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Atlantico, January 19
Transition énergétique : comment l’Occident s’est laissé distancer dans la course à la tech verte
Longtemps pionnière des technologies vertes, l’Union européenne s’est progressivement laissée marginaliser par la Chine, devenue l’acteur dominant dans l’industrie des énergies renouvelables. Ce déclassement n’est pas le fruit du hasard. L’absence de politique industrielle cohérente, le renoncement aux ressources minières, l’explosion des normes et l’idéologie du Green Deal ont fragilisé la compétitivité européenne, tout en créant une nouvelle dépendance stratégique vis-à-vis de Pékin.

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Ce déclassement n’est pas le fruit du hasard. L’absence de politique industrielle cohérente, le renoncement aux ressources minières, l’explosion des normes et l’idéologie du Green Deal ont fragilisé la compétitivité européenne, tout en créant une nouvelle dépendance stratégique vis-à-vis de Pékin.
Atlantico : L’Union européenne a été pionnière dans les technologies vertes et la transition énergétique mais s’est faite devancer depuis par la Chine qui en assure la domination mondiale. Selon vous, s’agit-il avant tout d’un échec de politique industrielle de la part des Européens, d’une naïveté vis-à-vis de la mondialisation, ou d’une erreur plus profonde dans la vision énergétique européenne ?
Samuel Furfari : Vous avez raison de dire que l’Union européenne a été pionnière en la matière, car dès les années 1970, elle a cherché des solutions énergétiques, ce que l’on appelait alors les énergies alternatives. Cela n’était pas lié au changement climatique à l’époque.
Les pays de l’UE cherchent des solutions depuis plus de cinquante ans. Quelles sont les pistes qui ont été trouvées ? Les éoliennes et les panneaux solaires. Ils ont d’abord été construits en Europe. Nous étions les champions à l’origine mais avec des marchés morcelés, puisque chaque État membre voulait développer sa propre industrie prometteuse. Les Chinois, eux, disposent d’une industrie beaucoup plus vaste et surtout intégrée.
La Chine est en capacité de produire les matières premières. Les éoliennes et les panneaux solaires sont fabriqués à partir de ces matières premières, ce qui permet une intégration complète en Chine, tandis qu’en Europe nous devons les importer. Les pays européens ont renoncé à l’exploitation minière. L’Union européenne a commis une grave erreur en pensant que nous n’avions plus besoin de matériaux, de minerais. Or, on ne peut rien faire sans cela, sur le plan technologique et industriel. Nous avons besoin de ressources. La Chine a donc un avantage considérable grâce à cette intégration et à son grand marché.
Les pays européens se sont fait distancer par la Chine à cause d’un manque de vision et de l’absence d’une véritable politique industrielle de la part de l’Union européenne. En effet, l’UE a misé uniquement sur l’idéologie verte, sans comprendre que cette idéologie a besoin de matériaux, de l’industrie et d’usines. C’est ainsi que les Chinois ont raflé la mise.
La Chine a massivement soutenu ses industries vertes par une stratégie étatique de long terme et les entreprises dans le domaine de l’énergie subissent moins de contraintes et de normes, tandis que l’Union européenne s’en est remise au marché. Pensez-vous que l’Union européenne aurait dû – ou pourrait encore – imiter le modèle chinois, ou cela serait-il incompatible avec les principes économiques et démocratiques européens ?
La Chine est un pays communiste et elle fait donc ce qu’elle veut. Il n’y a pas de véritable marché. Il est décidé par le parti. Il y a aussi beaucoup de main-d’œuvre bon marché en Chine et une intégration industrielle complète.
En Europe, nous accumulons les handicaps. Il y a notamment un handicap législatif pour les entreprises engagées dans la transition énergétique. Dès que vous voulez faire quelque chose, des obstacles se dressent devant vous et ils émanent des partis écologistes ou par les juges qui leur répondent. Toute activité industrielle devient difficile. Strasbourg, puis la Commission européenne, imposent des normes toujours plus sévères et une bureaucratie étouffante. Il faut être courageux pour maintenir une industrie au coeur de l’Union européenne aujourd’hui. Forcément, ces contraintes entraînent la fermeture des sites industriels.
Le prix de l’électricité et de l’énergie en général constitue un autre obstacle au sein de l’Union européenne. Avec des tarifs pour l’électricité aussi élevés en Europe, comment voulez-vous être compétitif ? Ce n’est pas possible.
Le rapport de Mario Draghi de septembre 2024 l’indiquait clairement. L’UE dispose d’une électricité dont le prix est le triple de celui des États-Unis, et un gaz quatre fois plus cher. En Chine, l’énergie est nettement moins chère, car il n’y a pas toutes les normes et contraintes qui pèsent au sein de l’Union européenne. De plus, les Chinois produisent beaucoup d’électricité à partir du charbon, ce qui réduit considérablement les coûts. L’UE a donc accumulé les erreurs face à la Chine dans le domaine de la transition énergétique.
La transition “verte” a conduit à une dépendance accrue vis-à-vis de la Chine pour les panneaux solaires, batteries et terres rares. La transition énergétique européenne n’a-t-elle pas remplacé une dépendance fossile (avec la Russie et le Moyen-Orient) par une dépendance industrielle et technologique tout aussi risquée ?
Oui, c’est exactement ce qui se passe. Et c’est d’autant plus malheureux que cela intervient au moment où les pays européens avaient su gérer les dépendances liées aux énergies fossiles. Nous ne sommes plus dans les années 1970, où nous dépendions de l’OPEP pour le pétrole ou de la Russie pour le gaz.
Aujourd’hui, il existe tellement d’énergies fossiles dans le monde, tellement de pays producteurs et de pays désireux de vendre. Ces schémas de dépendance à une zone ou à un pays unique sont obsolètes. Il n’y a plus de domination géopolitique en matière d’énergies fossiles. Il est possible d’acheter du gaz, du pétrole ou du charbon partout.
En revanche, pour les énergies alternatives, les pays de l’UE deviennent de plus en plus dépendants de la Chine. Cette situation est paradoxale. Nous nous étions libérés des contraintes géopolitiques grâce à la technologie dans le domaine des énergies fossiles, et nous retombons aujourd’hui dans une contrainte géopolitique liée aux terres rares, aux matériaux critiques, aux panneaux solaires et aux voitures électriques. C’est en effet très paradoxal.
Face aux faillites industrielles (Northvolt, Meyer Burger) et à la domination chinoise, certains estiment qu’il est “trop tard”. Le Green Deal européen est-il encore économiquement et industriellement soutenable, ou faudrait-il revoir en profondeur les priorités énergétiques de l’UE (nucléaire, gaz, innovation non subventionnée) ?
J’ai récemment évoqué dans vos colonnes la déclaration de Friedrich Merz, qui reconnaît que l’Allemagne s’est trompée en abandonnant le nucléaire. Tant que l’Union européenne n’admettra pas qu’elle s’est trompée avec le Green Deal, les pays européens resterons dans le non-dit et n’aborderont pas les solutions.
Votre question est tout à fait pertinente. Il faut le dire, le déclarer clairement, comme vient de le faire Friedrich Merz en indiquant que nous nous sommes trompés avec le Green Deal. En reconnaissant cette erreur, l’UE a la possibilité de revoir les dispositions mises en place et de repartir sur de bonnes bases.
Mais tant que nous serons dans le déni et que nous n’oserons pas dire que le Green Deal a été une grave erreur, il ne sera pas possible de faire évoluer notre politique en la matière et d’être plus performants en matière de transition énergétique face à la Chine.
Samuel Furfari a publié “La vérité sur les COP Trente ans d’illusions” et “Energie, mensonges d’Etat La destruction organisée de la compétitivité de l’UE” aux éditions de l’Artilleur.
Atlantico, January 13
BP et Shell se retirent du marché des énergies renouvelables après y avoir perdu des milliards et voilà ce que ça révèle des discours officiels sur la transition énergétique
Après avoir investi massivement pour verdir leur image, BP et Shell font marche arrière dans les énergies renouvelables, un virage qui interroge la viabilité économique de la transition énergétique telle qu’elle est aujourd’hui promue. L’échec de ces géants pétroliers met en lumière les limites d’un modèle largement subventionné, plus complexe et coûteux qu’annoncé.
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Atlantico : BP et Shell ont perdu des milliards dans les énergies renouvelables avant de faire marche arrière et de réduire leurs investissements dans le domaine. Que révèle cet échec, selon vous, sur l’affirmation souvent répétée que les énergies renouvelables seraient déjà “moins chères” et intrinsèquement plus compétitives que les énergies fossiles ?
Samuel Furfari : Les difficultés de BP et Shell mettent en lumière le grand mensonge des énergies renouvelables et de tout le lobby qui les soutient. Lors du début de la promotion des énergies renouvelables à travers des contraintes administratives et des directives européennes, l’idée était d’obliger la production d’énergies renouvelables afin de faire baisser les coûts. Progressivement, elles devaient devenir compétitives. Et cela a effectivement fonctionné dans un premier temps. Ce raisonnement a conduit à la directive de 2009, qui obligeait à produire des énergies renouvelables. Avec le temps, les acteurs du secteur et les entreprises se sont toutefois rendu compte que ce n’était toujours pas rentable. En 2018, la directive a été renouvelée, puis à nouveau en 2023. Cela fait donc depuis 2009 que l’on oblige les acteurs à produire des énergies renouvelables, tout en affirmant qu’elles seraient bon marché.
Si elles étaient réellement peu coûteuses, pourquoi faudrait-il contraindre les gens à en produire pour qu’ils gagnent de l’argent ? La contradiction est évidente, et je ne comprends pas comment ce mensonge continue d’être entretenu. Si c’était réellement un atout économique, il n’y aurait pas besoin de directives imposant la production des énergies renouvelables.
Il faut cependant préciser une chose importante : le coût de production de l’électricité renouvelable n’est pas très élevé. Le coût marginal est faible, puisque le vent et le soleil ne coûtent rien.
En revanche, en raison de l’intermittence et de la variabilité, les conséquences sur le réseau électrique sont considérables, et elles se répercutent directement sur les factures. Le problème est donc là : les énergies renouvelables finissent par augmenter le prix de l’électricité, contrairement à ce qui est affirmé partout.
Tel était donc le discours tenu par les lobbyes des énergies renouvelables y compris les groupes pétroliers comme Shell, BP et bien d’autres pour la promotion des énergies renouvelables. Ils avaient besoin de verdir leur image, car en Europe on déteste les compagnies pétrolières même si tout le monde utilise leurs produits pétroliers. Le pétrole a aujourd’hui mauvaise presse, comme on peut le voir avec la crise au Venezuela. Les investissements faisaient partie de leur stratégie commerciale. Il devient donc nécessaire de se présenter comme une société « verte ».
Pour cela, ces entreprises ont investi dans les biocarburants, l’éolien et le solaire, avec une fraction de leur budget de communication. Cela leur a permis de soigner leur image et de se présenter comme des acteurs écoresponsables. C’est aussi un moyen de disposer d’arguments face aux tribunaux, car les sociétés dans le domaine de l’énergie sont de plus en plus attaquées par les ONG écologistes pour leur manque d’efforts dans la réduction des émissions de CO₂.
Mais cette stratégie ne peut fonctionner qu’un temps. Dans un monde globalisé, on ne peut pas continuer ainsi. Les actionnaires internationaux délaissent les entreprises européennes parce qu’ils gagnent davantage ailleurs. Par conséquent, des groupes comme Shell, BP ou Total revoient à la baisse leurs investissements dits « renouvelables ».
Jean-Pierre Favennec : On se souvient que BP à la fin des années 90 pouvait signifier selon ses dirigeants Beyond Petroleum, au-delà du pétrole. Le sigle de BP faisait alors apparaitre du soleil symbole de cette énergie renouvelable, moins polluante. La stratégie de BP a donc été longtemps orientée vers une importance croissante donnée aux renouvelables, solaire et éolien, et à l’électricité. Son PDG de 2020 à 2023, Bernard Looney, favorisera les investissements dans les renouvelables. Il sera remplacé par Murray Auchincloss, homme du sérail qui sera chargé de redonner la priorité au pétrole et au gaz, plus rentables pour les actionnaires.
Shell vise une croissance sélective et rentable dans les renouvelables et les solutions bas carbone mais en complément et non en remplacement de ces activités pétrole et gaz avec un recentrage sur les segments les plus rentables.
il est difficile de chiffrer les pertes ou les manques à gagner des 2 sociétés dans le secteur des renouvelables. Il y a certainement un ralentissement des investissements dans ce secteur et un abandon de certains projets mais il n’y a pas de ligne comptable permettant de chiffrer les pertes.
Cela ne signifie pas que les renouvelables ne sont pas intéressants. Il est certain que le coût de production de l’électricité à partir du solaire et de l’éolien est souvent plus bas que le coût de production à partir du nucléaire par exemple. Mais ces énergies sont intermittentes et lorsqu’il n’y a pas de soleil ou lorsqu’il n’y a pas de vent il faut des solutions de remplacement. Dans de nombreux pays comme l’Allemagne par exemple la solution de remplacement c’est le charbon ce qui n’est évidemment pas une solution qui permet de faire face au changement climatique. On peut également citer l’exemple de la Chine qui concentre près de la moitié des investissements dans le secteur des renouvelables mais qui continue à produire des quantités très importantes d’électricité à partir du charbon et qui met encore en service quelques nouvelles unités qui sont d’ailleurs des unités destinées à pallier l’intermittence du solaire et de l’éolien.
Les dirigeants de BP et Shell ont justifié leur virage vert par la pression politique, médiatique et financière (ESG). Peut-on parler d’une transition énergétique pilotée davantage par l’idéologie et la communication que par les fondamentaux industriels et économiques ?
Samuel Furfari : C’est tout à fait le cas. La transition énergétique n’était pas une exigence de l’industrie et des entreprises. Elle a été imposée par la Commission européenne, ou plus exactement par l’ensemble des chefs d’État, avec notamment le président de la République française en première ligne. Tout le monde était d’accord pour imposer une vision « verte » en affirmant : « Nous sommes les champions du monde, tout le monde va nous suivre et nous aurons une longueur d’avance ».
Les entreprises ont été contraintes de suivre et de danser au rythme de la Commission européenne. Mais ce type de politique ne peut durer qu’un temps. La réalité finit toujours par s’imposer et les entreprises comme BP et Shell ont fait le choix de s’arrêter.
Non seulement les entreprises pétrolières ont commencé à faire marche arrière, mais les autres suivront également. Le problème est le même, que l’on soit une entreprise pétrolière, chimique ou mécanique. À un moment donné, toute cette politique ne tient plus économiquement.
Dans un système comme l’Union soviétique, ce serait possible, car tout cela est faisable d’un point de vue technique. La technologie le permet. Mais nous vivons dans un monde concurrentiel et ouvert. Il n’est pas possible de se permettre de ne pas être compétitif.
Aujourd’hui, les subventions publiques arrivent à leur limite. Il n’y a plus d’argent pour continuer à financer ce système. L’écosystème des énergies renouvelables pourrait donc s’effondrer et se déliter. Il risque d’y avoir une véritable hécatombe de tout ce qui est « vert », car il est impossible de continuer ainsi, d’investir autant et de continuer à ne pas être rentable.
L’exemple de BP et Shell montre-t-il que la transition énergétique est beaucoup plus coûteuse, plus lente et plus complexe que ce qu’annoncent les scénarios officiels de neutralité carbone à l’horizon 2050 ?
Samuel Furfari : Oui, car les scénarios politiques sont construits pour démontrer que la décision politique est la bonne. Il ne faut pas être naïf face à ces exercices. J’ai travaillé sur des scénarios à la Direction générale énergie de la Commission européenne et je sais comment ils sont élaborés. Ils sont conçus pour dire ce que l’on souhaite leur faire dire.
Tous les scénarios qui présentent des trajectoires optimistes de transition énergétique reposent sur des artifices de calcul. Ils n’ont aucune réalité physique et ne tiennent pas dans la durée. On observe la même logique avec les biocarburants.
BP, par exemple, a longtemps été un champion des biocarburants. L’entreprise y a beaucoup investi en expliquant qu’elle allait se présenter comme verte, en intégrant une part de biocarburants dans ses carburants. L’idée était que le public n’accepterait pas de payer plus cher, mais serait satisfait d’acheter un produit présenté comme écologique. Or cela n’a pas fonctionné.
Ils ont donc dû arrêter leurs programmes et leurs projets pour les énergies renouvelables, car ces stratégies se heurtent inévitablement à la réalité des marchés internationaux. Les autres entreprises pétrolières ont fait de même. C’est toute la difficulté de l’Europe : elle pourrait peut-être avoir raison si elle était seule au monde, mais dans un système ouvert et concurrentiel, elle ne peut pas se permettre ce type de politique.
C’est exactement ce qui se passe avec l’hydrogène. Les entreprises pétrolières ont commencé par suivre Ursula von der Leyen dans cette utopie chimique de produire de l’hydrogène par électrolyse. Tant qu’il y aura une molécule de méthane, dans un monde libre personne ne va produire de l’hydrogène par électrolyse, même avec l’électricité nucléaire, puisque cela coûte par unité d’hydrogène produit sept fois plus qu’avec le méthane du gaz naturel (voir mon livre L’utopie hydrogène)
Les compagnies pétrolières vont donc limiter et arrêter leurs investissements dans les énergies renouvelables et plus généralement la transition énergétique. Il faut également souligner un autre point essentiel. Les grands actionnaires n’acceptent plus de perdre de l’argent.
Lorsque l’on compare les rendements des compagnies pétrolières européennes, comme Shell, BP ou Total, à ceux des groupes américains tels que Chevron ou ExxonMobil, on constate que les actionnaires européens sont en train de perdre de l’argent. Les fonds de pension américains ont clairement indiqué qu’ils n’étaient pas là pour financer des pertes, mais pour obtenir des rendements.
Or, ces rendements se trouvent aujourd’hui dans les énergies fossiles, et non dans les énergies renouvelables. Ils ont donc contraint les conseils d’administration à revoir leur stratégie. Ces conseils d’administration étaient pourtant sincèrement convaincus qu’ils pouvaient réussir dans le « vert ». C’était une conviction forte en Europe. Mais face à la réalité économique, ils ont dû renoncer.
Jean-Pierre Favennec : La transition énergétique reste évidemment nécessaire : il faut diminuer les consommations de fossiles en commençant par la consommation de charbon et développer des sources de production non carbonées.
Il semble difficile d’imaginer que l’ensemble de nos besoins en énergie puisse être couvert par les énergies renouvelables : énergie éolienne, solaire ou hydraulique. Une partie de la solution peut venir du nucléaire il y a d’ailleurs une certaine forme de renaissance de cette industrie actuellement.
L’éolien onshore est relativement peu coûteux mais se heurte souvent à l’opposition de la population voisine, sensible à son impact sur l’environnement. L’éolien offshore est confronté à des investissements couteux et à des problèmes de maintenance liés à l’environnement marin donc corrosif. Le solaire est en pleine expansion et les capacités mise en place chaque année augmentent de manière spectaculaire.
Pour réduire les émissions de gaz à effet de serre d’autres solutions existent également : l’énergie hydraulique, la capture et le stockage du CO, l’hydrogène… Mais le potentiel de développement de l’hydraulique est désormais limité, la capture du CO 2 reste chère et l’hydrogène est une solution encore coûteuse.
Pour faire face à l’intermittence du solaire et de l’éolien il faut donc des solutions de remplacement. Le gaz, moins émetteur de CO2 est considéré par beaucoup comme une énergie de transition. Les batteries se développent également mais elles nécessitent des métaux critiques (lithium, cobalt, nickel …) dont les ressources sont limitées et dont l’extraction est polluante.
Enfin le développement des renouvelables modifie profondément le système de production et de transport de l’électricité et nécessite un renforcement et un développement considérable des réseaux. Ce sont des investissements très importants qu’il faudra prendre en compte.
Ces différentes contraintes font que la transition énergétique est effectivement plus complexe et plus coûteuse que nous l’avions imaginé il y a quelques années.
Peut-on tirer de cet épisode une leçon plus générale : la transition énergétique telle qu’elle est conçue aujourd’hui est-elle économiquement soutenable sans subventions massives, contraintes réglementaires et distorsions de marché ?
Jean-Pierre Favennec : L’une des raisons pour lesquelles BP et Shell ont réduit leurs investissements dans le secteur des renouvelables tient aussi à la rentabilité de ce secteur qui reste plus limitée que la rentabilité que l’on peut obtenir dans le secteur pétrole et gaz. C’est pourquoi des subventions et des aides, désormais plus réduites, ont été nécessaires pour favoriser le développement du solaire et de l’éolien.
Aussi bien Shell que BP et d’autres sociétés pétrolières continueront à investir dans les renouvelables à un niveau peut-être un peu inférieur à ce qu’il a été il y a quelques années mais les sociétés du secteur énergétique non pétrolier continueront également à investir.
La transition énergétique est indispensable. Les énergies renouvelables ne pourront pas à elles seules faire face à nos besoins. Mais elles vont continuer à se développer. Il appartient à la puissance publique de trouver un juste équilibre, social et économique, entre la diminution de la consommation des fossiles et le développement des énergies non carbonées.
Samuel Furfari : Lorsque l’on parle de transition énergétique, il faut se souvenir que ce sont les chocs pétroliers des années 1970 qui ont conduit à la mise en place de politiques en faveur des énergies alternatives, comme on les appelait à l’époque. Les politiciens ont découvert la transition énergétique au travers du changement climatique.
Cela fait donc plus de cinquante ans que l’on parle de transition énergétique, et après un demi-siècle, nous en sommes toujours au même point. Ce n’est pas un manque de volonté politique qui empêche cette transition, mais la réalité de la physique. Ce n’est même plus un problème de financement : c’est une contrainte technique fondamentale.
Toutes les solutions proposées au titre de la transition énergétique ne sont pas rentables d’un point de vue macroéconomique. Elles ne tiennent pas économiquement. Il faut donc reconnaître qu’il s’agit d’un problème technique, et non d’un déficit de volonté politique.
La volonté politique devrait s’aligner sur la réalité et cesser de faire croire que l’on peut réaliser une transition énergétique complète telle qu’elle est présentée aujourd’hui. Il faut rappeler que, en cinquante ans, les seules énergies réellement émergentes ont été l’éolien et le solaire. Le reste existait déjà.
Or l’éolien et le solaire représentent environ 3 % de l’énergie primaire mondiale. Si, en cinquante ans, on est parvenu à ce niveau, il est illusoire de croire que l’on atteindra 100 % d’ici 2050. Cela ne correspond tout simplement pas à la réalité.
L’Express, January 12
Nucléaire : la France et l’Europe doivent déclarer l’urgence industrielle, par Jean-Marc Scolari
Tribune. Pour le patron de Fronius France, l’Europe, et la France, ne peuvent plus se contenter de suivre le rythme. Elles doivent le donner.
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Face à la crise climatique et aux bouleversements géopolitiques, le nucléaire s’impose à nouveau comme un pilier stratégique de la souveraineté énergétique européenne. L’édition 2025 du World Nuclear Exhibition en a apporté la preuve : la France en première ligne parie sur l’atome pour tenir ses ambitions de neutralité carbone.
Les ambitions sont claires : la France vise un triplement de ses capacités nucléaires d’ici 2050. Mais entre les déclarations politiques et la réalité industrielle, un décalage majeur subsiste. Derrière les grandes annonces, le défi reste entier : transformer la volonté affichée en une exécution rapide, structurée et compétitive.
Une guerre industrielle que l’Europe ne peut plus se permettre de perdre
Partout dans le monde, le nucléaire accélère. En Chine, une centrale peut sortir de terre en moins de 7 ans (en France, il en faut encore quinze). Avec 58 centrales nucléaires à son actif (57 pour la France), elle devrait dépasser les Etats-Unis d’ici 2030. Ce contraste révèle une faille structurelle, un décalage profond entre nos ambitions et notre capacité d’exécution. L’Europe, et la France ne peuvent plus se contenter de suivre le rythme. Elles doivent le donner.
Les freins sont connus et désormais critiques. D’abord, la pénurie de compétences pèse lourdement sur la relance du secteur. L’incertitude prolongée autour de l’avenir du nucléaire a dissuadé les investissements dans la formation. Résultat : les savoir-faire techniques, notamment dans des domaines comme le soudage de haute précision, se sont érodés, alors même qu’ils sont aujourd’hui au coeur des exigences de qualité et de sûreté. Relocaliser, transmettre, valoriser ces compétences est une urgence.
À cela s’ajoute une complexité réglementaire qui, au fil des années, est devenue un frein majeur à la performance industrielle. L’empilement des normes, des procédures, des validations à chaque étape finit par désynchroniser l’ensemble de la chaîne. Pourtant, lorsque l’urgence impose un cap clair. La reconstruction de Notre-Dame en est le symbole, en présence d’une volonté politique forte, l’exception devient la norme.
Oser innover, oser industrialiser
Les technologies existent, les acteurs industriels sont mobilisés. Ce qui fait encore défaut, c’est le courage de l’innovation et la rapidité d’exécution. Trop souvent, les grands donneurs d’ordre hésitent à s’engager pleinement dans de nouveaux procédés de fabrication, plus automatisés, plus agiles, plus traçables. La crainte de “rater le prochain projet” par excès d’audace freine toute dynamique de transformation.
Nous devons sortir de cette logique défensive. Les difficultés rencontrées à Flamanville ne doivent plus être vues comme un échec, mais comme un point de départ. Il faut standardiser les méthodes, intégrer les sous-traitants en amont, adopter une logique de série, moderniser les ateliers et ouvrir la filière à l’automatisation. Sans cela, aucun gain de compétitivité ne sera possible.
Vers un “Airbus du nucléaire”
La France ne pourra pas porter seule l’effort de relance nucléaire à la hauteur des enjeux qui s’annoncent. L’ambition ne peut plus être nationale; elle doit être européenne. L’Union européenne fixe les objectifs en matière de décarbonation : elle doit désormais assumer le rôle moteur dans la construction des moyens industriels permettant de les atteindre. Cela implique d’unifier les standards techniques et réglementaires, de mutualiser les investissements à l’échelle du continent, et de favoriser l’émergence de véritables synergies industrielles entre les États membres. C’est à ce prix que l’Europe pourra bâtir une filière nucléaire cohérente, efficace et souveraine.
Il est temps d’envisager un projet structurant à la hauteur des besoins : un “Airbus du nucléaire”, capable de soutenir des projets comme les SMR (Small Modular Reactors), tout en garantissant à l’Europe une autonomie technologique et énergétique face à la Chine ou aux États-Unis.
La filière nucléaire française possède les compétences, l’expérience et l’excellence technique. Ce qu’il lui faut aujourd’hui, c’est un sursaut politique, une stratégie claire, des décisions rapides. Osons penser industriellement! Osons prendre des risques! Car derrière cette relance, ce sont notre souveraineté, notre résilience énergétique et l’avenir des jeunes générations qui se jouent.
*Jean-Marc Scolari dirige Fronius France depuis bientôt 17 ans. Il est également président de la section soudage, brasage et coupage chez Evolis (organisation professionnelle au service des créateurs de solutions industrielles productives) et membre du Conseil d’Administration de l’Institut de Soudure
Atlantico, January 6
Cet universitaire a grandi dans la ville la plus froide au monde sans chauffage central et voilà les leçons qu’il en a tirées
Grandir à Harbin, la ville la plus froide du monde, sans chauffage central, a marqué la vie et la réflexion de Yangang Xing. Aujourd’hui professeur associé en architecture au Royaume-Uni, il partage les leçons tirées des méthodes traditionnelles chinoises pour se chauffer efficacement, comme le lit surélevé « kang », et explique comment ces pratiques ancestrales pourraient inspirer des solutions durables face aux coûts énergétiques et au changement climatique.
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Aujourd’hui professeur associé en architecture au Royaume-Uni, il partage les leçons tirées des méthodes traditionnelles chinoises pour se chauffer efficacement, comme le lit surélevé « kang », et explique comment ces pratiques ancestrales pourraient inspirer des solutions durables face aux coûts énergétiques et au changement climatique.
Les matins d’hiver à Harbin, où le froid extérieur pouvait vous glacer les cils, je me réveillais sur un lit de terre chaude.
Harbin, où j’ai grandi, se situe dans le nord-est de la Chine. Les températures hivernales descendent régulièrement jusqu’à -30 °C et, en janvier, même les journées les plus chaudes dépassent rarement -10 °C. Avec environ 6 millions d’habitants aujourd’hui, Harbin est sans doute la plus grande ville du monde à connaître un froid aussi constant.
Se maintenir au chaud par de telles températures est une question qui m’a préoccupé toute ma vie. Bien avant la climatisation électrique et le chauffage urbain, les habitants de la région survivaient aux hivers rigoureux grâce à des méthodes totalement différentes des radiateurs et des chaudières à gaz qui dominent aujourd’hui les foyers européens.
Aujourd’hui, en tant que chercheur en architecture et construction dans une université britannique, je suis frappé par tout ce que nous pouvons apprendre de ces systèmes traditionnels au Royaume-Uni. Les factures d’énergie restent trop élevées et des millions de personnes peinent à chauffer leur logement, tandis que le changement climatique devrait rendre les hivers encore plus imprévisibles. Nous avons besoin de solutions efficaces et économes en énergie pour nous chauffer, sans avoir recours aux énergies fossiles pour chauffer toute la maison.
Certaines réponses se trouvent peut-être dans les méthodes que j’ai connues dans mon enfance.
Un lit chaud en terre
Mes premiers souvenirs d’hiver sont liés au « kang », un lit surélevé chauffé en briques de terre, utilisé dans le nord de la Chine depuis au moins 2 000 ans. Le kang est moins un meuble qu’une partie intégrante du bâtiment : une épaisse dalle surélevée reliée au poêle familial de la cuisine. Lorsque le poêle est allumé pour cuisiner, l’air chaud circule dans des conduits situés sous le kang, réchauffant ainsi toute sa masse.
Pour un enfant, le kang avait quelque chose de magique : une surface chaude et rayonnante qui restait chaude toute la nuit. Mais en tant qu’adulte – et désormais expert – je peux apprécier l’ingéniosité remarquable de cette invention.
Contrairement au chauffage central, qui chauffe l’air de chaque pièce, seul le kang (c’est-à-dire la surface du lit) est chauffé. La pièce elle-même était peut-être froide, mais on se réchauffait en s’allongeant ou en s’asseyant sur la plateforme, enveloppés dans d’épaisses couvertures. Une fois chauffée, la terre compactée, qui pèse des centaines de kilos, diffusait lentement sa chaleur pendant des heures. Pas de radiateurs, pas besoin de pompes, et aucun chauffage inutile de pièces vides. De plus, comme une grande partie de la chaleur initiale était produite par les feux nécessaires à la cuisine, nous faisions des économies de combustible.
L’entretien du kang était une affaire de famille. Mon père, professeur de littérature chinoise au collège, et non ingénieur, était devenu un expert dans sa construction. Ma mère, quant à elle, s’occupait de disposer soigneusement des couches de charbon autour du feu pour l’entretenir pendant la nuit. Avec le recul, je réalise l’habileté et le travail que cela impliquait, et la confiance que les familles accordaient à un système qui nécessitait une bonne ventilation pour éviter les risques d’intoxication au monoxyde de carbone.
Malgré ses inconvénients, le kang offrait ce que les systèmes de chauffage modernes peinent encore à fournir : une chaleur durable avec très peu de combustible.
Des approches similaires en Asie de l’Est
En Asie de l’Est, les méthodes pour se protéger du froid ont évolué selon des principes similaires : maintenir la chaleur près du corps et chauffer uniquement les zones essentielles.
En Corée, l’ancien système ondol fait circuler l’air chaud sous d’épais planchers, transformant ainsi toute la surface du sol en une source de chaleur. Au Japon, le kotatsu a été inventé : une table basse recouverte d’une épaisse couverture, avec un petit radiateur en dessous pour garder les jambes au chaud. Bien qu’un peu coûteux, le kotatsu est un meuble très répandu dans les foyers japonais.
Les vêtements étaient également primordiaux. Chaque hiver, ma mère me confectionnait un manteau épais et matelassé, qu’elle remplissait de coton fraîchement gonflé. C’est un de mes plus beaux souvenirs.
L’Europe avait des idées similaires, puis les a oubliées
L’Europe a jadis utilisé des méthodes de chauffage similaires. Les Romains de l’Antiquité chauffaient les bâtiments grâce à des hypocaustes, qui faisaient circuler l’air chaud sous les planchers. Au Moyen Âge, on suspendait de lourdes tapisseries aux murs pour limiter les courants d’air, et de nombreuses cultures utilisaient des coussins moelleux, des tapis chauffants ou des espaces de couchage clos pour conserver la chaleur.
L’essor du chauffage central moderne au XXe siècle a remplacé ces méthodes par un modèle plus énergivore : chauffer des bâtiments entiers à une température uniforme, même lorsqu’une seule personne est présente. À une époque où l’énergie était bon marché, ce modèle fonctionnait, malgré une isolation souvent insuffisante des logements européens (notamment au Royaume-Uni) selon les normes internationales.
Mais aujourd’hui, face au retour du coût élevé de l’énergie, des dizaines de millions d’Européens peinent à chauffer correctement leur logement. Les nouvelles technologies, comme les pompes à chaleur et les énergies renouvelables, apporteront une solution, mais elles sont optimales lorsque les bâtiments qu’elles chauffent sont déjà performants, permettant ainsi de régler la température de consigne du chauffage à un niveau plus bas et celle du refroidissement à un niveau plus élevé.
Ceci souligne l’intérêt des méthodes traditionnelles de chauffage des logements. Le système Kang et les systèmes similaires démontrent que le confort ne résulte pas toujours d’une consommation d’énergie accrue, mais d’une conception plus intelligente du chauffage.
Cet article a été publié initialement sur le site The Conversation : cliquez ICI
Atlantico, December 28
Réseaux électriques : ce fiasco que l’Europe risque encore d’aggraver
Derrière le plan européen de modernisation des réseaux électriques, une impasse technique et économique majeure se dessine. Pour Samuel Furfari, l’Europe tente de forcer un modèle énergétique incohérent, au prix d’investissements colossaux et d’une explosion future des factures.
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Atlantico : Le 10 décembre 2025, la Commission européenne dévoilait un plan visant à moderniser le réseau de transport d’électricité du continent. Quels sont, à l’heure actuelle, les principaux problèmes que la Commission cherche à résoudre ?
Samuel Furfari : Pour prendre l’exacte mesure de ce dont on parle, il faut remonter à 2001 — plus précisément au Conseil européen de Barcelone. A l’époque, Jacques Chirac et Lionel Jospin – alors rivaux durant l’élection présidentielle – avaient accepté la création d’un marché intérieur de l’électricité à échelle européenne, non sans poser une condition essentielle et par ailleurs très légitime : un marché intérieur de l’électricité nécessite des interconnexions entre Etats. L’idée était simple et rationnelle : chaque État membre devait disposer de capacités d’interconnexion équivalentes à au moins 10 % de sa puissance installée, afin de permettre la circulation de l’électricité entre pays.
C’est une condition logique pour faire fonctionner un marché intégré. Or, cela n’a jamais été réellement mis en œuvre. Les interconnexions ont été développées de manière très insuffisante, et ce problème perdure encore aujourd’hui — début 2025, 8 pays restaient en dessous de cet objectif de 10 %, tandis que plusieurs États ne sont toujours pas sur la trajectoire pour atteindre les 15 % fixés pour 2030 (données Commission européenne). Les gestionnaires de réseaux n’ont, en réalité, aucune envie d’investir massivement pour permettre à d’autres pays de venir « envahir » leur marché électrique.
Nous sommes pourtant en 2026 quasiment, et le constat reste le même : les interconnexions sont largement insuffisantes. L’Europe reconnaît aujourd’hui ce déficit et affirme vouloir le corriger, mais le problème est plus profond. Il tient à la nature même de la production électrique. Historiquement, on parle de « centrales électriques » — et ce n’est pas un hasard linguistique. En italien, en français, en espagnol, en portugais, le terme renvoie à une idée centrale : celle de la centralisation de la production. À l’origine, l’électricité était produite par une multitude de petites installations locales. Puis on s’est rendu compte que ce modèle n’était ni rationnel ni efficace. On a donc centralisé la production dans de grandes installations, d’où le concept même de centrale électrique. Aujourd’hui, avec l’essor des éoliennes et du solaire, on nous demande exactement l’inverse : une décentralisation massive de la production. C’est une rupture totale avec la logique historique du système électrique. Décentraliser signifie multiplier les points de production, donc multiplier les raccordements, les lignes, les équipements de réseau.
Or cela implique des investissements colossaux — plus de 500 GW de capacités éolien/solaire attendent une connexion au réseau, et jusqu’à 1 700 GW de projets renouvelables sont bloqués dans les files d’attente dans 16 pays (rapports 2024-2025). Avant, une grande centrale produisait pour tout un territoire. Désormais, ce sont des milliers de petites installations dispersées. Le coût des réseaux explose — investissements nécessaires estimés à 584 milliards € d’ici 2030 pour les réseaux de transport, voire près de 2 000 milliards € d’ici 2050 selon la Cour des comptes européenne. Et, concrètement, ces investissements ne se font pas, parce que le modèle est économiquement aberrant — avec, par exemple, 72 TWh d’électricité renouvelable gaspillés en 2024 du fait des congestions. L’Europe est aujourd’hui bloquée parce qu’elle cherche à imposer une transformation qui va à l’encontre de toute logique technique et économique. Elle tente de forcer une décentralisation électrique qui est, structurellement, incohérente. Oui, les réseaux électriques européens souffrent de défauts importants. Ils deviennent inefficients parce qu’on exige d’eux qu’ils fassent quelque chose pour lequel ils n’ont pas été conçus. Décentraliser la production impose de disperser le réseau, donc de multiplier les connexions en cuivre. Or le cuivre coûte extrêmement cher. Cette logique est en contradiction totale avec la rationalité économique. Décentraliser le réseau électrique, c’est aller à rebours de ce qui a toujours fait sa robustesse et son efficacité. Ce n’est pas rentable, et l’Europe refuse de l’admettre.
Dans le détail, la Commission européenne reproche aux Etats membres d’avoir sous-investi, mal planifié et d’avoir privilégié leurs intérêts nationaux au détriment de la cohérence. Diriez-vous de ces reproches qu’ils sont fondés ?
Samuel Furfari : Oui, sur le fond, ces reproches sont pertinents. Cependant, il est parfaitement naturel que chaque gestionnaire de réseau agisse dans l’intérêt de sa nation. C’est sain. Personne ne va investir des milliards pour permettre à l’électricité solaire excédentaire produite en Espagne de circuler ailleurs en Europe. Cela n’a aucun sens économique. L’Europe se plaint de ne pas obtenir ce qu’elle souhaite, mais ce qu’elle souhaite n’est ni cohérent, ni logique, ni économiquement viable. Les réseaux sont, en eux-mêmes, plutôt bien conçus et plutôt bien gérés, pour des réseaux nationaux. Le problème des interconnexions persiste, comme nous l’expliquions précédemment, mais il ne relève pas de la qualité intrinsèque des réseaux. C’est bien l’obligation qui leur est faite d’intégrer massivement des énergies renouvelables intermittentes qui pose aujourd’hui souci. Il y a bien un sous-investissement, mais il est rationnel : personne ne veut investir dans quelque chose d’absurde. Investir pour faire transiter l’électricité solaire espagnole vers l’Allemagne via la France n’a aucun sens économique.
Attardons nous, par exemple, sur le cas de l’Allemagne. Celle-ci dispose d’un fort potentiel éolien en mer Baltique, au nord du pays. Or, historiquement, ses centrales nucléaires étaient situées dans le sud, là où se trouvent les grands bassins industriels. En fermant ces centrales et en développant l’éolien au nord, l’Allemagne doit désormais transporter l’électricité sur des centaines de kilomètres à travers tout le pays. Cela implique des infrastructures colossales. La question est simple : qui va payer ? Pour l’instant, ce sont les citoyens allemands, déjà soumis à une pression tarifaire énorme — avec des coûts de redispatch atteignant plusieurs milliards € par an (environ 2-3 milliards en 2024-2025 du fait des goulots nord-sud). Le gouvernement n’investit donc pas à la hauteur nécessaire, et l’Europe cherche désormais à imposer ces investissements.
Que faut-il penser de la solution aujourd’hui envisagée par la Commission européenne ? Dans quelle mesure peut-on parler de mise sous tutelle des réseaux électriques nationaux ?
Samuel Furfari : Le terme est un peu simpliste, mais juste. L’objectif est de créer un super-réseau européen permettant à l’électricité renouvelable produite dans certains pays de circuler librement partout — via le “Grids Package” présenté le 10 décembre 2025, qui vise à accélérer les interconnexions et la planification supra-nationale. C’est une tentative d’imposer une solution qui n’est pas rationnelle économiquement. Quant à savoir s’il est démocratique d’abandonner la souveraineté nationale sur l’énergie à l’Europe, c’est une question qu’il fallait poser avant le traité de Lisbonne. Depuis sa signature, il s’agit d’une compétence partagée entre les nations et l’Union. Juridiquement, l’Union européenne est donc fondée à intervenir. Ce ne sont pas des technocrates isolés qui ont décidé de cela, mais bien les chefs d’État et de gouvernement, y compris la France sous Nicolas Sarkozy. En ce sens, la démarche de la Commission est cohérente avec les décisions passées des États membres.
Le problème de fond, me semble-t-il, est technique : il y a un décalage entre la décision politique et la réalité matérielle des réseaux. On ne décrète pas un réseau électrique. On le construit sur des décennies. Corriger vingt ans de choix incohérents par des règlements et des calendriers contraignants est illusoire. Techniquement, tout est faisable. Ce n’est pas de la haute technologie. Mais cela représente des centaines de milliards d’euros d’investissements. Et ces coûts seront intégralement supportés par les consommateurs, via une explosion du prix de l’électricité.
Tout cela pour un objectif de décarbonation que je considère comme excessif, irréaliste et inutile. C’est un problème, je le répète, éminemment politique. On veut décarboner à tout prix. Or l’électricité ne représente aujourd’hui même pas un quart de la consommation énergétique européenne. Pour remplacer les trois quarts restants, il faudrait électrifier l’ensemble des usages, ce qui impose encore plus de production et encore plus de réseaux. Les États n’en ont ni les moyens financiers ni l’intérêt économique. L’Europe cherche donc à imposer ce qu’ils refusent naturellement de faire.
Que faut-il penser de la mutualisation des échecs, que prévoit également l’Union ? Dans quelle mesure se fera-t-elle au détriment de certains pays qui, comme la France, disposent d’un réseau plutôt robuste.
Samuel Furfari : C’est l’évidence même. Ce projet bénéficie avant tout à l’Allemagne et à l’Espagne, qui ont le plus investi dans ce que j’appelle la « folie verte ». La France, située entre les deux, se retrouve pénalisée. Il faudra investir des centaines de milliards d’euros. Ce sont les citoyens qui paieront. Et tout cela n’aura aucun impact significatif sur les émissions mondiales de CO₂.
Quelle est la réponse politique qu’il faut apporter, au regard de tout ce qui a pu être évoqué ?
Samuel Furfari : La solution institutionnelle est simple : rappeler que la compétence est partagée et que la Commission ne peut pas imposer seule cette politique. Une majorité de blocage est possible au Conseil.
Si la France cesse de suivre l’Allemagne aveuglément et assume une position de refus, cette politique pourra être bloquée. Sinon, l’Europe continuera sur une trajectoire qui la fragilise profondément.
Le Figaro, December 19
Nucléaire : la facture des six nouveaux réacteurs EPR atteindra 72,8 milliards d’euros, annonce EDF
Le conseil d’administration de l’énergéticien a validé le devis ce jeudi. Il s’agit d’un prix «plafond» qui intègre a priori les risques liés à un tel projet, promet la direction.
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Aurons-nous suffisamment d’électricité dans vingt ans ? À quel prix ? C’est en ce moment que se joue l’avenir énergétique de la France. Si aujourd’hui, le pays dispose d’une électricité abondante, décarbonée et bon marché, c’est un héritage de choix industriels faits il y a cinquante ans. Depuis 2022, l’Hexagone a opté pour une relance de son parc nucléaire, reposant d’une part sur le prolongement de la durée d’exploitation des réacteurs existants, et d’autre part sur la construction d’au moins six EPR 2.
Ce jeudi, le conseil d’administration d’EDF a validé le devis pour ses nouveaux réacteurs, actant une facture 72,8 milliards d’euros, soit 40% de plus que l’estimation initiale de 51,7 milliards d’euros publiée en 2022.
Mais il s’agit d’un prix « plafond », qui intègre a priori les risques liés à un tel projet, promet la direction d’EDF. Le pari est audacieux : faire oublier que les chantiers des EPR européens, d’Olkiluoto en Finlande, en passant par Flamanville (Normandie) et Hinkley Point (Angleterre) n’ont respecté ni le devis ni le calendrier initial. Le tout dans un contexte complexe : le prix de l’électricité s’effondre, la demande ne décolle pas, l’instabilité politique brouille les messages ; endetté, EDF doit faire face à des investissements colossaux, dans le nucléaire existant et futurs, dans ses barrages et dans les réseaux. Soit 25 milliards d’euros par an d’investissements à supporter, alors que les marges du groupe risquent de se réduire comme peau de Chagrin.
Les prix de l’électricité sur les marchés de gros sont en baisse constante. En 2023, le groupe a fait le choix, validé par les pouvoirs publics de vendre 100% de son électricité nucléaire « au prix de marché » , à partir du 1er janvier 2026, c’est-à-dire à l’expiration de l’Arenh (Accès régulé à l’électricité nucléaire historique consistant en la vente de 100 térawattheures à 42 euros du mégawattheure). À l’époque, le groupe misait sur un prix moyen de 70 euros du MWh. Deux ans plus tard, les prix de l’électricité sur le marché de gros pour 2026 sont passés sous la barre des 50 euros. De quoi compliquer l’équation économique d’EDF, qui se fonde sur un prix de vente de 100 euros du MWh (hors inflation), si les prix ne remontent pas au cours de la prochaine décennie.
Dans le même temps, EDF veut contenir sa dette, qui s’élevait à 50 milliards d’euros au 30 juin 2025, en dessous d’un ratio de 2,5 fois l’Ebitda (excédent brut d’exploitation). Le financement par l’État, via un prêt bonifié à taux zéro, de 50 à 60% des coûts de construction des EPR 2, est un des leviers essentiels au bouclage du projet. Le plan a été soumis à Bruxelles le 19 décembre ; l’Europe devrait rendre son verdict au second semestre de l’année prochaine.
Une décision finale d’investissement fin 2026
C’est aussi fin 2026 qu’EDF devrait prendre la décision finale d’investissement au lancement de la construction des six EPR2. Et ce alors que l’offre est déjà excédentaire. Dans son dernier bilan prévisionnel, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité (RTE) a mis en avant des surcapacités avérées pour les deux ou trois prochaines années. Pour relancer la demande, le gouvernement met en place en une mission parlementaire de six mois sur l’électrification de l’industrie, déroule le tapis rouge aux data centers, ces installations si gourmandes en électricité. Mais dans le même temps, l’Europe rétropédale sur les obligations liées aux ventes de voitures neuves électriques à partir de 2035.
Dans cet échiquier énergétique, une autre dimension doit être prise en compte : celle de la temporalité. Bernard Fontana, le PDG d’EDF, a pris une hypothèse prudente, ciblant la mise en service de l’EPR2 de Penly, le premier des six, en 2038. Juste à temps pour commencer à compenser l’arrêt possible des réacteurs les plus anciens du parc actuel, qui fêteront alors leurs soixante ans. Les 6 EPR 2 représentent 10 gigawatts de capacités supplémentaires. À part l’EPR de Flamanville, la moyenne d’âge des réacteurs en service atteint 38 ans et demi… Ce qui est beaucoup pour des installations initialement conçues pour fonctionner pendant 40 ans. Certes, la France, comme les USA, a opté pour une prolongation de la durée de vie de son parc nucléaire à 60 ans, voire 80 ans pour les réacteurs qui passeront les tests de sûreté. Le compte à rebours n’en est pas moins inéluctable : dès les années 2040, la France risque de perdre une part non négligeable de sa production d’électricité nucléaire. Pour éviter un brusque effondrement, il faut commencer à construire maintenant.
Les enjeux de la relance du nucléaire dépassent le simple cadre de l’énergie. Les retombées pour le tissu industriel français et européen sont considérables. Le groupement des industriels du secteur (Gifen) table sur 100000 embauches au cours de la prochaine décennie – dont la moitié pour remplacer des départs à la retraite – dans un secteur qui emploie déjà 247000 personnes. EDF et ses deux filiales industrielles Framatome et Arabelle, multiplient les investissements dans leurs usines, et commencent à passer des commandes à leurs sous-traitants. Sur le site de Penly, où les travaux de préparations du chantier pour la première paire d’EPR 2 ont commencé, « 63% des salariés sont locaux », rappelle Bernard Fontana. Plus de 1000 personnes travaillent sur le site : pour elles, l’aventure du « chantier du siècle » est lancée.

