux cents ans. L’universitaire y montre que de telles interventions accentuent les risques de guerre civile et peinent généralement à remplir les objectifs initiaux.
Pour L’Express, Alexander Downes explique pourquoi de telles opérations ont souvent des conséquences violentes, souligne les contradictions au sein de l’administration Trump et assure que ce basculement dans une nouvelle ère interventionniste doit réjouir la Russie comme la Chine.
L’Express : Il y a un mois et demi,dans L’Express, vous prévoyiez plusieurs scénarios pour le Venezuela suite aux menaces de Donald Trump contre le régime de Nicolas Maduro. Mais un enlèvement du dirigeant en plein coeur de la capitale Caracas n’en faisait pas partie…
Alexander Downes : J’étais assez sceptique quant à la capacité des États-Unis à renverser Maduro sans une invasion militaire totale au Venezuela. Ce qui s’est produit est inédit. Le cas le plus proche que j’ai pu trouver, c’est celui du Premier ministre libanais Saad Hariri qui avait démissionné en 2017 sous la pression de l’Arabie saoudite. Mais il était alors en voyage dans ce pays, où il a été arrêté. Là, nous sommes en terrain totalement inconnu. Personne n’avait prévu qu’il serait possible de mener un raid au coeur d’une capitale étrangère pour capturer un dirigeant…
Vous avertissiez que même si Washington réussissait à renverser Maduro, un changement de régime imposé de l’extérieur resterait très risqué. Quel est le bilan historique en la matière?
Un changement de régime imposé de l’étranger a souvent des conséquences violentes. Cela augmente le risque de guerre civile, de destitution violente du nouveau dirigeant et de conflit interétatique entre le pays qui intervient et l’État ciblé. Il y a deux raisons à cela. D’abord, renverser des dirigeants et envahir le pays peut entraîner l’effondrement de l’armée en place, qui se disperse et forme la base d’une insurrection contre le nouveau régime ou l’occupant si la puissance étrangère reste sur place. La géographie vénézuélienne, vaste et diversifiée, avec des jungles et des montagnes, ne ferait que faciliter ce scénario. Sans parler du fait que ce pays regorge d’acteurs armés qui sont soit affiliés au gouvernement actuel, soit hors de son contrôle.
Par ailleurs, Trump et d’autres responsables de l’administration américaine ont clairement fait savoir qu’ils allaient “diriger” le Venezuela. Mais d’un autre côté, ils semblent rejeter la prix Nobel de la paix Maria Corina Machado et Edmundo Gonzalez Urrutia, qui a remporté l’élection présidentielle en 2024. Trump a immédiatement disqualifié Machado, expliquant qu’elle ne bénéficie “ni du soutien ni du respect dans son pays”. Il a l’air disposé à travailler avec la vice-présidente Delcy Rodriguez. Mais dans ce cas, si vous imposez un dirigeant ou acceptez un leader en place en le forçant à suivre vos ordres, celui-ci se retrouve confronté à des incitations contradictoires. Doit-il faire ce que la puissance étrangère lui ordonne de faire, dans ce cas transformer le pays en une gigantesque station-service pour les Etats-Unis. Ou doit-il répondre aux attentes de sa population? Si Rodriguez suit les consignes de Trump, cela peut mener à des tentatives de guerre civile pour la renverser. Si elle s’y oppose, elle risque d’être rapidement éliminée par Washington, qui soutiendra le suivant dans la ligne. Cela augmente donc sérieusement les risques d’actions violentes, d’insurrections ou de destitutions.
L’opposition démocratique à Maduro représentait pourtant une source d’espoir pour le pays…
Pour opérer un changement de régime au Venezuela, il y a cette opposition toute prête qui a acquis une légitimité grâce à cette élection présidentielle qu’elle avait remportée haut la main en 2024. Même si un tiers du pays soutenait toujours Maduro, 65 % environ des électeurs avaient voté pour Gonzalez. C’est le meilleur scénario qu’on puisse espérer pour mettre en place un nouveau dirigeant qui ait une certaine légitimité dans le pays. Car très souvent, lorsqu’un Etat étranger intervient pour changer un régime, il fait appel à une personnalité en exil, qui n’a pas été dans son pays depuis longtemps, et qui manque donc de soutien populaire. Or au Venezuela, l’avantage, c’est que des personnes ont cette légitimité. C’est donc surprenant que Trump les désavoue, même si nous ne sommes qu’au début de cette nouvelle ère.
Changer le leadership d’un pays de l’étranger sans en changer les institutions en tentant d’y construire ou reconstruire la démocratie, c’est vraiment le scénario le plus dangereux. Car c’est cumuler tous les problèmes que j’ai mentionnés dans leur pire expression. Mais faire venir Machado ou Gonzalez au pouvoir et reconstruire les institutions, cela coûte cher, et cela prend beaucoup de temps. L’administration Trump doit se dire qu’il est plus facile de remplacer Maduro par sa vice-présidente, en espérant qu’elle joue le jeu.
En 2003, les néoconservateurs américains qui ont renversé Saddam Hussein avaient été accusés de vouloir mettre la main sur le pétrole irakien. Mais leur motivation première était réellement idéologique, avec l’ambition – certes très naïve – de vouloir exporter la démocratie au Moyen-Orient. Là, Trump n’affiche qu’un seul objectif au Venezuela : le pétrole…
Effectivement, je ne crois pas que le pétrole ait été le motif principal de l’intervention américaine en Irak en 2003. George W. Bush était sincère dans sa conviction de vouloir répandre la démocratie. Il a aussi prétendu vouloir se débarrasser d’armes de destruction massive et du terrorisme, ce qui n’était bien sûr pas une bonne idée.
Là, pour l’instant, il ne semble y avoir aucun intérêt de la part de l’administration Trump à répandre la démocratie. Les acteurs du gouvernement ont d’ailleurs des objectifs différents. Pour Trump, tout semble tourner autour du pétrole. Le Venezuela, comme beaucoup de pays dans le monde, a nationalisé son industrie pétrolière dans les années 1970. L’Iran a fait la même chose au début des années 1950, et les Britanniques, qui géraient l’industrie pétrolière dans ce pays depuis 1913, ont été très mécontents. Les États-Unis ont fini par renverser Mohammad Mossadegh en 1953. Au Venezuela, les entreprises étrangères pétrolières ont été expulsées il y a cinquante ans. Mais dans notre monde moderne, il est inédit qu’un Etat retourne dans une ancienne zone d’influence pour s’emparer des ressources. C’est une innovation étrange de la part de Trump. Mais il est clair que le pétrole est une idée fixe pour lui. En tant qu’homme d’affaires, il voit des ressources et se dit “nous avons un droit légitime ici, allons-y!”.
Le secrétaire d’Etat Marco Rubio n’a lui pas pour moteur le pétrole. Fils d’émigrés cubains, il souhaite se débarrasser du régime socialiste à Cuba. A ses yeux, renverser Maduro, principal allié de La Havane, est un tremplin pour pouvoir se débarrasser du régime castriste. Il y a donc une vraie divergence politique au sein de l’administration Trump.
Par ailleurs, comme en 2003 avec l’Irak, les Etats-Unis n’ont pas de plan pour l’après. A l’époque, les différents services du gouvernement, le ministère de la Défense et d’autres instances, avaient des idées pour l’après Saddam Hussein, mais ils ne s’étaient pas mis d’accord sur la marche à suivre. On a vu le résultat…
Le camp Maga était déjà divisé sur la politique étrangère. Donald Trump a été élu sur un programme isolationniste critiquant les “guerres sans fin”, comme en Irak ou en Afghanistan. Or il semble de plus en plus tenté par des aventures étrangères, comme en Iran, au Nigeria et maintenant au Venezuela. Mais les isolationnistes sont nombreux au sein de sa base électorale…
C’est un revirement radical par rapport à sa campagne de 2024, durant laquelle Trump a dénoncé de manière virulente des néoconservateurs et des figures comme Dick Cheney, architectes des précédentes campagnes militaires américaines à l’étranger. Là, il s’en est pris au Venezuela, pays qui ne représentait aucune menace pour les Etats-Unis. Beaucoup de personnes aux Etats-Unis, et pas seulement sa base Maga, se demandent pourquoi nous sommes allés en Afghanistan et en Irak. Ils se disent que nous avons des problèmes chez nous, avec le besoin de ramener des industries aux Etats-Unis, et qu’il faut arrêter de dépenser de l’argent pour des conflits étrangers.
Il est difficile de comprendre Trump compte tenu ce qu’il a présenté comme étant ses priorités. Mais à ses yeux, il s’agit simplement d’une transaction. Il y a beaucoup de pétrole au Venezuela, et il aime le pétrole. Il suffit donc de le prendre. Mais c’est un pari extrêmement risqué. Si la vice-présidente Rodriguez ne fait pas ce que lui demande l’administration Trump, comment réagiront les Etats-Unis? Intervenir militairement sur le terrain et changer à nouveau la tête du régime? Et pour combien de temps? Tout cela est très incertain
Pensez-vous que cela puisse alimenter davantage l’antiaméricanisme? Tant qu’il était à Caracas, Maduro était le dirigeant d’un régime socialiste qui avait spectaculairement échoué. En prison aux Etats-Unis, il peut devenir un martyr. En France, Jean-Luc Mélenchon, grand admirateur à l’époque d’Hugo Chavez, a été le premier à condamner cette intervention qu’il qualifie de “pur impérialisme”…
Ce n’est pas une intervention populaire auprès de quiconque, à part pour les Vénézuéliens. Maduro était un voyou qui a volé les élections. Il a fait beaucoup de choses épouvantables, même si le trafic de drogue que lui impute Washington est sans doute assez bas dans cette liste de crimes. Faire du Venezuela la source principale de la drogue aux Etats-Unis est absurde. Mais pour les Vénézuéliens, il pourrait y avoir de réels avantages à ce changement de régime.
Aux yeux du reste du monde, il y a surtout cette impression que les Etats-Unis sont hors de contrôle. En Amérique latine, les gens ont la mémoire longue. Ils se souviennent de l’époque où les États-Unis faisaient la loi dans les Caraïbes, en Amérique centrale et en Amérique du Sud. A chaque fois qu’un de ces pays faisait quelque chose qui ne leur plaisait pas, comme vouloir obtenir des prêts auprès de pays européens il y a plus d’un siècle ou avoir un gouvernement de gauche durant la guerre froide, ils étaient ciblés par les Etats-Unis. Nous rentrons donc dans une nouvelle ère interventionniste, alors que nous pensions cette époque révolue.
Quelles sont les conséquences de cette intervention américaine pour le reste du monde?
La Chine et la Russie peuvent se réjouir. La Chine revendique la mer de Chine méridionale et souhaite de toute évidence reprendre la main sur Taïwan. Si les Etats-Unis renversent des régimes en Amérique latine de façon unilatérale, sans accord du Conseil de sécurité des Nations unies, cela crée un précédent manifeste. Pour Xi Jinping, c’est l’occasion de dire : “Regardez ce que vous faites. Ce qui est bon pour vous l’est aussi pour nous”. Vladimir Poutine peut se dire la même chose. Il est difficile après cela de condamner la Russie quand elle viole le droit international. C’est donc très imprudent de la part des Etats-Unis.
Les interventions militaires américaines contre l’Iran et le Venezuela ne démontrent-elles pas aussi la faiblesse des alliances de ces régimes avec la Russie?
La Russie a signé des accords militaires avec le Venezuela, et la Chine était heureuse d’acheter du pétrole vénézuélien à bas prix. Mais l’influence de ces deux puissances y restait limitée. Faire du Venezuela un bastion russe ou chinois ne correspond pas à la réalité. Leurs intérêts vitaux ne sont pas touchés par ce changement de régime à Caracas.
Pour conclure, nous rentrons donc selon vous dans une période inédite…
D’un côté, nous avons du recul historique. Depuis deux cents, il y a eu plus de cent cas de changements de régime imposés par des pays étrangers. Comme je l’ai dit, cela débouche souvent sur de la violence, et il est très difficile de démocratiser ces Etats, même lorsqu’on l’essaie activement.
Mais ce qui est sans précédent, c’est la manière dont Trump a fait tomber Maduro. Cette façon de fondre sur lui, de l’arrêter et de l’emmener à New York est inédite. C’est une chose que de faire pression sur un dirigeant pour qu’il démissionne, et qu’ensuite, il prenne la fuite et s’exile. Les Etats-Unis avaient déjà procédé de la sorte, poussant à une relève à la tête de différents pays. Les Américains l’avaient par exemple fait au Nicaragua ou au Costa Rica au début du XXe siècle. C’est un changement partiel de régime. On se débarrasse du dirigeant, puis on espère pouvoir s’entendre avec la personne suivante.
Beaucoup ont comparé la situation à celle du Panama en 1989, quand les Etats-Unis avaient chassé Manuel Noriega…
Noriega a été capturé, extradé et jugé, mais il était un vrai trafiquant de drogue. Tout comme l’ancien président du Honduras Juan Orlando Hernandez, que nous venons de gracier alors qu’il avait été condamné à quarante-cinq ans de prison. Mais en 1989, la situation était très différente, car les Etats-Unis avaient envahi le Panama avec plus de 20 000 soldats. A cette époque, il y avait un successeur qui attendait dans les coulisses. Guillermo Endara bénéficiait d’une certaine légitimité et a instauré la démocratie. Surtout, le Panama est un tout petit pays, avec moins d’un million d’habitants à l’époque, dans une zone minuscule où la présence militaire américaine est importante. Le Venezuela est un très grand pays, avec une géographie accidentée. Des rebelles colombiens opèrent dans le pays; des gangs de trafiquants de drogue contrôlent des fiefs; des très grandes milices sont affiliées au gouvernement. Et le Venezuela compte près de 30 millions d’habitants. Ce n’est donc pas un territoire facile à contrôler. Si vous envoyez 15 000 soldats, ce qui correspond à peu près au nombre d’hommes que les États-Unis ont déployé dans les Caraïbes, cela ne suffira. Dans les années 1970, nous ne sommes même pas arrivés à contrôler le Sud Vietnam avec 500 000 soldats. Vous ne pouvez donc pas envoyer quelques milliers de soldats à Caracas et espérer contrôler le Venezuela. Il faudrait un déploiement très important, mais aucun signe n’indique que l’administration Trump soit prête à le faire.
L’Express, December 28
“Donald Trump nous montre ce qu’est un gouvernement qui fonctionne” : l’analyse de Marc J. Dunkelman
Idées. Pour ce chercheur américain de gauche, le président américain “a su habilement sortir de l’impasse qui empêchait les administrations précédentes de mettre en œuvre leurs programmes”. Pour lui, les démocrates pourraient s’en inspirer…
Full text:
Qui aurait imaginé qu’un progressiste puisse voir des enseignements positifs dans la présidence Trump? Chercheur au sein de la Watson School of International and Public Affairs de la prestigieuse université Brown, Marc J. Dunkelman en est convaincu : les démocrates ont de quoi apprendre de la nouvelle administration américaine qui, bien que critiquable par bien des aspects, a selon lui le mérite de dépasser les blocages dans lesquels étaient empêtrées les administrations précédentes. Il y voit un contraste avec l’approche des progressistes qui, depuis les années 1960 et 1970, ont peu à peu imposé de nombreux mécanismes de contrôle aux agences publiques, au point de perdre en efficacité.
“Nous devons cesser de nous bercer d’illusions”, plaide ainsi l’auteur de Why Nothing Works: Who Killed Progress – and How to Bring It Back (non traduit, 2025), salué par le Financial Times et The Economist. “Ce que les progressistes devront finalement comprendre, c’est que nous avons trop souvent tendance à blâmer les républicains pour des problèmes que nous avons nous-mêmes créés”, ajoute-t-il. Il propose une voie de sortie. Entretien.
L’Express : Selon vous, la gauche américaine pourrait “apprendre de l’efficacité brutale de Donald Trump”. Qu’est-ce qu’un progressiste comme vous peut bien trouver de positif dans sa manière de gouverner?
Marc J. Dunkelman : Les progressistes sont en colère contre l’administration Trump et son utilisation du pouvoir exécutif, que beaucoup d’entre nous considèrent comme abusive. Mais malgré tout ce que nous pouvons lui reprocher, Donald Trump a su habilement sortir de l’impasse qui empêchait les administrations précédentes de mettre en oeuvre leurs programmes. Comme je l’ai récemment écrit dans le New York Times , nous, à gauche, n’apprécions peut-être pas ce que fait Trump, mais à bien des égards, c’est à cela que ressemble un gouvernement qui fonctionne.
Le contraste avec l’administration précédente est frappant. Rappelez-vous les investissements massifs que le président Biden avait annoncés pour le climat, à commencer par les 500 000 stations de recharge pour véhicules électriques qui devaient être construites dans tout le pays d’ici 2030. Au total, moins de soixante ont été achevées avant la fin de son mandat. Donald Trump, pour sa part, a évidemment un programme très contestable, et certaines de ses mesures seront sans doute bloquées par les tribunaux. Il a néanmoins réussi à donner au public l’impression d’avoir pris des décisions qui ont été mises en oeuvre rapidement dans toute une série de domaines : immigration, commerce, aide étrangère, et bien d’autres encore.
Comment expliquez-vous ce différentiel?
Les progressistes sont traditionnellement tiraillés entre deux conceptions de l’autorité publique. La première, que j’appelle hamiltonienne, repose sur l’idée que le pouvoir gouvernemental doit être fort afin que les personnalités publiques puissent accomplir de grandes choses. L’exemple par excellence est celui de la Tennessee Valley Authority de Franklin Delano Roosevelt, une entreprise publique créée dans les années 1930 qui a construit des barrages sur les rivières du sud des États-Unis, érigé des centrales électriques et prolongé les lignes électriques jusqu’aux fermes pauvres que les entreprises privées refusaient de desservir, jugeant ces régions reculées peu rentables.
Cette conception de l’autorité publique se heurte à une deuxième doctrine, que j’appelle jeffersonienne, selon laquelle le pouvoir centralisé de l’État serait oppressif. Tout en soutenant défendre un gouvernement fort, nous craignons simultanément que les bureaucraties publiques, loin de venir en aide aux personnes marginalisées, ne volent la dignité et la liberté de chaque individu. C’est cette crainte jeffersonienne qui prédomine dans la pensée progressiste depuis les années 1960 et 1970. C’est pourquoi les démocrates ont, au fil du temps, imposé de nombreux contrôles aux agences mêmes qui fournissent généralement des biens publics aux citoyens ordinaires – et la raison pour laquelle Joe Biden a eu tant de mal à mettre en oeuvre de nombreux éléments de son programme, en particulier ceux liés à l’environnement. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder la différence d’efficacité entre les États progressistes et les États conservateurs…
À travers quels exemples mesurez-vous cette différence d’efficacité?
La construction d’infrastructures vertes, par exemple, est beaucoup plus avancée au Texas, un État républicain qu’en Californie démocrate! Et ce n’est pas parce que le Texas est plus sensible aux questions climatiques que la Californie, mais simplement car le Texas construit davantage dans tous les domaines, et que les énergies et les infrastructures vertes sont souvent plus rentables que les anciennes installations polluantes.
Certes, ce n’est pas comme si les États républicains ne souffraient pas également de ces problèmes. Mais si les États démocrates ont trop souvent du mal à construire, c’est parce qu’ils ne parviennent pas à surmonter les obstacles administratifs qu’ils ont eux-mêmes créés. Il y a quelques années, le New York Times avait mis en lumière les difficultés rencontrées par San Francisco pour construire de simples toilettes publiques, qui ont finalement coûté 1,7 million de dollars en raison d’une bureaucratie excessive. Nous, les démocrates, ne pouvons raisonnablement pas en tenir rigueur aux républicains car ce sont les progressistes eux-mêmes qui se mettent des bâtons dans les roues.
Les républicains échouent aussi à d’autres égards. Ont-ils vraiment le monopole de l’efficacité?
Bien sûr, les républicains ne sont pas exempts de tout reproche. Si de mon côté, je plaide pour une déréglementation du gouvernement pour le rendre plus efficace, eux veulent trop souvent réglementer le secteur privé simplement au profit de Wall Street. De plus, il existe toutes sortes de contradictions au sein du camp conservateur. Ce que les progressistes devront finalement comprendre, c’est que nous avons trop souvent tendance à blâmer les républicains pour des problèmes que nous avons nous-mêmes créés. Nous devons cesser de nous bercer d’illusions : si les Américains ordinaires ne veulent pas adhérer à notre programme, c’est parce qu’ils ont trop souvent vu les gouvernements démocrates vaciller à cause des contraintes que nous avons nous-mêmes imposées aux agences publiques.
Prenons la crise du logement qui frappe le pays. Dans de nombreux cas, ce sont les progressistes qui ont cherché à mettre en place de nouvelles lois et réglementations pour préserver et défendre les quartiers contre les promoteurs immobiliers, avec pour résultat que ces derniers sont désormais empêchés de construire des logements supplémentaires pour les personnes de tous revenus, qu’ils soient abordables ou non. Les progressistes ont su rendre le gouvernement fort dans le passé; nous pouvons le faire à nouveau si nous reconnaissons nos erreurs.
L’histoire montre néanmoins que des gouvernements démocrates très puissants ont parfois commis de graves erreurs…
Il est vrai que l’autorité gouvernementale a parfois été mal utilisée. Dans les années 1960, par exemple, l’État a autorisé la mise sur le marché de véhicules que Ralph Nader qualifiait de “danger à toute vitesse” dans son livre Unsafe at Any Speed, publié en 1965. De même, le gouvernement a approuvé l’utilisation généralisée du DDT, un pesticide responsable de malformations congénitales. Sans parler de certains démocrates de haut rang qui ont parfois abusé de leur pouvoir, comme le secrétaire à la Défense Robert McNamara, qui a envoyé des milliers de soldats mourir pendant la guerre du Vietnam. Ou encore Robert Moses, le célèbre architecte de New York des années 1930 aux années 1960, qui a démoli des quartiers entiers au nom de la lutte contre les bidonvilles. Tout cela a en effet contribué à ce que la doctrine jeffersonienne prenne progressivement le dessus dans la mentalité progressiste.
Mais n’oublions pas qu’à d’autres moments, des gouvernements démocrates robustes ont accompli des choses merveilleuses. Pensez au New Deal, par exemple! À l’époque, la centralisation du pouvoir a permis de mettre les gens au travail et de construire des bâtiments, des parcs et des réseaux électriques en l’espace de quelques semaines ou quelques mois. De même, dans les années 1950 et 1960, une grande partie du réseau autoroutier ainsi que des chantiers navals ont été construits en un temps record…
Concrètement, qu’est-ce qui empêche aujourd’hui les progressistes d’agir efficacement, et que devraient-ils changer pour y remédier?
Pendant trop longtemps, les démocrates ont cru pouvoir concevoir des processus intégrant tous les paramètres d’un projet (par exemple, construire une route à travers une forêt ou un quartier résidentiel), de sa pertinence à ses modalités d’exécution, en pensant qu’ils déboucheraient sur une décision satisfaisante pour toutes les parties concernées. Or, il s’avère que des délibérations interminables, non seulement, ne permettent pas de trouver une solution parfaite, mais conduisent souvent à la paralysie. Prenons un exemple simple : la construction d’une ligne ferroviaire à grande vitesse. Elle devra inévitablement traverser des forêts, éventuellement des petites villes et des fermes… Cela perturbera la vie de certaines personnes.
Pour aller de l’avant, une décision devra être prise, même si elle s’aliène certaines parties prenantes. Car ce que l’opinion détestera encore plus, c’est l’idée d’un gouvernement dans l’incapacité de résoudre les problèmes qui touchent l’ensemble du pays. En d’autres termes, les démocrates doivent retrouver le chemin d’une gouvernance centralisée qui établit un juste équilibre entre le respect des droits individuels et la défense de l’intérêt public. L’idée que le gouvernement est incapable de fonctionner ou de faire des choix incite les citoyens à voter pour des maniaques comme Trump. Pour les progressistes, la meilleure ligne politique est celle qui permet au gouvernement de fonctionner.
Comment convaincre une opinion profondément méfiante qu’un pouvoir central renforcé? peut être synonyme de compétence plutôt que d’abus?
Il s’agit en effet d’un cercle vicieux. Selon les sondages Pew, la confiance dans le gouvernement est passée de près de 80 % dans les années 1960 à 17 % aujourd’hui. Et ce recul s’explique en partie par le fait que l’action publique est de nos jours entravée par des processus qui ont pris le pas sur le pouvoir discrétionnaire dont disposent les dirigeants. C’est ce que le chercheur Philip Howard a appelé “la mort du bon sens”. En conséquence, plus personne ne semble capable d’exercer un jugement raisonnable. Le défi pour une future administration démocrate sera donc de démontrer, étape par étape, que le gouvernement est à nouveau en mesure de prendre des décisions sans être freiné par la bureaucratie. Si les Américains commencent à voir que le gouvernement local ou fédéral est un acteur compétent dans la sphère publique, ils commenceront alors à lui faire davantage confiance et à lui confier plus de pouvoir.
Les progressistes s’inquiètent aujourd’hui des excès du pouvoir exécutif sous Trump. Ne risquent-ils pas de se contredire s’ils réclament demain ces mêmes prérogatives?
À l’heure actuelle, chaque fois que Donald Trump prend une décision controversée, nous comptons sur les tribunaux pour l’en empêcher. Mais lorsqu’un président démocrate est au pouvoir, nous souhaitons souvent qu’il dispose des moyens d’agir. Renforcer le pouvoir exécutif – ce que fait actuellement l’administration Trump – signifie que l’État administratif est capable de prendre des décisions plus rapidement et dispose d’un plus grand pouvoir discrétionnaire. Cela pourrait bien se transformer en un cercle vertueux pour les futures administrations progressistes : les organismes publics pourraient probablement attirer davantage de personnel hautement qualifié. L’esprit de corps s’améliorerait, les bureaucraties publiques fonctionneraient plus efficacement et l’ensemble de la population en bénéficierait. Cela changerait de la situation actuelle, où, dans de nombreux Etats fédérés, l’appareil administratif est démoralisé et paralysé. Si nous avions une idée plus claire des limites du pouvoir décisionnel de l’exécutif, une idée plus claire des domaines dans lesquels le pouvoir discrétionnaire de l’exécutif s’applique et une meilleure notion des cas dans lesquels le Congrès doit intervenir, cela serait bénéfique pour l’efficacité du gouvernement dans son ensemble.
