I.7. The World Economy

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Le Point, January 15         

« La mondialisation n’est pas morte, elle se redessine ! »

ENTRETIEN. À la tête du groupe d’assurance-crédit Coface, Xavier Durand est l’un des meilleurs experts des risques économiques mondiaux. Rare en interview, il nous livre sa vision pour 2026.

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ette année, Coface, spécialiste français de l’assurance-crédit et troisième acteur mondial de ce secteur, soufflera ses 80 bougies. Son directeur général, Xavier Durand, célébrera aussi ses dix ans à la tête de ce groupe coté en Bourse qui fut public de 1946 à 1994.

Depuis l’arrivée de ce polytechnicien globe-trotteur passé, entre autres, par GE Capital, Hyundai Capital et GMF Assurances, cette société présente dans 200 territoires a vu son exposition passer de 492 à 715 milliards d’euros et son chiffre d’affaires de 1,4 à 1,8 milliard d’euros.

Son activité principale consiste à aider les entreprises, petites ou grandes, à assurer leurs factures contre les risques internationaux, notamment d’impayés. Cela lui permet d’avoir une vision globale sur les échanges mondiaux. Pour Le Point, il nous fait un tour d’horizon.

Le Point : Votre groupe fête ses 80 ans. Il demeure pourtant assez méconnu de nos lecteurs. Si vous deviez le leur décrire en quelques mots, que diriez-vous ?

Xavier Durand : Sur notre principal marché, l’assurance-crédit, nous sommes le troisième acteur mondial, avec environ la moitié du chiffre d’affaires du leader (Allianz Trade) et 30 % de moins que le deuxième (Atradius). C’est un secteur très concentré, dominé à 70 % par trois acteurs européens. Notre spécialité est la prévention des risques d’impayés. Quand un client brésilien ou chinois envoie des denrées alimentaires à l’autre bout du monde, il veut être sûr d’être réglé une fois son cargo parti.

Notre valeur ajoutée est de lui éviter de faire la « grosse bêtise » qui pourrait lui être fatale. Un quart des faillites dans le monde sont en effet liées à un impayé conséquent. Nous avons aussi une activité de vente de données qui représente 4 à 5 % de notre chiffre d’affaires et qui croît de 15 % par an. Elle nous permet d’aborder les entreprises qui n’assurent pas leurs factures (seules 7 % d’entre elles le font) mais qui ont besoin d’informations pour gérer leurs fournisseurs ou leurs risques.

Dans un monde de plus en plus illisible sur le plan économique et géopolitique, de quels instruments disposez-vous pour vous repérer ?

Pour naviguer dans ce monde agité, Coface repose sur deux piliers complémentaires. D’une part, nous avons des économistes répartis sur tous les continents qui “monitorent“ (surveillent) l’évolution de nombreuses données (PIB, échanges commerciaux, prix des matières premières, réglementations, risques sociaux…). Par exemple, quand l’administration américaine annonce des mesures tarifaires, ils sont capables d’en modéliser l’impact très rapidement sur 13 secteurs dans 200 pays.

D’autre part, Coface est une machine à capter de la donnée microéconomique. Nous le faisons grâce à nos clients puisque nous garantissons environ 715 milliards d’euros de risques de crédit sur 5 millions d’entreprises, traitons 15 000 dossiers d’arbitrage par jour, ainsi que 1 400 dossiers d’impayés par semaine. Cette confrontation de la recherche macroéconomique avec la réalité des bilans et des impayés nous confère une vision unique.

Le danger d’une crise de la dette similaire à celle de 2008-2009 m’inquiète davantage que celui de l’IA.

Conflits entre États, bulle de l’intelligence artificielle, dérégulation financière… Les menaces sont légion. Lesquelles vous semblent les plus importantes ?

En 2020, le monde a redécouvert le risque pandémique. Deux ans plus tard, ce fut le retour du risque géopolitique avec la guerre en Ukraine. Et maintenant, de nouveaux dangers émergent. Pourtant, ce qui me frappe, c’est la résilience des échanges. La mondialisation n’est pas morte, elle se redessine. Le commerce est comme l’eau : il finit toujours par trouver un chemin ! On ne découple pas les économies du jour au lendemain.

Évidemment, ce n’est pas simple de prédire les périls les plus importants. L’IA est une mutation technologique majeure. Même s’il y a peut-être une bulle, ce n’est pas le risque systémique le plus grave… Le danger d’une crise de la dette similaire à celle de 2008-2009 m’inquiète davantage. La dette est le carburant de l’économie. Si la confiance se rompt entre prêteurs et emprunteurs, le système se bloque. Aujourd’hui, les marges de manœuvre des États pour absorber une nouvelle crise financière sont beaucoup plus réduites qu’il y a quinze ans. C’est un sujet à surveiller de très près.

L’Europe paraît perdue face aux États-Unis et la Chine, deux géants belliqueux qui galopent tandis que nous lambinons. Comment peut-elle reprendre le contrôle de son destin ?

Notre continent a des atouts indéniables, mais il reste fragmenté. Par ailleurs, nous avons construit une Europe réglementaire pour harmoniser, là où d’autres blocs ont investi massivement pour conquérir. Or la différence fondamentale aujourd’hui, c’est la vitesse. Les États-Unis et la Chine déploient des capitaux colossaux avec une vision dirigiste sur des secteurs clés.

En Europe, la gouvernance à 27 est incroyablement lente et complexe. Le rapport de Mario Draghi a posé le bon diagnostic, mais sa mise en œuvre reste incertaine. Si nous voulons rester dans la course, il faut absolument aller vers « plus d’Europe », avec un marché des capitaux intégré, une défense commune, et une réglementation unique pour le secteur numérique. Sans cela, nous aurons du mal à tenir notre rang.

Une actualité semblant chasser l’autre, on ne parle plus guère de la politique douanière agressive de Donald Trump. Cette dernière a pourtant donné des sueurs froides à nos entreprises l’an passé. Avec le recul, comment analysez-vous son impact ?

On a craint le pire, mais la réalité a été plus nuancée. D’abord, il y a eu beaucoup d’exemptions négociées. Ensuite, le commerce s’est réorganisé autour de « pays connecteurs » comme le Mexique ou le Vietnam, qui servent d’intermédiaires à la Chine. On parle de 17 % de tarifs douaniers moyens, mais la réalité se situe autour de 11 %. C’est significatif, mais pas apocalyptique. Ce sont les marges des entreprises américaines qui ont pour l’instant absorbé l’essentiel du choc, et dans une moindre mesure les consommateurs avec les hausses de prix de certains produits. Certains de nos clients européens ont été frappés également, mais l’impact a été variable selon les secteurs et les pays. Il a été moindre en France car elle est moins exposée aux États-Unis que l’Allemagne ou la Suisse.

Avec un déficit élevé et une situation politique instable, la France risque de subir un attentisme des investisseurs jusqu’à la prochaine présidentielle.

Quelle image la France renvoie-t-elle aux investisseurs internationaux que vous rencontrez lors de vos nombreux voyages ?

Mes interlocuteurs étrangers ont une image contrastée de la France. D’un côté, ils reconnaissent la qualité de ses infrastructures et de sa main-d’œuvre, son énergie décarbonée et ses pôles d’excellence (le luxe, l’aéronautique, le nucléaire). D’un autre côté, ils la perçoivent comme un pays à la complexité administrative et sociale trop lourde. Ce qui les inquiète le plus en ce moment, c’est l’incertitude politique et budgétaire. L’économie a horreur de l’absence de visibilité. Avec un déficit élevé et une situation politique instable, la France risque de subir un attentisme des investisseurs jusqu’à la prochaine présidentielle.

Quelles pistes voyez-vous pour redresser la situation ?

La bataille mondiale se joue sur la capacité à financer la technologie et la transformation industrielle. Il faut donc créer un environnement favorable aux talents et aux capitaux. La clé est d’attirer des investissements massifs vers l’innovation française. Or, le budget actuel, contraint par l’urgence du déficit, semble hélas s’éloigner de cet objectif de long terme.

« En France, l’année 2025 devrait se terminer à environ 69 000 défaillances, dépassant le record de 2009 (63 000) », peut-on lire dans votre dernier rapport sur les perspectives économiques. L’économie française est-elle plongée dans une crise profonde et structurelle ?

Je crains qu’on ait dépassé le stade de la normalisation post-Covid. Le « quoi qu’il en coûte » a maintenu artificiellement en vie de nombreuses entreprises, qu’elles soient saines ou non. Avec l’arrêt des perfusions, nous avons assisté à un rattrapage des défaillances. Ce qui est notable, c’est que cela touche désormais des entreprises auparavant saines et de tailles plus importantes, et non plus seulement les TPE (très petites entreprises). Pour autant, ce phénomène ne doit pas être surinterprété car il n’est pas franco-français : le niveau de défaillances est au plus haut depuis dix ans dans la plupart des grandes économies, y compris en Allemagne.

https://www.lepoint.fr/economie/la-mondialisation-nest-pas-morte-elle-se-redessine-DAI7XLJTCFBIFIRILYSTV2J5WE/


L’Express, January 15            

“Il se passe quelque chose d’étrange…” : pourquoi l’économie américaine défie tous les pronostics

Grand entretien. Tensions à la Fed, économie kafkaïenne, sentiment de déclassement que les indicateurs contredisent… Pour le journaliste américain Scott Horsley, les États-Unis traversent un moment aussi “inhabituel” qu’historique.

Full text:   

Un parfum de Vol au-dessus d’un nid de coucou plane sur l’économie américaine. Une forte croissance, mais un marché du travail en perte de vitesse. Des salaires réels proches de niveaux historiques dans toutes les catégories de revenus, mais un fort sentiment de déclassement. Des taux d’intérêt élevés, mais une consommation qui reste dynamique. Des droits de douane annoncés comme désastreux et pourtant, peu d’effets visibles jusqu’ici. Pourquoi ces signaux si paradoxaux? Quelle est la véritable santé financière de la première puissance mondiale? Quel bilan peut-on tirer après un an de mandat Trump? Et y a-t-il une réelle stratégie dans le bureau Ovale? Scott Horsley, chef du service économie de la radio publique NPR et ancien correspondant à la Maison-Blanche, décrypte ce moment kafkaïen de l’économie américaine. Il livre également son regard sur le violent bras de fer entre Donald Trump et la Réserve fédérale, alors que son président, Jerome Powell, visé par une enquête pénale, a accusé la Maison-Blanche de chercher à intimider la Fed pour l’obliger à baisser les taux d’intérêt. Un test de résistance historique pour la banque centrale américaine, estime-t-il.

L’Express : D’un côté, on observe un ralentissement de la croissance de l’emploi et une hausse du chômage, et de l’autre une forte croissance économique de 4,3 % en rythme annuel – contre 3,8 % au trimestre précédent. Ce chiffre, supérieur aux attentes, marque la plus forte progression enregistrée depuis deux ans. Pourquoi ces signaux contradictoires? Faut-il se fier davantage aux données sur l’emploi ou au PIB pour évaluer la santé de l’économie américaine?

Scott Horsley : C’est une bonne question. Je pense qu’il faut un peu regarder les deux, mais ils donnent clairement une image contrastée en ce moment. Plus tôt cette année, les chiffres du PIB ont été quelque peu faussés par la guerre commerciale, où on a vu un gros afflux d’importations au premier trimestre, puis un arrêt brutal des importations au deuxième trimestre, les entreprises ayant d’abord fait des stocks pour éviter les tarifs douaniers, puis cessé d’acheter quand les tarifs sont entrés en vigueur. Ce genre de distorsion ne semblait pas vraiment présent au troisième trimestre. Il y a encore peut-être quelques anomalies, mais si l’on regarde l’ensemble de l’année 2025, le PIB sera probablement raisonnablement solide, ce qui semble contredire le ralentissement du marché de l’emploi. Un des économistes qui m’envoie régulièrement des bulletins d’analyse me disait que, lorsqu’il y a divergence entre ces deux indicateurs, ce sont généralement les données sur l’emploi qui sont les plus fiables mais même lui ne parierait pas beaucoup d’argent là-dessus.

Comment faut-il comprendre ces signaux contradictoires? Que révèlent-ils de l’état de l’économie américaine?

Ce n’est pas sans précédent, mais c’est étrange. C’est inhabituel. Une partie de l’explication, c’est qu’on observe un investissement très ciblé dans les technologies de l’information, l’intelligence artificielle, les centres de données, etc. Il y a énormément d’argent investi dans ce secteur, mais ça ne ruisselle pas beaucoup vers le reste de l’économie. Il y a bien quelques créations d’emploi dans la construction, mais ces centres de données n’emploient pas beaucoup de monde. On voit ces grandes entreprises technologiques dont les actions explosent en Bourse, et cela donne l’impression aux détenteurs d’actions – généralement les plus aisés – qu’ils sont plus riches, mais ce n’est pas un phénomène largement partagé. Et si on regarde les chiffres de l’emploi, la croissance globale du marché du travail a ralenti, mais en plus, elle est très concentrée. Elle se fait presque exclusivement dans la santé, un peu dans l’hôtellerie-restauration, et dans la construction, qui se maintient assez bien. Mais l’industrie manufacturière est au plus bas, les services aux entreprises n’ajoutent aucun emploi et l’on a vu pas mal de suppressions de postes dans la fonction publique fédérale au cours de l’année. Donc, oui, l’argent circule, mais dans des segments très restreints de l’économie, sans large diffusion. On a un peu ce sentiment d’une marée montante qui ne soulève pas tous les bateaux.

Les tarifs douaniers, dont certains spécialistes annonçaient qu’ils auraient des conséquences dramatiques pour l’économie américaine, semblent avoir, pour l’instant, un effet limité. Selon le président de la Fed , Jerome Powell, l’effet maximal de ces tarifs sur les prix sera visible au premier trimestre 2026. Partagez-vous son analyse?

L’impact des tarifs douaniers est bien là, mais il faut regarder d’un peu plus près pour le voir. Ce n’est pas aussi flagrant que beaucoup de gens l’auraient imaginé, et il y a plusieurs raisons à cela. L’une d’elles est simplement une question de timing. Une partie de cet impact ne s’est pas encore répercutée sur les prix à la consommation. Une autre partie, si. Par exemple, si l’on regarde certains segments précis des données sur l’inflation, là où l’on dépend fortement des importations – comme les jouets, les meubles, le café, ce genre de choses – on peut voir l’effet des tarifs. Et si l’on considère l’évolution des prix des biens dans les données de l’IPC (indice des prix à la consommation), ils ont augmenté plus rapidement que durant la majeure partie de la dernière décennie. On peut même distinguer que le prix des biens importés a plus augmenté que celui des biens produits localement. Donc, ce n’est pas comme si les tarifs n’avaient aucun effet mais il est moins important que ce que beaucoup avaient anticipé en avril, lorsque le président a annoncé ces droits de douane à l’échelle mondiale.

L’une des pistes d’explication est avancée par une analyse du NBER (Bureau national de la recherche économique) qui a estimé que le taux effectif réel des tarifs douaniers se situe actuellement autour de 14 %. C’est un peu en dessous de certains taux annoncés par l’administration Trump – 25 %, 20 %, voire 30 %. Mais à la base, avant l’arrivée de Trump, le taux moyen était autour de 2?%, ce qui reste six à sept fois plus élevé qu’avant, mais ce n’est pas non plus 50?%. Et encore une fois, cela ne concerne que les biens importés. Ce n’est donc pas une part énorme de l’économie dans son ensemble. La Fed table sur une nouvelle hausse des prix, mais elle parie aussi sur le fait que, une fois que ces hausses auront été absorbées, elles ne continueront pas à grimper, à moins que Trump n’impose de nouveaux droits de douane. Donc, une fois que ces augmentations seront intégrées, il n’y aura plus de pression persistante sur l’inflation.

Si ces droits de douane ont des effets plus limités que prévu, n’est-ce pas aussi parce que Donald Trump a introduit de nombreuses exemptions? Face à une opinion publique préoccupée par le coût de la vie, pourrait-il encore faire marche arrière à l’approche des élections de mi-mandat?

Il y a eu en effet des exemptions. Le Canada et le Mexique, deux de nos plus grands partenaires commerciaux, bénéficient encore de dérogations assez importantes, parce que les produits conformes à l’accord USMCA (nouvel ALENA) entrent pour la plupart sans droits de douane. Le président est déjà revenu sur certaines décisions, comme lorsqu’il a exempté le café et les bananes. Cela n’a aucun sens d’imposer des droits de douane sur le café alors qu’on ne va pas cultiver de café aux États-Unis! Il y a quelques jours, il a reporté les tarifs sur des produits comme les meubles rembourrés. Donc oui, l’administration Trump est sous pression. Elle garde un oeil sur les sondages et constate que les gens en ont ras le bol du coût de la vie. Je ne serais pas du tout surpris qu’il y ait d’autres exemptions à venir…

Y a-t-il malgré tout des effets positifs à ces tarifs douaniers?

Il y a certainement quelques bénéficiaires. J’ai récemment échangé avec un fabricant de moules pour injection plastique basé dans le Michigan, qui m’a expliqué qu’il recevait davantage d’appels de producteurs américains souhaitant acheter ses moules, ceux en provenance de Chine étant devenus plus chers. Donc je ne dirais pas que personne n’en profite, et je ne pense pas que ce soit un fardeau aussi lourd que beaucoup le craignaient, mais ces tarifs douaniers ont tout de même eu un effet net négatif sur l’économie américaine. Le principal bénéficiaire était censé être l’industrie manufacturière nationale. Or, si on regarde l’indice mensuel de l’ISM pour les usines, il a été au plus bas pendant toute l’année 2025, et celui de décembre a été le pire mois de l’année. On lit régulièrement des témoignages de directeurs d’usine qui disent que ces tarifs sont en train de les tuer. Ils augmentent nos coûts, mais pas suffisamment pour justifier une relocalisation de la production aux États-Unis. Et, à la fin, ces tarifs freinent notre activité. Il y a évidemment des secteurs domestiques qui en tirent parti – les producteurs d’acier américains peuvent facturer plus cher à cause des tarifs sur l’acier, les producteurs d’aluminium aussi. Mais il y bien plus de personnes qui achètent de l’acier et de l’aluminium que de personnes qui en fabriquent…

Ces tarifs douaniers ne rapportent-ils pas de l’argent dans les caisses de l’Etat?

C’est vrai. Mais pas des milliers de milliards de dollars, comme l’affirme le président. On parle d’environ 30 milliards de dollars par mois, ce qui est une somme importante (NDLR : ces droits de douane ont rapporté 187 milliards de dollars en 2025). Et ce n’est pas de “l’argent magique” : ce sont principalement les Américains qui paient. Ce n’est donc pas comme si cet argent venait du ciel puisqu’on se le facture à nous-mêmes. Donald Trump a dit vouloir remplacer l’impôt sur le revenu par des droits de douane mais ce n’est absolument pas réaliste : les recettes tirées de ces tarifs douaniers ne suffiraient pas du tout à remplacer l’impôt sur le revenu!

La Cour suprême doit statuer à tout moment sur la légalité d’une partie de ces droits de douane. Ne serait-ce pas un coup dur pour l’administration Trump si elle décidait de les invalider?

Cela ferait disparaître environ la moitié des recettes tarifaires actuellement perçues par le gouvernement ou l’équivalent de la moitié des dépenses que les Américains supportent aujourd’hui à ce titre. Mais à mon sens, une telle décision serait une correction nécessaire et salutaire de la part d’un système judiciaire et d’un Congrès qui, selon moi, ont accordé beaucoup trop de liberté à cette administration. Il me paraît en effet excessif que le président puisse déclarer un état d’urgence à sa guise et imposer des droits de douane de n’importe quel montant sur n’importe quel produit. Cela dit, l’administration a déjà déclaré que si les droits de douane relevant de l’IEEPA (International Emergency Economic Powers Act) étaient annulés, elle reviendrait avec d’autres mesures tarifaires, cette fois en s’appuyant sur des bases juridiques plus solides. Donc, ce ne serait pas forcément la fin de l’histoire et il y aurait probablement une nouvelle version. Mais oui, ce serait un véritable séisme politique qui, paradoxalement, ramènerait les choses à leur état antérieur. Cela ne ferait pas s’effondrer les fondations de l’économie américaine.

L’inflation américaine a ralenti à 2,7 % en novembre, pour la première fois depuis l’annonce des droits de douane, mais elle reste élevée et supérieure à l’objectif de 2 % fixé par la Fed. Est-ce un handicap pour Donald Trump?

Le rapport de novembre est un peu biaisé, car l’absence de données pour octobre (en raison du Shutdown, NDLR) a conduit à supposer zéro inflation sur le logement pour ce mois-là. Donc le chiffre de novembre est nettement plus bas que prévu. Mais en réalité, l’inflation en tant que telle n’est pas vraiment le principal problème pour le président. C’est plutôt le niveau élevé du coût de la vie. Et en général, les prix ne redescendent pas une fois qu’ils ont augmenté. Même si l’inflation tombait à 2?%, les Américains resteraient mécontents de payer beaucoup plus cher qu’il y a cinq ans, à moins que les salaires augmentent nettement et qu’ils commencent à combler l’écart. Car actuellement, les gens ont le sentiment de travailler dur tout en faisant du surplace.

Pourtant,The Economist a récemment publié une analyse qui qualifie de mirage – hormis des inquiétudes légitimes sur les taux d’intérêt – le problème de l’accessibilité aux États-Unis. “L’idée que les Américains peuvent moins se permettre de vivre qu’avant est essentiellement fausse”, écrit l’hebdomadaire britannique, soulignant même que les salaires réels sont proches de niveaux records pour toutes les catégories de revenus, en particulier pour les plus modestes.

La plupart des données que nous recevons sont agrégées, elles ne permettent donc pas forcément de distinguer ce qui se passe selon le niveau de revenu des gens. Mais oui, en moyenne, les salaires ont augmenté à peu près autant – voire plus – que l’inflation sur les deux dernières années. Il y a eu une période, en 2022 et début 2023, où l’inflation était vraiment très élevée, et les travailleurs perdaient du pouvoir d’achat chaque mois, mais ce n’est plus le cas. Si on remonte à la période pré-Covid – disons début 2020 ou fin 2019 -, le revenu moyen a à peu près suivi l’inflation, même avec cette période de forte hausse des prix. Donc, l’idée selon laquelle les gens auraient perdu du terrain pendant cette période n’est pas vraiment confirmée par les données. Mais subjectivement, beaucoup en ont l’impression, car ils partent du principe qu’on devrait progresser chaque année. D’un point de vue général, les données suggèrent que les gens n’ont pas beaucoup perdu, mais qu’ils n’ont pas non plus vraiment gagné, et pour beaucoup, cela revient au même que de reculer.

Il y a toutefois des secteurs spécifiques où les prix ont vraiment explosé. Le plus important, c’est le logement. Si vous êtes déjà propriétaire, avec un prêt à taux fixe contracté il y a quelques années, vous êtes protégé. Mais si vous cherchez à acheter votre premier logement, les prix ont grimpé et les taux d’intérêt ont doublé depuis quelques années. L’accès au logement est devenu très difficile pour les primo-accédants. Et il y a d’autres postes de dépense qui ont flambé, comme l’assurance habitation ou l’électricité. Donc, il y a des points de douleur spécifiques où les Américains ont clairement perdu du pouvoir d’achat. Dans le même temps, si l’on regarde l’ensemble du panier de consommation, selon l’indice des prix, les ménages sont globalement restés à peu près stables.

Les consommateurs américains ont dépensé à un rythme étonnamment élevé cette année. Est-ce à dire qu’ils ont confiance en l’avenir?

Eh bien, pas forcément. Les données montrent effectivement que les personnes aisées continuent de dépenser, notamment pour des vacances haut de gamme. Mais beaucoup d’autres se contentent de dépenser pour les besoins de base : la nourriture, le loyer, l’assurance, etc. Cependant, ils dépensent quand même. Et même si le chômage a légèrement augmenté, il reste assez bas comparé aux standards historiques. Tant que les gens resteront en emploi, ils continueront probablement à dépenser pour ces nécessités. Mais bien sûr, le risque, c’est que si le marché de l’emploi se dégrade réellement, alors la situation pourrait devenir bien plus préoccupante.

Donald Trump doit nommer un nouveau président de la Réserve fédérale pour remplacer Jerome Powell (dont le mandat arrive à échéance en mai, et qui, depuis la réalisation de cet entretien, a été informé par le département de la Justice qu’il faisait l’objet d’une enquête pouvant déboucher sur une inculpation pénale, NDLR). Donald Trump lui reproche notamment de ne pas avoir abaissé les taux directeurs assez rapidement. Cette nomination pourrait-elle marquer un tournant pour l’économie américaine?

Trump a été très clair : il veut des taux d’intérêt nettement plus bas. Et surtout, il souhaite pouvoir dicter directement la politique de la Réserve fédérale. Or, cette institution a justement été pensée pour être à l’abri des pressions politiques. La plupart des banques centrales dans le monde, y compris en Europe, ont compris que l’indépendance vis-à-vis du pouvoir politique à court terme. Depuis Nixon (qui fait figure d’exception), les présidents américains ont respecté cette indépendance. Trump, lui, a déclaré qu’il ne comptait pas faire de même. Peu importe donc la personne qu’il nommera : elle sera, par définition, sous son influence. Le Sénat posera sans doute la question rituelle de l’indépendance, et le ou la candidate répondra qu’il ou elle agira en toute autonomie… Mais comment cette promesse pourrait-elle être crédible, quand on sait que Trump choisira précisément quelqu’un de fidèle à ses orientations?

Il faut aussi rappeler que les décisions sur les taux sont prises collectivement, par un comité de 12 membres. Le président de la Fed ne décide pas seul. Ce que j’observerai attentivement, c’est si Jerome Powell décide de rester membre du conseil. Il pourrait encore y siéger pendant deux ans. Ce serait inhabituel – ce n’est pas ce que font les anciens présidents de la Fed – mais ce serait une façon pour lui de continuer à défendre l’institution. Trump s’en est pris à beaucoup d’institutions américaines, que ce soit les tribunaux ou même certaines branches de l’exécutif. Il sera intéressant de voir comment la Réserve fédérale résiste à cette nouvelle tempête.

https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/il-se-passe-quelque-chose-detrange-pourquoi-leconomie-americaine-defie-tous-les-pronostics-EI4DJNQXEFD2XOCKRTYAMV5SXE/


New York Times, January 15      

China Announces Record Trade Surplus as Its Exports Flood World Markets

China’s surplus reached $1.19 trillion last year, a 20 percent increase from 2024, as Beijing kept the currency weak and pursued self-reliance to replace imports.

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China announced on Wednesday the world’s largest trade surplus ever, even adjusting for inflation, as a tsunami of exports flooded markets around the world last year.

China’s surplus, the value of goods and services it sold abroad versus its imports, reached $1.19 trillion, an increase of 20 percent from 2024, according to data released by the country’s General Administration of Customs. The number had already exceeded $1 trillion through November.

The country’s surplus is still widening: For December alone, China’s surplus reached $114.14 billion, propelled by surging exports to the European Union, Africa, Latin America and Southeast Asia. It was the third-highest monthly surplus on record, trailing only January and June last year.

The enormous trade surplus for the full year came despite efforts by President Trump to use tariffs to contain China’s factories. The tariffs reduced China’s trade surplus with the United States by 22 percent last year. But Chinese factories increased sales to other regions, in many cases bypassing American tariffs by shipping goods to the United States through Southeast Asia and elsewhere.

Also driving up China’s surplus in trade was the country’s chronic weakness in imports, which were essentially unchanged last year. Beijing’s leaders have pursued an ambitious industrial policy to replace imports with domestic production. Their goal has been to build national self-reliance in many industrial sectors.

China reaffirmed its self-reliance goals in October when it unveiled an initial sketch of its five-year economic plan through 2030.

At the same time, the spending power of many Chinese families to buy imported cars, cosmetics and other products has withered, and their purchases of domestically produced goods have faltered as well. Since 2021, a housing market crash has erased the life savings of many Chinese who had invested in property, leaving them with little ability to buy the flood of goods pouring out of the country’s factories.

Much of those products are exported instead.

China’s trade surplus has also been propelled by a weak currency, which makes the country’s goods less expensive in foreign markets and its imports more expensive. The government allowed the currency, the renminbi, to weaken considerably during the Covid-19 pandemic and has barely allowed it to recover since, although there has been a slight rebound in recent weeks.

Inflation in the West has made China’s exports even more appealing in foreign markets. China suffers from deflation, a broad drop in prices prompted by widespread factory overcapacity and weak domestic demand.

In an indirect but clear criticism of the United States, Wang Jun, deputy director of China’s General Administration of Customs, said at a news conference on Wednesday that his country’s imports had been limited by other countries’ export controls.

“Some countries have politicized economic and trade issues and restricted exports of high-tech products to China for various reasons; otherwise, we would have imported even more,” he said.

However, the Trump administration eased restrictions on exports of certain advanced semiconductors to China last year. The Chinese government then discouraged companies from buying them to boost demand for domestically made computer chips.

China’s trade surplus has expanded in many parts of the world. The European Union and some larger developing countries, such as Indonesia and India, have enacted targeted tariffs on specific categories of Chinese goods, but not the broad measures that Mr. Trump took last year.

China’s exports have grown particularly rapidly to Southeast Asia and Africa. Many companies in these regions, including subsidiaries of Chinese businesses, assemble components in China and ship them to the United States, bypassing recently imposed U.S. tariffs.

China has not run a trade deficit since 1993. Its 2025 trade surplus far exceeds earlier records around the world even when adjusted for inflation.

Japan’s surplus, for example, peaked in 1993 at $96 billion. That works out to $214 billion in today’s dollars, or less than a fifth of China’s surplus last year.

Germany ran huge trade surpluses in the years after Europe’s financial crisis a decade ago. But its surplus peaked in 2017 at a sum equal to $364 billion in today’s money.

China trade surplus in manufactured goods now exceeds a 10th of the country’s entire economic output. That imbalance has created millions of jobs in China but has also led to factory closings and layoffs in other countries.

After China’s trade surplus pushed past $1 trillion in the first 11 months of last year, Kristalina Georgieva, the managing director of the International Monetary Fund, warned at a news conference in Beijing last month that China should allow its currency to strengthen and rely more on domestic consumer spending instead of ever-rising exports.

As the second-largest economy in the world, China is simply too big to generate much growth from exports, and continuing to depend on export-led growth risks furthering global trade tensions,” she said.

However, China has been wary of allowing its currency to appreciate significantly. The many jobs in export factories are mitigating broader economic harm from the bursting of the country’s housing market bubble, as apartment prices continue to decline steeply.

https://www.nytimes.com/2026/01/13/business/china-trade-surplus-exports.html


Frankfurter Allgemeine Zeitung, January 8      

Nvidia überholt Apple: Das sind die wertvollsten Unternehmen der Welt

Die 100 nach Marktkapitalisierung teuersten Unternehmen haben 2025 ihren Wert weiter gesteigert. In der Liste tauchen nur noch drei deutsche Konzerne auf.

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Trotz der schwierigen politischen und konjunkturellen Lage haben die 100 teuersten Unternehmen der Welt ihren Börsenwert 2025 um 23 Prozent auf 54 Billionen Dollar gesteigert. Besonders stark zugelegt haben dank der hohen Nachfrage nach Künstlicher Intelligenz (KI) Unternehmen aus China und den USA. Europäische Konzerne bilden das Schlusslicht, wie aus einer Studie der Beratungsgesellschaft EY hervorgeht.

Mit 60 Unternehmen unter den Top 100 dominieren die USA weiterhin die Rangliste. Auf diese entfällt eine Marktkapitalisierung von 41 Billionen Dollar. Ein rasanter Aufstieg ist dem Chipdesigner Nvidia gelungen: Gemessen an der Marktkapitalisierung Ende 2025 von mehr als 4,5 Billionen Dollar hat er Apple von Platz eins verdrängt. Ende 2023 hatte Nvidia erst den sechsten Platz belegt. Damit hat er nun nicht nur Apple, sondern auch die restlichen der sogenannten glorreichen Sieben Alphabet, Microsoft, Amazon, Meta und Tesla überholt.

An zweiter Stelle folgt in der Länder-Rangliste der Top 100 deutlich hinter den USA die Region China/Hongkong mit elf Unternehmen, die zusammen auf einen Börsenwert von 3,4 Billionen Dollar kommen. In die Top zehn hat es allerdings nur eines davon geschafft: Taiwan Semiconductor Manufacturing (TSMC), der international größte Auftragshersteller von Halbleitern und einer der wichtigsten Akteure der globalen Tech‑Industrie. TSMC wird an der Börse mit knapp 1,3 Billionen Dollar bewertet.

Platz drei im Länder-Ranking belegt gemessen am Börsenwert Saudi-Arabien mit 1,5 Billionen Dollar. Diese Bewertung hängt an einem Konzern, der damit sogar unter den Top zehn gelandet ist: Saudi Aramco . Der Börsengang des staatlichen Erdöl‑ und Energiekonzerns war 2019 der größte aller Zeiten. Den stärksten Zuwachs in den Top 100 verzeichneten Konzerne aus China. Sie verteuerten sich an der Börse um 27 Prozent. Die Marktkapitalisierung von US-Unternehmen stieg um 23 Prozent, die von europäischen Konzernen um 20 Prozent.

„Das Jahr 2025 stand an den Weltbörsen ganz im Zeichen der Künstlichen Intelligenz“, sagt Henrik Ahlers, Vorsitzender der Geschäftsführung von EY. Die Euphorie rund um neue KI-Anwendungen und -Geschäftsmodelle habe global für kräftige Kursgewinne gesorgt. „Doch die Profiteure sitzen vor allem in den USA und Asien.“ Unter den acht Unternehmen mit den größten Wertzuwächsen in den Top 100 fänden sich ausschließlich Tech-Giganten aus diesen beiden Regionen. „Europa hingegen spielt im aktuellen KI-Rennen nur eine Nebenrolle – einmal mehr droht der Anschluss bei einer Schlüsseltechnologie verloren zu gehen“, warnt Ahlers.

Europa hinkt hinterher

Auch wenn es ernst zu nehmende Stimmen gebe, die vor einer gigantischen KI-Blase an der Börse warnten, sprächen die Zahlen doch eine klare Sprache: „Europa hinkt bei der Entwicklung neuer Technologien und Geschäftsmodelle weit hinterher“, so Ahlers. Die Gründe dafür seien auch strukturell: Eine schwache Risikokapitalkultur und das Fehlen eines integrierten europäischen Kapitalmarkts bremsten Innovation und Wachstum in Europa.

Insgesamt befinden sich nur noch 17 europäische Unternehmen unter den Top 100. Zum Vergleich: 2007 waren es noch 46. Auch deutsche Konzerne wurden verdrängt: Es kommen nun lediglich drei aus Deutschland, während es 2007 noch sieben waren: SAP rangiert auf Platz 45, Siemens auf Rang 73 und die Allianz auf Platz 98. Seit Ende 2024 sind damit SAP und Siemens deutlich abgerutscht, während die Allianz zuvor erst die 135. Position belegt hatte. Zuvor war die Deutsche Telekom noch unter den Top 100 gewesen.

Besonders eine Branche, die in Deutschland derzeit strauchelt, konnte das Wettrennen um die höchsten Börsenwerte nicht mithalten: Ende 2023 waren noch alle deutschen Autokonzerne unter den 300 teuersten Unternehmen der Welt vertreten. Derzeit schafft es keiner mehr in diese Liste. Der wertvollste Autokonzern der Welt ist Tesla auf Rang neun mit einem Börsenwert von rund 1,5 Billionen Dollar. Zum Vergleich: Mercedes-Benz, BMW und Volkswagen kommen zusammen auf einen Börsenwert von 197 Milliarden Dollar und belegen die Ränge 327, 329 und 364. Ihre Bewertung stieg im Jahresverlauf insgesamt um 30 Prozent.

Auch wenn sie es nicht unter die 100 teuersten Unternehmen der Welt geschafft haben, so gelang doch zwei deutschen Unternehmen ein beachtlicher Sprung: Das Rüstungsunternehmen Rheinmetall konnte sich von Platz 660 auf Platz 252 verbessern und den Börsenwert auf 84 Milliarden Dollar verdreifachen. Siemens Energy kletterte von Rang 474 auf Rang 167. Der Börsenwert hat sich im Jahresverlauf um 193 Prozent auf 121 Milliarden Dollar erhöht.

https://www.faz.net/aktuell/finanzen/nvidia-ueberholt-apple-ki-boom-veraendert-boersen-rangliste-110815028.html


Le Monde, December 23    

Les semi-conducteurs, nouveau carburant de l’économie mondiale

Enquête« Les puces, pétrole du XXIᵉ siècle » (2/5). Quatrième produit le plus échangé au monde, les composants électroniques sont devenus essentiels à la plupart des industries. Au point que le secteur, qui frôlera les 1 000 milliards de dollars en 2026, est désormais aussi puissant et stratégique que celui du pétrole.

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« Les puces, pétrole du XXIᵉ siècle » (2/5). Quatrième produit le plus échangé au monde, les composants électroniques sont devenus essentiels à la plupart des industries. Au point que le secteur, qui frôlera les 1 000 milliards de dollars en 2026, est désormais aussi puissant et stratégique que celui du pétrole.

Elles sont partout. Dans nos téléphones, nos voitures, nos salons, nos cuisines, au bureau ou à l’usine. La plupart du temps invisibles, elles peuplent pourtant notre vie de tous les jours. Elles, ce sont les puces électroniques, des ensembles de composants microscopiques (transistors, diodes, convertisseurs…) gravés sur un petit morceau de matériaux semi-conducteurs comme le silicium ou l’arséniure de gallium.

Un smartphone compte plus de 150 puces. Une voiture électrique entre 1 000 et 3 000. Dans une maison moderne, on peut en recenser jusqu’à 5 000, entre les équipements électroniques (téléviseur, tablette, ordinateur, box Internet, réfrigérateur…), énergétiques (LED, chaudière, panneaux photovoltaïques…) ou de domotique (alarme, détecteurs…).

Développés après la seconde guerre mondiale – l’américain Fairchild Semiconductor a commercialisé le premier circuit intégré en 1961 –, les semi-conducteurs sont devenus indispensables à l’économie mondiale, au même titre que le pétrole, ce qui leur vaut le surnom de « nouvel or noir ». Selon l’Association de l’industrie des semi-conducteurs américaine (SIA), ils sont le quatrième produit le plus échangé au monde, en valeur, après le pétrole brut, le pétrole raffiné et l’industrie automobile.

« Les semi-conducteurs sont au moins aussi importants que l’énergie primaire dans la production de secteurs manufacturiers tels que les technologies de l’information et de la communication [TIC] et l’électronique, les véhicules à moteur et la fabrication de machines », explique l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) dans le rapport « Sécurité économique dans un monde en mutation », publié en septembre. Pour la fabrication des TIC et des produits électroniques, la contribution en valeur ajoutéedes semi-conducteurs est ainsi quatre fois supérieure à celle de l’énergie primaire (8 %, contre 2 %).

Bien que cyclique et soumis à des phénomènes de stockage-déstockage parfois violents, le marché des semi-conducteurs suit une courbe ascendante. Le World Semiconductor Trade Statistics, l’institut de la statistique du secteur, l’estime à 772,2 milliards de dollars (658,1 milliards d’euros), en 2025, 22,5 % de plus qu’en 2024. C’est deux fois plus qu’il y a dix ans. Il devrait frôler, en 2026, 1 000 milliards de dollars (autour de 975 milliards), soit un quadruplement en vingt ans, alors même que le prix des composants a tendance à baisser dans le temps au fur et à mesure de l’innovation et de l’augmentation des volumes de vente.

Depuis deux ans, une partie du secteur profite des besoins en puces dites « logiques » et « de mémoire », « stimulés par les applications liées à l’intelligence artificielle [IA] et à la demande continue dans le domaine de l’informatique et les centres de données », souligne l’institut de la statistique, avec une croissance attendue pour 2025 parfois supérieure à 30 % selon les catégories. Pour les segments destinés à l’industrie ou à l’automobile, comme les capteurs ou les puces analogiques, la hausse est moins marquée, autour de 10 %.

Modèle de production « sans usine »

Le poids des semi-conducteurs dans l’économie mondiale est bien plus important que le seul chiffre d’affaires réalisé par les fabricants de puces. « En 2020, les données de The Observatory of Economic Complexity [plateforme en ligne issue du Massachusetts Institute of Technology] relatives au commerce des semi-conducteurs s’élevaient à 2 600 milliards de dollars, tandis que les ventes atteignaient 437 milliards de dollars. Cela signifie que les semi-conducteurs sont importés et exportés plusieurs fois avant d’être intégrés dans des produits finis », expliquent les économistes de la banque allemande Deutsche Bank dans une étude de novembre 2022.

Conséquence de ces multiples échanges, « peu d’industries ont une chaîne d’approvisionnement et un écosystème aussi complexes et interdépendants à l’échelle mondiale », précise la SIA dans une étude de mai 2024 réalisée avec le cabinet de conseil BCG. La complexité vient aussi de la façon dont sont fabriqués les semi-conducteurs. Première étape, la conception de la puce : cela représente environ la moitié de la valeur ajoutée du produit final et un quart des investissements, essentiellement en recherche et développement (R&D). Elle est ensuite imprimée sur une plaque de silicium par une fonderie : c’est environ un quart de la valeur ajoutée mais près des deux tiers des investissements physiques – salles blanches (à contamination contrôlée), machines… –, sachant qu’une fonderie coûte plusieurs dizaines de milliards de dollars en fonction de sa taille. Vient enfin la phase d’assemblage, de test et de conditionnement (5 % de la valeur ajoutée, de 10 % à 15 % des investissements).

Pour s’affranchir de ces investissements colossaux – le montant total des investissements du secteur pour 2025, hors R&D, s’élevait à 155 milliards de dollars –, la plupart des entreprises de semi-conducteurs sont passées, ces trente dernières années, à un modèle de production dit « sans usine ». Elles ont confié la phase de fonderie à des groupes asiatiques comme les taïwanais TSMC et Foxconn ou le sud-coréen Samsung et se sont concentrées sur la conception des puces. Résultat, le centre de gravité de la production de semi-conducteurs s’est déplacé : en 1995, les Etats-Unis et le Japon représentaient plus de 50 % de la valeur ajoutée mondiale des semi-conducteurs, contre 20 % pour la Chine, la Corée du Sud et Taïwan ; en 2018, les parts de marché s’étaient inversées de manière symétrique.

Les groupes de semi-conducteurs y ont gagné en rentabilité, mais sont devenus vulnérables. L’arrêt brutal des livraisons lors de la pandémie de Covid-19, début 2020, avec la fermeture des frontières chinoises, suivi par une violente reprise des commandes en 2021 pour accompagner le redémarrage de l’économie, « a révélé que les composants électroniques sont devenus un enjeu de puissance et de dépendance » dans le monde, souligne Philippe Keryer, directeur général délégué du groupe d’aéronautique, de défense et de sécurité numérique Thales. Dernier exemple : en octobre, les tensions entre la Chine et les Pays-Bas autour du fabricant de puces Nexperia ont failli mettre à l’arrêt les constructeurs automobiles européens.

Réduire l’exposition aux fabricants asiatiques

Aujourd’hui, l’économie ne peut plus tourner sans puces et chaque perturbation ou interruption de la chaîne d’approvisionnement coûte cher. Selon l’OCDE, la pénurie de semi-conducteurs au cours des neuf premiers mois de 2021, à la sortie de la crise due au Covid-19, a engendré une baisse significative du produit intérieur brut dans plusieurs pays de l’Union européenne, jusqu’à 0,5 % en Allemagne. En septembre 2022, l’assureur-crédit Allianz Trade (ex-Euler Hermes) a calculé que le coût total de cette pénurie s’élevait à 100 milliards d’euros pour toute l’Europe, répartis sur 2021 et 2022.

L’Europe est particulièrement dépendante des puces asiatiques. « Depuis 2017, le niveau des importations [de semi-conducteurs en Europe] est devenu significativement supérieur au niveau de la production, et ce découplage s’est accru au cours des années suivantes. Le déficit commercial se creuse et atteint 19 milliards d’euros en 2023, soit 191 % de plus qu’en 2017 », souligne la direction générale des entreprises, dans une note parue en janvier sur « les semi-conducteurs : un marché mondialisé et une dépendance européenne ».

Malgré quelques producteurs sur son territoire, comme le franco-italien STMicroelectronics, présent notamment à Crolles (Isère), le fabricant de plaques de silicium Soitec et quelques petits acteurs spécialisés, la France importe toujours plus de semi-conducteurs : 7 milliards d’euros en 2022, selon la direction générale des entreprises, 65 % de plus qu’en 2019. « La dépendance est particulièrement marquée vis-à-vis de Taïwan, qui est le principal fournisseur de l’industrie française (26 % en 2023) », suivi par la Malaisie et la Chine (14 % chacune), ajoute l’étude. La fermeture des frontières chinoises, entre mai et juillet 2020, a souligné « la difficulté des industriels à substituer aux importations chinoises des semi-conducteurs en provenance d’autres pays ».

Depuis le Covid-19, tous les industriels européens cherchent donc à réduire leur exposition aux usines asiatiques de semi-conducteurs. Chez Thales, qui dépense environ 1,8 milliard d’euros par an en composants électroniques, soit un cinquième de ses achats, une majorité de puces provient déjà d’Europe, pour des questions de souveraineté de ses produits, utilisés, par exemple, dans l’avion de chasse Rafale. Certains des plus sensibles, comme ceux présents dans ses radars militaires, sont fabriqués en interne, à United Monolithic Semiconductors, un fondeur spécialement créé en 1996 avec Airbus. D’autres puces critiques sont aussi développées à Palaiseau (Essonne), dans le laboratoire II-V d’optoélectronique exploité avec l’équipementier de télécoms finlandais Nokia et le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives.

Mais le groupe veut aller plus loin. En mai, il a annoncé vouloir construire, en France, une usine avec Radiall et le chinois Foxconn, dans les composants dits « packagés », une technologie qui permet d’améliorer la performance des puces. « C’est une première européenne », affirme Philippe Keryer, et cela doit leur « donner de la flexibilité de production et de la compétitivité vis-à-vis de concurrents qui ont déjà accès à ces technologies ».

Cette usine représente un investissement de l’ordre de 250 millions d’euros. Des discussions sont en cours avec différentes régions prêtes à l’accueillir. Le choix pourrait être décidé au premier semestre 2026. Elle devrait produire une centaine de millions de puces par an d’ici à 2031, et a vocation à accueillir d’autres industriels désireux de rapprocher vers l’Europe le centre de gravité de leur approvisionnement en composants électroniques de nouvelle génération.

https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/12/23/les-semi-conducteurs-nouveau-carburant-de-l-economie-mondiale_6659185_3234.html


Le Point, December 8       

« La Chine tue ses clients » : le diagnostic brutal de Macron sur l’économie européenne

Emmanuel Macron se confie dans un entretien aux « Échos » : l’excédent commercial chinois avec l’Europe, qui dépasse les 300 milliards d’euros, est « insoutenable » et menace sérieusement l’avenir de l’industrie européenne.

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De retour de son quatrième voyage officiel en Chine, le président français a lancé la menace la plus directe jamais formulée à Pékin. « J’essaie d’expliquer aux Chinois que leur excédent commercial n’est pas soutenable parce qu’ils sont en train de tuer leurs propres clients, notamment en important plus grand-chose de nous », indique le président de la République dans Les Échos. « Je leur ai dit que s’ils ne réagissaient pas, nous, Européens, serions contraints, dans les tout prochains mois, de prendre des mesures fortes et de dé-coopérer, à l’instar des États-Unis, comme des droits de douane sur les produits chinois. » Le président en a déjà discuté avec Ursula von der Leyen. Le ton est donné.

Le double piège qui étouffe l’Europe

Entre le marteau américain et l’enclume chinoise, l’Europe trinque. Les droits de douane de Trump détournent les exportations chinoises vers le marché européen, qui devient le « marché d’ajustement » mondial. « La réponse américaine est inappropriée et accroît nos problèmes », assène le président français.

Conséquence : « La Chine vient percuter le cœur du modèle industriel et d’innovation européen, historiquement basé sur la machine-outil et l’automobile. » Batteries, éolien, photovoltaïque, véhicules électriques, pompes à chaleur, robotique… tout y passe. Pour Emmanuel Macron, c’est « une question de vie ou de mort ».

La révolution Macron : inversez les flux d’investissement

Sa solution choc : faire venir massivement les Chinois pour produire en Europe, mais avec transferts de technologie obligatoires, exactement comme EDF et Airbus l’ont fait en Chine il y a vingt-cinq ans. « Les entreprises chinoises doivent venir sur le sol européen, créer de la valeur et des débouchés pour l’Europe », explique-t-il, citant une dizaine de secteurs stratégiques (batteries, lithium, solaire, recyclage, robotique…). Attention toutefois : ces investissements « ne doivent pas être prédateurs » ni créer de nouvelles dépendances.

Autre exigence formulée lors de l’entretien : Pékin doit ouvrir son marché intérieur, baisser ses barrières et booster sa consommation. En échange, l’Europe est prête à lever certaines restrictions, comme celles sur les machines de semi-conducteurs, si la Chine stoppe ses limitations sur les terres rares.

Coup de pression sur la BCE et appel à l’union

À domicile, Emmanuel Macron tape aussi sur Francfort. La politique monétaire actuelle, trop rigide, fait grimper l’euro et les taux longs. « Elle me paraît pouvoir être ajustée nettement aujourd’hui », lâche-t-il, réclamant un objectif croissance et emploi en plus de l’inflation. « Revaloriser le marché intérieur européen, cela signifie qu’on ne peut pas avoir comme seul objectif l’inflation, mais aussi la croissance et l’emploi. » Il veut aussi une vraie préférence européenne, l’achèvement du marché unique, des investissements massifs dans l’innovation et, à terme, des obligations européennes communes pour financer la défense et la tech.

L’Allemagne, encore très implantée en Chine, « bouge mais n’est pas totalement sur notre ligne », reconnaît-il. Pourtant, le temps presse. Sans front commun rapide et sans rééquilibrage avec Pékin, l’Europe risque de se fracturer et de voir son industrie historique purement et simplement rayée de la carte par le rouleau compresseur chinois.

https://www.lepoint.fr/politique/la-chine-tue-ses-clients-le-diagnostic-brutal-de-macron-sur-l-economie-europeenne-07-12-2025-2604860_20.php