
Back to Kinzler’s Global News Blog
L’Express, January 17
Elon Musk et Starlink : les secrets de la constellation qui affole autant Wall Street que l’Europe
Economie. La constellation satellitaire d’Elon Musk est devenue une poule aux œufs d’or. Et un rival menaçant pour l’Europe.

Full text:
L’échec a été mis sous le tapis. Mais c’est un vrai camouflet pour Elon Musk. En octobre dernier, le Groenland a snobé sa constellation satellitaire Starlink, au profit de celle de l’européen Eutelsat. Donald Trump n’avait pas encore kidnappé le président vénézuélien Nicolas Maduro. Ni brutalement réaffirmé sa volonté de s’emparer de la stratégique île glacée du Danemark. Mais les Groenlandais n’avaient pas pris à la légère ses premières menaces douze mois plus tôt. Et ils avaient bien cerné le danger de dépendre de l’Oncle Sam.
Résister à l’ogre Starlink n’est pas chose facile. Grâce aux lanceurs de SpaceX, autre propriété de Musk, le réseau compte déjà 10 000 petits satellites en orbite. Seize fois plus que la constellation d’Eutelsat, baptisée Oneweb. Le 9 janvier, le gendarme des télécoms américain, la FCC, lui a donné le feu vert pour positionner 7 500 engins de plus d’ici 2031.
C’est grâce à Starlink que le magnat de la tech a ingénieusement sorti SpaceX de l’ornière. Au milieu des années 2010, le succès de ses lanceurs Falcon 9 avait un goût doux amer. Le milliardaire avait ébahi la planète en créant les toutes premières fusées réutilisables, baissant ainsi drastiquement les coûts d’acheminement dans l’espace. Mais, au même moment, ses meilleurs clients, les opérateurs de satellites géostationnaires, revoyaient à la baisse leurs ambitions. Ces gros engins, situés sur des orbites très éloignées de la Terre – 36 000 kilomètres – excellent à diffuser des données à sens unique. Parfait pour la “télé de papa”. Mais trop éloignés des usages interactifs modernes où chaque internaute choisit en temps réel son contenu : page web, vidéo Netflix… Le temps que la demande “monte” au satellite et que le contenu sélectionné “redescende” sur Terre – ce qu’on appelle la latence – était bien trop long.
SpaceX sur les rails d’une belle entrée en Bourse
D’où l’idée de Musk de parier sur les satellites basse orbite, dits “LEO” (low earth orbit), à moins de 1 000 kilomètres du sol. Plus petits mais plus nombreux, ils sont idéalement placés pour capter les desiderata des internautes aux quatre coins du monde et y répondre avec célérité. En cas de conflit, ils sont plus précieux encore. En reconnectant des régions d’Ukraine débranchées du réseau par des frappes russes sur ses infrastructures télécoms. Ou en permettant des usages militaires inédits, grâce à leur faible latence, notamment avec les drones.
Pas peu fier d’avoir cet interrupteur magique à disposition, Elon Musk s’en est récemment servi pour marquer son soutien à l’opération de Donald Trump au Venezuela, offrant un mois d’Internet gratuit à la population. Ailleurs, sa liste de – vrais – abonnés grossit à vue d’oeil. Starlink en engrange 20 000 nouveaux chaque jour, pour un total, au dernier pointage, de 9 millions.
Cette constellation, déjà rentable, est devenue la poule aux oeufs d’or de SpaceX. L’entreprise ne publie pas ses chiffres. “Selon nos estimations, Starlink a réalisé 9,6 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2025, soit nettement plus que les 6,2 milliards de dollars de l’activité lanceur”, confie Maxime Puteaux, expert chez NovaSpace, un cabinet de conseil spécialisé dans le spatial.
Une assise financière qui met SpaceX sur les rails d’une spectaculaire introduction en Bourse, prévue cette année. Les rumeurs vont bon train sur une valorisation de 30, 50 voire 70 fois le chiffre d’affaires. “On ne pourra l’estimer finement que lorsque SpaceX communiquera ses chiffres avant sa cotation. Par exemple, ses lanceurs sont-ils réutilisables dix fois? Vingt fois? Cela change toute l’équation économique”, pointe Christophe Pouchoy, gérant du fonds dédié au spatial de La Financière de l’échiquier.
Le dangereux syndrome de Kessler
Qu’Elon Musk, et bientôt son rival Jeff Bezos, colonise l’orbite terrestre pose des défis inédits. A commencer par le risque de collision entre ces objets. Des IA sophistiquées surveillent et guident les satellites Starlink afin de prévenir tout problème. Mais le nombre d’alertes s’envole à mesure qu’ils se multiplient dans l’espace. Or, un simple pépin peut produire une dangereuse réaction en chaîne. Les premiers débris provoquent de nouvelles collisions, qui augmentent à leur tour la quantité de débris et le risque de collisions. C’est le célèbre syndrome de Kessler, qui sous-tend l’intrigue du film Gravity.
Jusqu’ici, le cadre juridique fonctionnait bien dans un monde où l’on n’envoyait qu’une quantité réduite de satellites. “Chaque Etat a la charge d’autoriser ou non ses entreprises et institutions à déployer des engins dans l’espace et il est responsable financièrement des éventuels dégâts qu’ils peuvent causer s’ils sont lancés depuis son territoire”, explique Laetitia Cesari, juriste senior du cabinet De Gaulle Fleurance. L’Union internationale des télécommunications (ITU) se charge ensuite de leur attribuer les fréquences d’émission encore libres. Mais cette entente résistera-t-elle à une compétition féroce et aux tensions géopolitiques actuelles?
Les défis économiques que pose Starlink sont encore plus pressants. Mettons de côté la grandiose promesse de Musk de transformer ces satellites en “data centers IA” : elle ne sert qu’à stimuler l’appétit des investisseurs. Les difficultés techniques sont trop grandes pour que cette approche offre de réels débouchés économiques à moyen terme. Starlink n’en demeure pas moins un rival dangereux pour tous les acteurs des télécommunications traditionnels.
A sa genèse, la constellation ne semblait taillée que pour un cas de figure bien précis : lorsque les internautes ne peuvent utiliser des liaisons terrestres. Par exemple, dans les avions, les bateaux, les montagnes ou les zones trop peu peuplées pour que l’installation de la fibre soit rentable. Le reste du temps, les réseaux au sol ont le mérite d’être peu coûteux et très puissants, notamment à l’intérieur des immeubles. Désormais, les kits Starlink offrent un rapport performance-prix presque équivalent. Musk s’emploie déjà à franchir l’étape d’après : connecter directement nos smartphones aux satellites.
L’affaire n’est pas aisée car les téléphones ont des antennes et des batteries de petite taille. “Ce qu’on appelle le direct-to-device fonctionne pour des SMS ou de l’Internet bas débit, mais il ne permet pas, pour le moment, de streamer des vidéos HD”, précise Charles Delfieux, président et fondateur du français Univity, qui développe sa propre constellation 5G. Les progrès dans le domaine sont néanmoins réels. Et les ambitions de Musk, comme toujours, élevées. Il a déjà racheté pour 17 milliards de dollars de fréquences à EchoStar. Et pourrait, demain, subtiliser des parts de marchés aux opérateurs étrangers, notamment européens.
L’européen OneWeb a séduit American Airlines
Pékin a parfaitement compris le potentiel des constellations et les risques qu’il y aurait à dépendre d’acteurs étrangers capables de les “débrancher” – Musk en avait menacé l’Ukraine, en 2022. La Chine rattrape son retard à une vitesse sidérante avec les réseaux Guowang et Qianfan. Elle caresse l’idée de lancer, à long terme, pas moins de 200 000 satellites! Un programme adossé à une industrie spatiale de haut niveau et des fusées Longue Marche d’excellente facture.
Et l’Europe? Si sa riposte s’est longtemps fait attendre, elle semble enfin se structurer autour de la constellation franco-britannique OneWeb. Plus ancienne que Starlink mais plus petite, elle doit servir de fondement à Iris2, le futur maillage de l’UE qui doit assurer d’ici 2030 les communications sensibles des Etats et de leurs armées. “Beaucoup d’entreprises sont également intéressées par une offre européenne”, fait valoir Joanna Darlington, directrice de la communication et des relations investisseurs d’Eutelsat. Si Air France a préféré Starlink, OneWeb a séduit American Airlines et Air Canada, ainsi que des entités stratégiques telles que la Direction générale des armées française, le Foreign Office britannique ou encore le gouvernement de Taïwan.
La Russie planche elle aussi sur une contre-attaque. Plus directe. Certains membres de l’Otan soupçonnent le Kremlin de développer des armes “shrapnel” anti-satellites. “Le risque qu’ils les utilisent reste modéré, car le chaos semé dans l’espace pourrait nuire à leurs propres appareils, confie Nicolas Frouvelle, responsable du développement commercial New Space chez CS Group (Sopra). Mais l’Europe doit sécuriser ses satellites car la Russie et d’autres pays affinent leurs capacités de hack et de brouillage”. Avec succès. La manière dont Téhéran a perturbé Starlink afin de priver sa population d’Internet en est l’illustration inquiétante.
The Economist, January 16
Europe’s farmers no longer rule the roost unchallenged
Is this the end of the sacred-cow era?
Small Excerpt:
(…) What other slice of economic activity that is worth a mere 1% or so of GDP, and employs an ever-dwindling number of people, could command such political attention? Welcome to Europe, a place that sometimes seems to be ruled solely for the benefit of farmers. It is not just Mr Macron who ostentatiously reveres the tractor brigade. From Dublin to Athens, politicians who may not themselves know which end of the cow does what treat farmers with the syrupy affection grandparents reserve for toddlers. The European Union covers a largely urbanised continent, but it sometimes feels like a farming-subsidy club with a flag and a parliament. Around a third of the bloc’s budget goes to farmers, largely through the common agriculture policy (CAP), the most sacred cow on the policymaking agenda. The bloc’s founding treaty mandates that farmers should be entitled to a “fair standard of living”, a privilege not mentioned for any other category of citizens. (…)
Quick Summary:
The article argues that Europe’s long-privileged farmers are losing their once-unchallenged political clout as trade, security and budget pressures mount. Under leaders like Emmanuel Macron and within the European Union, governments are pushing trade deals, eyeing cuts to the Common Agricultural Policy and prioritising defence and industry, signalling that the era of farmers as untouchable “sacred cows” is slowly coming to an end.
https://www.economist.com/europe/2026/01/15/europes-farmers-no-longer-rule-the-roost-unchallenged
Le Point, January 15
Production agricole : 36 milliards d’euros d’excédent dans la balance commerciale européenne
LE CHIFFRE DE LA SEMAINE. Les pays de l’Union européenne ont exporté pour 226 milliards d’euros de produits agricoles vers le reste du monde en 2024, et en ont importé pour 190 milliards.
Full text:
Selon Eurostat, la production brute du secteur agricole dans l’Union européenne s’est établie en 2024 à 531,9 milliards d’euros, dont 267,7 milliards d’euros de production végétale (soit 50,3 % du total), et 218,8 milliards d’euros de production animale (soit 41,1 %).
Par catégories de produits, le lait est arrivé en tête (78,6 milliards d’euros, soit 14,8 %), devant les légumes et les produits horticoles (72 milliards d’euros, 13,5 %), les céréales (48,9 milliards d’euros, 9,2 %), les porcs (46,8 milliards d’euros, 8,8 %), les fruits (39,5 milliards d’euros, 7,4 %) et les bovins (38,4 milliards d’euros, 7,2 %).
L’agriculture italienne a affiché en 2024 la valeur ajoutée la plus élevée parmi les pays de l’UE (17,4 % du total), devant l’Espagne (16,6 %), l’Allemagne (13,6 %) et la France (13,6 %). Entre 2009 et 2024, la France est le pays qui a connu la plus forte baisse de sa part dans la valeur ajoutée agricole de l’Union européenne (- 4,1 points de pourcentage), tandis que celle de l’Allemagne a progressé dans le même temps de 3,6 points.
Le Royaume-Uni, premier destinataire des exportations de l’UE
En 2024, les exportations des pays de l’Union européenne en produits agricoles vers le reste du monde ont représenté 226 milliards d’euros, tandis que les importations se sont élevées à 190 milliards d’euros. Au total, l’UE a enregistré un excédent commercial dans ce secteur de 36 milliards d’euros. Le Royaume-Uni était le premier pays de destination des exportations de produits agricoles de l’UE, avec 23,6 % du total, devant les États-Unis (13,2 %) et la Chine (5,4 %).
Par catégories de biens agricoles, l’UE a dégagé en 2024 un excédent commercial de 27,5 milliards d’euros dans le secteur des boissons, vins et spiritueux, de 18,2 milliards d’euros dans celui des préparations à base de céréales, farine et amidon, de 16,5 milliards d’euros dans celui des « produits laitiers, œufs et miel », et de 11,5 milliards d’euros dans celui de la « viande et abats comestibles ».
L’UE a, en revanche, enregistré des déficits commerciaux dans le secteur des poissons et crustacés (19,2 milliards d’euros), des fruits et noix (17,4 milliards d’euros), du café, thé et épices (12 milliards d’euros), et des graines et fruits oléagineux (9,6 milliards d’euros).
L’Express, January 13
David Baverez : “L’Europe a commis l’erreur majeure de négliger la géoéconomie”
Economie. Le Vieux Continent a encore une carte à jouer sur la scène mondiale, à condition d’approfondir son marché intérieur et d’adopter une position plus ferme à l’égard de la Chine, estime l’investisseur et essayiste.
Full text:
“L’année 2026 sera rock-and-roll, mais ce sera celle des démocraties occidentales”, s’exclame, enthousiaste, David Baverez en découvrant la dernière Une de l’Express. Style coiffé-décoiffé, lunettes rondes, cet investisseur basé à Hongkong a profité de son escale parisienne pour livrer son analyse sur la place de l’Europe dans un monde qui vit au rythme du duel sino-américain. L’occasion de replonger dans son livre, Bienvenue en économie de guerre , tout juste sorti en format poche chez Perrin.
Sa thèse? Un basculement mondial de l’économie de paix, tirée par la demande, vers une économie de guerre, qui repose sur le contrôle de l’approvisionnement. Surtout, il constate que les titans chinois et américains ne font pas que s’affronter. Ensemble, ils écrasent l’Europe. Dos au mur, les Vingt-Sept ont encore une chance de sortir de leur inertie s’ils consentent à fournir un effort collectif et à transformer leur pacte social, plaide l’essayiste.
L’Express : Combien de temps cette phase d’économie de guerre, définie par l’offre, pourrait-elle durer?
David Baverez : L’économie mondiale évolue traditionnellement par cycles d’environ trente ans, structurés en trois décennies – l’émergence d’une révolution technologique, sa diffusion mondiale avec des gains de productivité, puis le recours à l’endettement pour masquer son épuisement. Le cycle 1990-2020 correspond à la dernière période d’économie de paix. Depuis 2022, un nouveau cycle d’économie de guerre s’est ouvert. Nous sommes dans sa première décennie, celle du redémarrage technologique.
Mais l’Europe aborde ce cycle en position de faiblesse par rapport à l’Amérique et la Chine. Elle a commis une erreur majeure d’allocation des ressources en négligeant la géoéconomie – le retour de la géopolitique dans le business – pour privilégier la transition environnementale, et dans une moindre mesure, l’intelligence artificielle (IA). Résultat : elle est dépendante de la Chine sur les technologies vertes, et largement tributaire des États-Unis pour le numérique. L’exemple d’ASML, notre unique joyau technologique européen, offre un exemple frappant : le jour où Donald Trump a tenté d’interdire ses exportations vers la Chine – soit près de 50 % de son chiffre d’affaires – personne au sein de son comité de direction ou de son conseil d’administration ne disposait d’une réelle expertise en géopolitique.
Vous préconisez de troquer le terme de “souveraineté” par celui d'”interdépendance”. Quels seraient les atouts que l’Union européenne pourrait faire valoir dans ce paradigme, notamment dans le domaine de l’IA?
Sur le plan des “pelles et pioches”, l’Europe ne sera pas compétitive car elle a un désavantage capitalistique. En revanche, sur les applications concrètes de l’intelligence artificielle, rien ne justifie que les Européens soient moins bien placés. Nous disposons de 450 millions de consommateurs, avec des besoins spécifiques, des services à inventer et des gains de productivité à capter grâce à l’IA.
Mais pour cela, il faut se mettre à travailler : d’abord en développant notre marché intérieur entravé par les barrières intra-européennes. Malheureusement, et cela me fait du mal de l’admettre, J.D. Vance avait raison sur le fond dans son discours de Munich : le problème est d’abord chez nous. Le rapport Draghi n’a été implémenté qu’autour de 15 %. Si on continue à ce rythme, on en a pour sept ans. Pendant ce temps, Donald Trump se débarrasse d’un dictateur en deux heures.
Un manque d’efficacité lié à notre lourdeur bureaucratique?
Plutôt à l’absence de narratif commun. Soyons réalistes, on ne pourra pas réformer la bureaucratie européenne. Il faut donc la contourner. L’exemple de la Chine lors de son entrée dans l’OMC en 2001 est intéressant : le Premier ministre de l’époque, Zhou Rongji, s’était attaqué à l’inertie des entreprises étatiques du pays, non pas frontalement mais en introduisant de la concurrence privée. Résultat : entre 1998 et 2001, ces “mammouths” étatiques avaient licencié près de 40 millions de personnes.
L’Europe devrait suivre une logique similaire, en imposant une concurrence digitale à Bruxelles. Un 28e Etat digital permettrait la signature des contrats dans le cloud, se référant à la législation de l’État membre la plus favorable. A l’image de ce qui est fait aujourd’hui dans le Delaware, où nombre de sociétés américaines établissent leur siège.
Dans ses communications officielles, la Commission européenne qualifie Pékin à la fois de concurrent et de partenaire. Comment réagit la Chine face à cette ambiguïté?
Elle répond sous forme de mépris. En juillet dernier, Ursula von der Leyen avait été publiquement insultée à Pékin : la réunion du 50 anniversaire des relations diplomatiques, prévue sur deux jours, avait été écourtée à une seule journée, pour ignorer les différends économiques. En décembre, le président de la République Emmanuel Macron a, lui aussi, subi une humiliation diplomatique, lorsque le président chinois lui a intimé de “choisir le bon côté de l’Histoire”.
Le nouvel ambassadeur de Chine en France a résumé l’ambiguïté de la position européenne de “coopération, compétition, confrontation” par une métaphore éloquente : à Paris, dit-il, lorsqu’il arrive à un carrefour, le feu est pour lui à la fois vert, orange et rouge. Il lui est donc difficile de franchir le carrefour.
Est-il toujours pertinent de parler de Piège de Thucydide (NDLR : lorsqu’une puissance dominante veut empêcher une puissance émergente de prendre sa place) à l’heure où la Chine semble prendre l’ascendant grâce à son chantage sur les terres rares et à sa progression technologique?
Il est urgent de déconstruire le narratif chinois. Les terres rares en provenance de Chine ne représentent annuellement que 200 millions de dollars dans les importations américaines. Certes, la Chine contrôle l’essentiel de leur raffinage, mais il n’implique pas de technologie disruptive. Notre dépendance vient de notre choix de la sous-traitance à la Chine, pour ne pas en supporter le coût écologique. Ce n’est donc pas une fatalité : Solvay a récemment décidé de réactiver à La Rochelle sa ligne de production d’aimants permanents en terres rares. En deux à trois ans, cette dépendance peut être significativement réduite. Mais les terres rares sont “le canari dans la mine” : le véritable risque est que la Chine décide de nous couper les approvisionnements, comme dans la chimie spéciale pharmaceutique ou alimentaire.
Devrions-nous effectuer des transferts technologiques avec la Chine, comme l’a suggéré Emmanuel Macron?
La principale “technologie” chinoise relève de ses procédés manufacturiers et R&D, difficilement transférables. C’est une manière de travailler très différente de la nôtre, qui rappelle la méthode japonaise Kaizen, consistant à faire des améliorations continues au quotidien.
Le véritable enjeu porte sur la formation : Kissinger, déjà, disait que le plus gros cadeau des Etats-Unis à la Chine était de former ses élites. Avec l’idée qu’elles adopteraient le raisonnement américain. Or cette stratégie n’a pas fonctionné : des milliers d’ingénieurs sont revenus en Chine au service de l’industrie locale. La vraie question est de savoir si la Chine va développer son éducation, sa recherche disruptive, pour réellement se passer des Etats-Unis.
L’énergie est un point central de votre nouvelle doctrine “ESG” – énergie, sécurité, guerre. Vous prédisiez dans votre livre que le projet de gazoduc Power of Siberia 2 avait peu de chances de voir le jour, or il a fait l’objet d’un accord entre la Chine et la Russie en septembre dernier. Qu’est ce qui a changé?
D’une part, la Chine a attendu que la Russie soit aux abois pour imposer ses conditions. D’autre part, Pékin a procédé à un grand découplage des Etats-Unis : les volumes de GNL sont tombés à zéro, tout comme ceux de soja. Et même s’ils se sont engagés à reprendre ces importations dans le dernier accord, les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent.
Le Monde, January 12
« Le décrochage européen est d’abord un problème de productivité »
En Europe, nos services publics et notre modèle social contribuent à maintenir un niveau de vie élevé, mais c’est bien grâce aux gains de productivité que nous pouvons les financer, observent le Nobel Philippe Aghion et Antonin Bergeaud, Gilbert Cette et Xavier Jaravel.
Full text:
Le décrochage européen vis-à-vis des Etats-Unis depuis les années 1990, mis en lumière par le rapport Draghi, paru en 2024, est hélas bien réel et corroboré par de très nombreux indicateurs économiques et technologiques. Mais qu’entend-on exactement par décrochage ? Il s’agit essentiellement d’une divergence croissante du niveau de produit intérieur brut (PIB) par habitant entre les deux rives de l’Atlantique.
Cette divergence s’explique en partie par le fait que les Européens consacrent moins de temps à travailler que les Américains. Cela contribue à un PIB par habitant plus faible, mais n’explique pas la dynamique observée depuis trente ans. D’après les séries statistiques de l’Organisation de coopération et de développement économiques et d’Eurostat, l’écart d’heures travaillées entre l’Europe et les Etats-Unis s’est surtout creusé à partir des années 1980 et ne s’est pas nettement aggravé depuis 1990. Autrement dit, l’évolution plus récente du PIB par habitant relève principalement de la productivité, c’est-à-dire de ce qu’une heure de travail produit en valeur économique.
Une difficulté apparaît toutefois : comment comparer une valeur ajoutée produite en euros avec une valeur ajoutée produite en dollars ? Il n’est pas possible d’utiliser un taux de change de marché, trop volatil et influencé par les flux financiers. Les statisticiens ont donc recours aux parités de pouvoir d’achat (PPA). Cet ajustement permet de tenir compte des différences de niveaux de prix entre pays en exprimant les revenus ou les productions sur la base d’un panier de biens et de services équivalent. Après ajustement en PPA, un dollar vaut moins qu’un euro : quiconque a payé un café ou une nuit d’hôtel aux Etats-Unis a pu constater que le niveau général des prix y est plus élevé qu’en Europe.
Ecart substantiel
Pour analyser l’évolution de la productivité relative dans le temps, les économistes effectuent généralement un ajustement en PPA à partir d’une année de référence commune, puis neutralisent l’inflation dans chaque pays à l’aide des indices de prix nationaux pour les autres années. Ils mettent les niveaux de productivité sur une même échelle à partir d’une année repère, puis ils suivent, dans chaque pays, la hausse de la productivité au cours du temps.
Le diagnostic issu de cette approche standard est sans ambiguïté : quelle que soit l’année de référence retenue pour l’ajustement en PPA, la productivité par heure a progressé plus rapidement aux Etats-Unis que dans la zone euro depuis 1990, de quelques dixièmes de point par an en moyenne. Sur plus de trente ans, un écart substantiel s’est creusé, une tendance qui s’est encore accentuée après 2020. Si la France avait connu le même rythme de croissance de la productivité que les Etats-Unis depuis le début des années 1990, notre PIB serait aujourd’hui supérieur de 18 %, soit environ 450 milliards d’euros, avec 200 milliards de recettes fiscales annuelles à la clé.
Une incertitude demeure concernant les comparaisons des niveaux de productivité ou de PIB par habitant, selon les méthodes et l’année de référence retenues pour la correction en PPA. Toutefois, cette incertitude disparaît totalement concernant les comparaisons des évolutions de ces grandeurs. La productivité et le PIB par habitant de l’Europe et de la France décrochent depuis déjà plusieurs décennies relativement aux Etats-Unis ; ce décrochage relatif ne donnant aucun signe de ralentissement sur les dernières années, bien au contraire.
La réalité de ce décrochage est par ailleurs corroborée par des indicateurs technologiques très concrets. Premier exemple : la recherche et développement (R&D), qui conditionne l’innovation de demain. Les Etats-Unis consacraient déjà 2,6 % de leur PIB à la R&D en 1990 ; ils sont passés à environ 3,6 % en 2022. L’Europe, elle, stagne autour de 2,2 %. Un écart de 250 milliards d’euros, qui représente autant de laboratoires non financés et de programmes interrompus. Deuxième exemple : la capacité à faire émerger des champions. On recense 758 licornes, les start-up évaluées à plus de 1 milliard de dollars, aux Etats-Unis et 343 en Chine, contre seulement 112 dans les pays de l’Union européenne.
Vieillissement démographique
Les entreprises innovantes européennes sont, pour beaucoup, les mêmes depuis trente ans et elles disparaissent progressivement du haut des classements des plus gros investisseurs en R&D. Troisième exemple enfin : les technologies du futur, au premier rang desquelles l’intelligence artificielle, mais aussi les biotechnologies ou les nanotechnologies. Il y a encore quinze ans, le paysage était partagé entre l’Europe, le Japon et les Etats-Unis ; aujourd’hui, ce sont essentiellement les Etats-Unis et la Chine qui mènent la course.
Faut-il pour autant conclure que tout va mal en Europe ? Evidemment non. La qualité de vie y est, sur certains aspects, élevée, souvent supérieure à celle des Etats-Unis, et elle résulte de choix collectifs auxquels nous sommes attachés. Mais il ne faut pas confondre le confort présent avec la soutenabilité future. Nos services publics et notre modèle social contribuent à maintenir un niveau de vie relativement élevé, mais c’est bien grâce aux gains de productivité que nous pouvons les financer. La productivité détermine ce que nous pourrons financer demain, d’autant plus dans un contexte de vieillissement démographique.
Les décennies à venir exigeront des investissements considérables dans la transition écologique, la défense, la recherche, les infrastructures, la santé et l’éducation. Sans gains durables d’efficacité et d’innovation, ces priorités entreront inévitablement en concurrence. Ce qui fait aujourd’hui notre qualité de vie ne sera soutenable que si la France et l’Europe parviennent à renouer avec une dynamique de productivité à la hauteur de leurs ambitions économiques, sociales et environnementales.
Le Monde, January 11
Accord UE-Mercosur : pour l’Amérique du Sud, un accord commercial à forte dimension géopolitique
Face à l’agressivité de la politique commerciale américaine et à la concurrence de la Chine, le traité de libre-échange avec l’Union européenne – dont la portée économique est pourtant jugée limitée – offre quelques perspectives.
Full text:
Une semaine après l’enlèvement du président vénézuélien, Nicolas Maduro, par les forces spéciales américaines dans la nuit du 2 au 3 janvier et la nouvelle politique prédatrice de Donald Trump en Amérique du Sud, l’accord de libre-échange entre l’Union européenne (UE) et quatre pays du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay) a pris une dimension géopolitique. L’approbation donnée par la Commission européenne, vendredi 9 janvier, a été saluée par Luiz Inacio Lula da Silva, président du Brésil, comme un « jour historique pour le multilatéralisme ». Le Brésil est la première économie du bloc sud-américain, qui va former, avec l’UE, l’une des plus grandes zones de libre-échange au monde.
« Cet accord affirme la primauté des règles dans les relations internationales contrairement à l’approche des Etats-Unis, qui est celle de l’unilatéralisme, comme en témoignent les récents événements au Venezuela,explique Marcel Vaillant, économiste à l’université de la République à Montevideo, en Uruguay, et il renforce aussi l’axe atlantique grâce à une plus grande harmonisation des règles avec l’UE. »
Il y a dans cet accord « bien plus que du commerce », affirmait dès la mi-décembre le ministre des finances brésilien, Fernando Haddad. Le développement des échanges avec l’UE offre aux pays du Mercosur un moyen d’échapper aux ambitions impérialistes de Donald Trump et au raz de marée des importations chinoises. Les parts de marché de la puissance asiatique en Amérique du Sud sont passées de 7 % à 20 % entre 2005 et 2023.
Dante Sica, éditorialiste au quotidien argentin conservateur La Nacion, estime que ce traité est « susceptible de réveiller un Mercosur endormi », et même de le « repositionner sur la scène internationale ». L’UE est son deuxième partenaire commercial, après la Chine, avec des exportations qui s’élèvent à 57 milliards de dollars (49 milliards d’euros).
« Perte de crédibilité »
Mais les avis divergent sur l’utilité d’un rapprochement avec le Vieux Continent. « Emmanuel Macron est incapable de dire que les Etats-Unis violent le droit international et Bruxelles s’est couché devant Washington en signant en juillet dernier un accord douanier qui lui est défavorable,explique l’économiste brésilien Paulo Nogueira Batista Jr. Donc si l’UE n’a aucun poids diplomatique, comment peut-elle être un contrepoids face aux Etats-Unis ou à la Chine ? »
Dans une tribune intitulée « Ça suffit ! », publiée le 19 décembre dans le quotidien uruguayen El Observador, les trois diplomates d’Uruguay, du Brésil et du Paraguay Guillermo Valles Galmes, Jorio Dauster et Manuel Maria Caceres se sont agacés des multiples revirements de l’UE lors des négociations de cet accord, qui ont duré vingt-six ans, et pointent sa « perte de crédibilité » : « Le problème de l’Europe c’est son incapacité à prendre des décisions. » Dans le podcast « Paraguay Forward », diffusé fin décembre, le président du Paraguay, Santiago Peña, assénait : « Je ne crois pas que le Mercosur doive se concentrer sur l’Europe, le monde a les yeux rivés ailleurs. »
Malgré les frustrations, le soutien des chefs d’Etat du Mercosur à cet accord est unanime. Pour le Brésil de Lula, il est un moyen d’intégration régionale et une réponse à la politique protectionniste de Donald Trump, en offrant de nouveaux débouchés. En Argentine, cet accord est un tremplin vers davantage de libre-échange, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’union douanière. Le Mercosur doit « adopter des réformes en faveur de la liberté commerciale », a lancé le président argentin, Javier Milei, le 3 juillet 2025. Dans ce même discours, le président libertarien a rappelé qu’au nom de la « liberté commerciale » l’union douanière avait signé, sous sa présidence, un accord avec l’Association européenne de libre-échange, qui regroupe Norvège, Islande, Liechtenstein et Suisse, pays non membres de l’UE, et poursuivi les négociations avec les Emirats arabes unis ou encore le Panama.
Cet accord va surtout ouvrir aux agriculteurs du Mercosur un marché européen de 450 millions de consommateurs, en particulier pour les éleveurs bovins et les producteurs de soja, de sucre ou d’éthanol. Au risque de renforcer la dépendance de la région vis-à-vis de l’agrobusiness. « Le Brésil est un pays où 80 % de la population vit dans les villes, donc il ne pourra pas se développer juste en exportant des denrées agricoles,alerte l’économiste brésilien Paulo Nogueira Batista Jr. Sans développement de l’industrie, les Brésiliens ne travailleront que dans des services à faible valeur ajoutée. » Selon l’ancien directeur exécutif du Fonds monétaire international, cet accord favorise surtout « l’agrobusiness et les grands agriculteurs au détriment des petits » au Brésil.
Des exportations limitées
Marcel Vaillant minimise cependant la portée commerciale : « Imaginer que les fermiers sud-américains vont s’enrichir est un fantasme entretenu par les agriculteurs européens, qui veulent toujours plus de protection. La réalité c’est que les débouchés sud-américains sont davantage en Asie qu’en Europe. » De fait, les exportations vers l’Union européenne seront limitées et encadrées par de nombreux garde-fous. Dans le cas de la viande de bœuf, par exemple : seulement 99 000 tonnes pourront entrer sur le Vieux Continent avec des droits de douane réduits à 7,5 %, soit 1,5 % de la production européenne.
« En réalité, les agriculteurs argentins se fichent de la baisse des droits de douane s’ils ne s’appliquent qu’à des quantités limitées de produits exportés, ce qu’ils réclament surtout c’est une augmentation des quotas, qui ne soient pas changés du jour au lendemain »,relativise Hector Torres, ancien diplomate argentin auprès de l’Organisation mondiale du commerce et chercheur au Centre for International Governance Innovation, basé au Canada.
L’UE a aussi imposé des mesures dites « miroir » pour que les produits importés d’Amérique du Sud soient soumis aux mêmes standards de production en matière de pesticides ou d’antibiotiques. « Je comprends que les Européens ne souhaitent pas que nos agriculteurs utilisent des antibiotiques ou des pesticides. Mais s’ils ne laissent aucune trace dans les produits finaux exportés, pourquoi les interdire ? », demande Hector Torres, qui estime que l’union douanière d’Amérique du Sud a accordé trop de concessions à Bruxelles.
L’Express, January 8
“Là-bas, ils ne connaissent pas le mot décroissance” : l’économie américaine vue par Augustin Landier et David Thesmar
Economie. Les économistes de HEC et du MIT dressent un premier bilan de la seconde présidence Trump, et constatent qu’entre les Etats-Unis et l’Europe, “il n’y a malheureusement pas photo”…
Full text:
L’un est professeur à HEC, l’autre au Massachusetts Institute of Technology (MIT). Ensemble, ils forment l’un des duos d’économistes les plus iconoclastes du moment, et sont les coauteurs du Prix de nos valeursou de Dix idées qui coulent la France (Flammarion). Chaque mois, Augustin Landier et David Thesmar vont analyser en exclusivité pour L’Express l’actualité économique. Pour début 2026, le tandem transatlantique nous explique pourquoi les droits de douane de Donald Trump n’ont pas mené l’économie américaine – et mondiale – à la catastrophe annoncée. Ils évoquent aussi le risque d’une bulle IA et constatent le fossé grandissant entre Etats-Unis et Europe.
L’Express : En avril dernier, Donald Trump annonçait un relèvement massif des droits de douane à l’encontre des partenaires des Etats-Unis. De nombreux experts assuraient alors que le pays court à la catastrophe économique, et le monde à un chaos commercial. Neuf mois plus tard, il n’en est rien…
David Thesmar : Dans la littérature académique, les études ne trouvent pas de gros gains économiques liés à l’ouverture des échanges internationaux, en tout cas dans les modèles économiques standards. Si l’on se fie à ces modèles, le fait d’augmenter les droits de douane, même avec l’ampleur décidée par Trump, ne pouvait donc qu’avoir des effets limités.
Augustin Landier : Effectivement, des économistes comme Arnaud Costinot, un collègue de David au MIT, ont montré dans les années 2010 que les bénéfices de la mondialisation pour un pays comme les Etats-Unis sont plus limités qu’on ne le pensait. Les économistes d’obédience classique ont du mal à assumer les conclusions de ces travaux récents : le consensus défendu par le FMI, les Banques centrales et les institutions internationales continue de mettre en avant l’importance économique du multilatéralisme. De nombreux observateurs sont donc étonnés que le protectionnisme trumpiste ne grippe pas plus l’économie et la Bourse, mais au fond ce n’est pas si surprenant que cela.
D.T. Pour le dire autrement, l’épisode sur les droits de douane a démontré que l’économie mondiale est beaucoup plus plastique qu’on ne l’imagine. Si vous cassez des chaînes de valeurs, les produits prennent d’autres chemins et les circuits se rebranchent.
A.L. Ce qui est remarquable, c’est la vitesse à laquelle l’économie cicatrise. C’est un peu la répétition du Covid-19. Une fois de plus, on s’aperçoit que les liens commerciaux se reforment rapidement dans des économies décentralisées. En outre, Trump n’a fait qu’appliquer son programme. Les entreprises avaient constitué des stocks élevés en prévision, ce qui a amorti le choc. Les marchés financiers, eux, ont été affolés par les tableaux enfantins brandis par le président américain. Mais passé la panique boursière d’avril, ils se sont convaincus que derrière la caricature des discours, le pragmatisme prévaudrait. L’optimisme est revenu, et la crainte d’une poussée inflationniste dans le pays s’est estompée.
D.T.La politique de Trump rappelle celle de Richard Nixon qui, au début des années 1970, avait augmenté les tarifs douaniers, creusé le déficit budgétaire, tout en tordant le bras du patron de la Fed, Arthur Burns, pour qu’il baisse les taux. L’inflation avait alors repris de plus belle. Les marchés, aujourd’hui, ne pensent pas sérieusement qu’on reviendra aux années 1970. Ils se disent que même si Trump place à la tête de la Réserve fédérale un président très politique, celui-ci pourra être mis en minorité par les autres gouverneurs. Par ailleurs, il y a de fortes chances que la Cour suprême casse la hausse des droits de douane. Les parieurs de la plateforme Polymarket évaluent cette probabilité à 70 %.
Le PIB des Etats-Unis a progressé de 4,3 % au 3 trimestre 2025, une hausse bien supérieure aux attentes, comme au trimestre précédent. Les investissements dans l’intelligence artificielle tirent l’essentiel de cette croissance. Craignez-vous l’éclatement d’une bulle IA?
A.L. Deux scénarios possibles coexistent. Soit l’IA atteint rapidement un plateau, avec certes des gains de productivité notables dans certaines activités comme la collecte et la mise en forme d’information, la conduite automobile, ou la programmation informatique. Dans ce cas, l’IA aura augmenté le niveau du PIB, mais pas sa croissance : ce scénario ne justifie pas le niveau actuel de la Bourse américaine. Le scénario alternatif est celui où l’IA est un véritable “game changer”, qui augmentera la croissance de l’économie elle-même. Pensez par exemple aux IA autonomes (les fameux “agents”) qui augmenteront non pas seulement l’efficacité des entreprises, mais le processus d’innovation lui-même : des robots chercheurs qui pousseront la frontière dans la santé, les transports, l’énergie, etc. Pour l’instant, le marché penche pour ce second scénario.
D.T. Je suis plus sceptique qu’Augustin. Il y a déjà eu des révolutions technologiques importantes dans le passé : les chemins de fer, l’électricité, l’informatique, Internet. Mais les lois de l’économie sont restées les mêmes, je pense qu’il en est de même pour l’IA. Depuis plusieurs décennies, l’informatique, Internet changent nos vies, mais la valeur des entreprises ne s’est pas envolée jusqu’au ciel. Le ratio cours/bénéfices, qui divise la capitalisation boursière d’une entreprise par son résultat net, est stable depuis le XIXe siècle, entre 10 et 30. Actuellement, aux Etats-Unis, on est à 40, un niveau jamais atteint sauf fin 1999, juste avant l’explosion de la bulle Internet. Statistiquement, il y a une probabilité importante qu’on assiste à une correction boursière dans les deux ou trois ans qui viennent.
Selonl’économiste Thomas Piketty , la “brutalité trumpiste est un signe de faiblesse” des Etats-Unis, qui chercheraient ainsi à conjurer leur – supposé – déclin. Qu’en pensez-vous?
D.T.Le déclin est un thème qui hante les Américains eux-mêmes, ce n’est pas nouveau! Dans les années 1960-1970, les désordres politiques, le retrait du Vietnam et la crise économique créaient un sentiment de malaise encore perceptible dans les films de cette époque. Dans les années 1980, il y a eu la montée en puissance du Japon comme challenger économique. Dans la période récente, la peur du déclin se cristallise sur deux sujets. Premièrement, l’explosion des overdoses depuis dix ans, même si elle se tasse depuis 2024, traduit le désespoir d’une partie du pays, bien décrite par J.D. Vance dans Hillbilly Elegy. Deuxième sujet : la concurrence accrue de la Chine. On a beaucoup parlé aux Etats-Unis du livre de Dan Wang, Breakneck, qui explique que les Etats-Unis seraient un “Etat de juristes” quand la Chine est un “Etat d’ingénieurs”, doté de meilleurs trains et infrastructures. Clairement, l’Amérique doute d’elle-même, mais l’erreur de Piketty est de ne pas voir l’enthousiasme, l’énergie libérée actuellement par l’innovation et la technologie.
A.L. On peut voir une forme de décadence dans le rapport à la parole publique, souvent versatile et parfois délirante, de Trump. La rationalité n’est plus la boussole de la Maison-Blanche. Du point de vue de Thomas Piketty, c’est un signe fort de déclassement. L’ironie, c’est que le gouvernement Trump nous renvoie la balle et reproche à l’Europe sa propre décadence. Le fossé culturel se creuse entre les deux continents, les repères sur ce qu’est le “bien commun” ne sont plus les mêmes, avec par exemple une centralité de la puissance technologique aux Etats-Unis et de l’environnement en Europe.
D.T.Sur le plan économique aussi, le fossé se creuse et malheureusement pour les Européens, il n’y a pas photo. Depuis vingt-cinq ans, la croissance européenne a décroché, même si l’on tient compte du différentiel de croissance démographique et du secteur pétrolier (beaucoup plus important outre-Atlantique). La croissance américaine est forte, et c’est populaire. Les thèses sur la “décroissance” n’ont aucune prise dans le pays. Le terme lui-même est quasi absent du débat public. Mes enfants, leurs amis, mes collègues plus jeunes qui ont grandi aux Etats-Unis, ne comprennent pas ce concept. La technologie est la nouvelle frontière de l’imaginaire américain.
A.L. L’Europe a, au fond, l’économie qu’elle désire, avec une croissance modérée. Les gens rouspètent quand ils s’aperçoivent qu’ils ont du mal à se payer ce qui leur fait envie, mais ils s’en accommodent plus ou moins : un esprit de modération domine culturellement. Il y a un vrai différentiel dans les aspirations des deux côtés de l’Atlantique.
Comment voyez-vous les élections de mi-mandat qui auront lieu en novembre prochain?
D.T. Coté politique, il est probable qu’en 2026 les démocrates reprendront la Chambre alors que le Sénat restera aux mains des républicains. Mais ce changement de majorité ne modifiera ni le budget, ni les taux. La politique budgétaire est encadrée par la loi de finance pluriannuelle de l’été 2025, et les républicains disposent du veto présidentiel, et probablement du Sénat, pour éviter de grandes modifications. Le nouveau gouverneur de la Fed sera nommé en début d’année, donc la politique monétaire ne dépendra pas du résultat des élections.
A.L. Dans les milieux d’affaires, l’alternance politique pourrait engendrer son lot de revirements. Certains patrons, notamment dans la tech, ont basculé dans le camp trumpiste. Mais aucune de ces prises de position n’est irréversible. On va assister à une mise à distance si l’élection de mi-mandat indique une perte de support populaire. On parlait de cicatrisation de l’économie. Le monde des idées, aussi, se reconfigure très vite. Il y a un an, il était beaucoup question du Doge, l’initiative d’Elon Musk, censée élaguer la dépense publique. Ce fut un flop, mais c’est déjà oublié. Trump lui-même n’a aucune gêne à changer complètement de position. Avant qu’il ne soit élu maire de New York, il insultait Zohran Mamdani, mais après sa victoire, il s’est adressé à lui sur un ton chaleureux. Comme en économie, les Américains pratiquent la création destructrice intellectuelle : chez eux, une idée chasse l’autre avec une vitesse déconcertante.
Le Figaro, January 5
Italie, Espagne, Portugal… La formidable envolée des Bourses du sud de l’Europe
DÉCRYPTAGE – Certaines places boursières européennes battent à plate couture la France et l’Allemagne en Bourse cette année. Les efforts de redressement des finances publiques de ces pays portent leurs fruits.
Full text:
Pour gagner en Bourse en 2025, il fallait miser sur les marchés du sud de l’Europe : Espagne, Italie, Portugal ou Grèce. Ils ont fait la course largement en tête cette année sur le Vieux Continent, loin devant les deux premières places boursières européennes, Paris et Francfort. Le FTSE de la Bourse de Milan a bondi de plus de 31 %, l’Ibex madrilène s’est envolé de plus de 49 %, l’Athex de la Bourse d’Athènes affiche un gain de 44,31 % et le PSI portugais grimpe de 29,58 %. Une performance boursière remarquable pour ces pays, dont certains étaient au bord de la faillite, il y a quinze ans, lors de la crise des dettes publiques en zone euro. Une belle revanche aussi pour ces marchés longtemps perçus comme les maillons faibles du continent et largement délaissés par les investisseurs.
Bas du formulaire
La situation s’est totalement retournée à leur profit ces derniers temps. Ces pays récoltent aujourd’hui les fruits des réformes douloureuses qui leur avaient été imposées par la troïka (Commission européenne, BCE et FMI) lors de la crise des dettes souveraines au début des années 2010. Grâce en grande partie à ces efforts, leurs économies se sont redressées bien plus vite que dans le reste de l’Europe après le Covid. Ces pays, auparavant raillés, font désormais figure de locomotives de la zone euro. Tandis que l’économie allemande est en panne, «l’Espagne est devenue l’un des principaux moteurs de la zone euro. Elle devrait afficher une croissance de 2,9 % en 2025 et de 2,3 % l’an prochain», avance Alexandre Baradez, stratégiste chez le courtier IG.
Ces pays méditerranéens restent fortement endettés. Mais, contrairement à la France dont la situation ne cesse de se dégrader, leurs finances publiques se redressent progressivement. Fin novembre, la prestigieuse agence de notation américaine Moody’s Rating a récompensé les efforts de l’Italie en remontant la note de la dette souveraine du pays, pour la première fois depuis 23 ans. À cette situation budgétaire plus favorable, «s’ajoute l’effet différé des plans européens, avec des investissements publics enfin visibles dans les infrastructures, l’énergie et la transition numérique», explique John Plassard, associé chez Cité Gestion. Ces pays sont en effet les premiers bénéficiaires du plan de relance de 750 milliards d’euros « Next Generation EU », décidé en 2020 pendant la crise sanitaire, dont les crédits continuent d’affluer.
Les banques à la fête
Les investisseurs se sont rués sur les marchés d’actions du sud de l’Europe, où les valorisations étaient devenues particulièrement attractives. Les banques, fortement pondérées dans les indices, se sont littéralement envolées en Bourse. En Italie, Leonardo s’est adjugé près de 90 %, UniCredit 84 % et Intesa Sanpaolo plus de 53 %. Les banques espagnoles Santander, Caixa et BBVA ont pratiquement toutes doublé de valeur en 2025. La première banque espagnole, Santander, capitalise désormais plus de 135 milliards d’euros, plus d’une fois et demie plus que le champion français du secteur, BNP Paribas. Après une décennie passée à assainir leurs bilans, ces établissements ont pleinement bénéficié du cycle de resserrement monétaire engagé par la BCE à la sortie de la crise sanitaire. « Dans ces pays, il y a davantage de prêts à taux variables qu’en France ou en Allemagne, les banques peuvent donc répercuter plus facilement les hausses de taux et augmenter ainsi leurs marges d’intérêt », explique un analyste.
Les banques ne sont pas les seules à avoir tiré vers le haut ces marchés. « Le secteur du tourisme est également redevenu un puissant moteur. Il a battu des records, alimentant l’emploi, les recettes fiscales et la visibilité sur les bénéfices des entreprises », explique John Plassard. Pour les spécialistes, la performance des Bourses du sud de l’Europe ne doit rien au hasard. Et elle pourrait très bien se poursuivre l’an prochain. Cité gestion, par exemple, estime qu’en 2026 « ces marchés devraient transformer l’essai ».
The European Conservative, December 31
The Sad State of Europe’s Economy
Europe needs an urgent, independent economic crash commission led by business leaders and economists—not Brussels politicians.
Full text:
As 2025 draws to a close, it is time to take inventory of the European economy. Unfortunately, it is not an uplifting experience.
To date, Eurostat has published numbers for gross domestic product and its components through the third quarter of 2025. If we calculate an average for those three quarters, the GDP of the EU itself has grown at 1.48% over the same three quarters in 2024. The euro zone is doing even worse: 1.35%.
There is only one way to skin this cat: these are miserable numbers. A look at the EU member states tells an even more depressing story: of the 26 member states reported in Figure 1 (Irish GDP figures are so volatile due to foreign direct investment that they must be analyzed separately), only five reach the sound-growth threshold of 3%. A total of nine countries climb above the critical 2% level:
An economy that cannot sustain 2% real GDP growth over time will experience a slow, gradual decline in its standard of living. These economies typically also exhibit other signs of structural stagnation, a.k.a., industrial poverty: a youth unemployment rate above 20%, private consumption accounting for less than 50% of GDP, and government spending and taxes exceeding 40% of GDP.
This is not the time to examine the poor-performing economies in the EU from the full scale of the industrial poverty variables, but with GDP growth anywhere below 2%, the chances are good that these countries also meet the other criteria for perennial stagnation and a slow decline in standard of living.
Let us not forget that there are 11 countries in Figure 1 that fall below 1% real GDP growth. Among them are the two largest economies in Europe: France and Germany.
As an illustration of the dire state of the European economy, as I explained recently, the outlook on the immediate future is not at all better. The euro zone’s combined GDP will barely grow by 1.4% through 2027. The EU as a whole can count on being very close to that figure.
Figure 2 reports the real, average annual growth for the European Union as it is currently configured. (A long time-series analysis nullifies the violent swings in Irish GDP growth.) The light blue line marks the actual annual growth rates, reported quarterly; the dashed red line reports periodic averages, with the added numbers applying to each one of those periods:
The frightening message in Figure 2 is that these 27 countries have not been able to produce decent combined economic growth since the turn of the millennium. After the 2.9% average for the years 1996-2000, the rate fell to 1.7% through 2005. Then, due to the double-dip recession (that the American economy did not experience) with troughs in 2009 and 2013, the EU GDP grew by just a hair more than 1% for ten long years.
The period 2016-2019 saw a better average: the 2.2% more than doubled economic growth for a short period of time until the artificial economic shutdown in 2020. The pandemic-related economic regulations ebbed out in mid-2022; the average growth figure for the period from Q1 2020 until Q2 2022 was 1.4%.
Our post-pandemic economic period starts in Q3 2022 and ends with Q3 2025. Its 13 quarters averaging 1.15%—rounded up to 1.2%—in GDP growth.
Add to this the ECB forecast of 1.4% in 2025, 1.2% in 2026, and 1.4% in 2027, and it is downright scandalous that Europe’s terrible economic performance is not top news all over the continent.
It would be simple to draw the conclusion from Figure 2 that the adoption of the euro has gradually thrown a wet blanket over the European economy. The fiscal rules that apply to all EU members are rigorously—or vigorously, depending on how one wants to see it—enforced within the euro zone. This gears fiscal policy toward budget balancing, not economic growth and generation of prosperity.
While the euro zone certainly has been a disappointment in terms of macroeconomic performance (something we critics pointed out already at the time of its introduction), it is certainly not the only explanation of Europe’s crawling but seemingly unstoppable economic demise. Another factor has to do with the size of government spending, the burden of taxes, and the invasion of the regulatory state into the private sector. We need not look further than the detrimental effects of welfare state handouts on workforce participation and the depressing consequences of the ‘green transition’ on business investments.
On top of all these factors, Europe has made other short-term economic decisions with negative long-term ramifications. Foreign trade is one example: while the reconfiguration of U.S.–EU trade relations appears to have reached a productive point, Europe’s initial reaction has no doubt taken its toll on the EU economy.
Furthermore, the sanctions on Russia have led to higher energy costs in Europe and lost economic benefits from trade. As a result of the trade sanctions, Russia continues to transition its economy off Western dependency. While its trade with the EU fell precipitously—again—in 2025, its trade with the so-called CIS countries continued to expand.
Although the CIS community is considerably smaller than the EU, consisting only of Armenia, Azerbaijan, Belarus, Kazakhstan, Kyrgyzstan, Russia, Tajikistan, and Moldova (with Turkmenistan having “participant status”), Russian trade with that community is now roughly three times bigger than its trade with the EU. The Russia–CIS trade is now worth $10bn per month; none of it is denominated in Western currencies.
The trade spans multiple industries—a few examples: raw materials like aluminum, copper, gold, iron, petroleum, and zinc; raw material-close products including aluminum wire, iron wire, and refined petroleum; manufacturing products from electronics to heavy machinery; chemicals; and food products.
There are moral arguments to be made for the sanctions, but those arguments must also be contrasted against their effectiveness—and their impact on the European economy. While the EU is in a state of long-term economic stagnation, as recently as this past summer, the Russian economy was still doing well, contrary to earlier Western predictions. As I explained in my analysis back in August, Russia appears to be reaching a point where its resiliency runs out; if it does, though, there will be little cause for celebration in a Europe that cannot even add 1.5% to its GDP every year.
Europe needs a crash commission on its economy. That commission cannot be led by politicians; it must be led by business leaders, independent economists, and other analysts who are not beholden to the current political structure in Brussels. It is clear beyond any doubt that Europe’s political elite neither understands nor seriously cares about bringing growth and prosperity back to the continent.
https://europeanconservative.com/articles/analysis/the-sad-state-of-europes-economy/
Atlantico, December 31
Le rapport Draghi, cette somme de solutions illusoires pour sauver l’Europe du déclassement
Le rapport Draghi sur les faiblesses européennes en productivité, innovation et croissance a fait couler beaucoup d’encre. Mais là où le rapport devient problématique, c’est quand il passe du constat aux solutions.
Full text:
Atlantico : Le rapport Draghi sur les faiblesses européennes en productivité, innovation et croissance, a fait couler beaucoup d’encre. Il compare la situation européenne à celle des États-Unis et à la Chine. Quelles sont, selon vous, les principales limites de ce rapport, globalement très commenté et rarement critiqué ?
Omar Dibo : Le problème est que Draghi confond lucidité macro et courage politique. Il aligne des chiffres justes n’en tire aucune conséquence opérationnelle.
Sur le diagnostic, tout est déjà documenté. La productivité horaire européenne progresse progresse bien moins rapidement qu’aux États-Unis. Le PIB potentiel de la zone euro est estimé autour de 1% quand l’économie américaine évolue plutôt entre 2 et 2.5%. En capital-risque, l’écart est massif avec les États-Unis qui investissent chaque année 3 à 4 fois plus que l’UE en proportion du PIB, et près de 70% du Venture Capital mondial se concentre encore outre-Atlantique. Sur l’IA, les semi-conducteurs ou le cloud, l’Europe ne représente qu’une fraction de la chaîne de valeur. Tout cela est vrai, chiffré, connu et intégré depuis longtemps.
Là où le rapport devient faible, c’est dans la mécanique causale. Draghi affirme qu’il faudrait investir 500 à 800 milliards d’euros par an supplémentaires. Le chiffre est impressionnant mais il est vide tant qu’on ne répond pas à trois questions simples : qui décide, qui porte le risque, qui absorbe les pertes, et le rapport évite soigneusement ces sujets. Dans une Union qui n’a ni budget fédéral significatif (environ 1% du PIB), ni dette pleinement mutualisée, ni marché des capitaux unifié, parler d’un tel effort d’investissement sans gouvernance claire relève plus de la narration que de l’économie politique.
Ensuite, l’hypothèse implicite selon laquelle l’investissement public serait le moteur principal du rattrapage est une erreur, et l’exemple américain est souvent mal lu. Oui, il y a le CHIPS Act ou l’IRA, mais surtout un écosystème où le capital privé finance massivement des projets à forte probabilité d’échec. Aux États-Unis, plus de la moitié des start-ups financées en Venture Capital échouent sans que cela ne soit perçu comme un scandale politique. En Europe, l’argent public est conditionné, audité et pénalisé à la moindre erreur. Du coup, on optimise le risque politique, pas le risque économique. On finance des projets défendables devant une cour des comptes, pas des ruptures technologiques.
Puis, la productivité n’est pas qu’une question de capital, c’est une question d’incitations. L’Europe cumule une fiscalité du capital peu lisible, des marchés du travail rigides sur les segments qualifiés, et une inflation normative qui pèse directement sur la capacité à croître vite. Injecter davantage d’argent dans une économie où la création, la destruction et la réallocation du capital sont lentes ne produit pas un miracle, mais une mauvaise allocation à grande échelle. Le Japon des années 1990 en est un précédent assez clair.
Enfin, le rapport ne tranche jamais sur l’essentiel qui est que l’Europe ne peut pas être leader partout. Les États-Unis acceptent une concentration extrême du capital et des talents sur quelques pôles et quelques secteurs. La Chine accepte une allocation autoritaire et asymétrique. L’Europe, elle, cherche encore à ménager tout le monde. Tant qu’on refuse d’assumer des choix violents (sectoriels, géographiques, budgétaires), on restera dans une logique de rapports brillants expliquant très bien pourquoi l’écart continue de se creuser.
C’est pour cela que le rapport est autant commenté et si peu critiqué puisqu’il décrit un déclin relatif avec précision mais sans jamais toucher aux mécanismes politiques qui l’entretiennent. Il rassure parce qu’il ne force aucun arbitrage. Mais sans arbitrage, il n’y a pas de stratégie, seulement une gestion propre et méthodique du déclassement.
Comment les propositions d’investissements massifs dans le rapport Draghi manquent-elles de clarté sur la prise en charge des risques, de la dette et des pertes, en ignorant les obstacles politiques comme l’absence de fédéralisme et de mutualisation de la dette, ainsi que la culture anti-risque en Europe ?
Pour la prise en charge des risques, dans toute économie innovante, la question centrale n’est pas “combien on investit” mais qui assume l’échec. Aux États-Unis, l’échec est intégré au modèle puisque la majorité des projets financés en capital-risque ne créent jamais de valeur durable, et c’est précisément cette sélection brutale qui permet l’émergence des gagnants. En Europe, l’investissement public est pensé à l’envers : on cherche à minimiser le risque à travers des appels à projets hyper-normés, des critères ESG, territoriaux ou sociaux empilés, et des contrôles qui transforment chaque échec économique en faute politique. Draghi parle d’augmenter l’investissement mais ne dit jamais comment rendre socialement et politiquement acceptable un taux d’échec élevé. Sans cette clarification, le risque restera bloqué.
Pour la dette, le rapport fait comme si la question du portage financier allait de soi mais l’Union européenne ne dispose ni d’un Trésor fédéral, ni d’un budget significatif, ni d’une capacité permanente d’émission de dette commune. Le plan NextGenerationEU reste une exception, juridiquement fragile et politiquement contestée, avec une dette mutualisée temporaire et limitée dans le temps. Parler d’un effort annuel de plusieurs centaines de milliards d’euros sans dire si cette dette est nationale, européenne, mutualisée ou garantie revient à ignorer vingt-cinq ans de blocages politiques entre États membres. Tant que ces arbitrages ne sont pas tranchés, l’investissement massif reste un slogan, pas une stratégie.
Enfin, pour l’allocation du capital et la gestion des pertes, dans un système fédéral, les pertes sont absorbées par un budget central et diluées dans l’ensemble de l’économie. En Europe, les pertes sont immédiatement renvoyées au niveau national puis politisées. Un projet qui échoue devient un scandale budgétaire, un problème de conformité ou un sujet électoral. Le rapport ne dit rien sur la création de véhicules capables d’absorber des pertes sans déclencher une crise politique à chaque cycle. Sans structure dédiée au risque, l’investissement restera orienté vers des projets sûrs, lents et à faible impact productif. Le rapport passe aussi totalement sous silence la culture anti-risque européenne. Le capital privé européen est abondant où l’épargne des ménages dépasse 35 000 milliards d’euros mais il est massivement orienté vers l’immobilier, la dette publique ou les produits garantis. Pourquoi ? Parce que la fiscalité, la réglementation et l’instabilité politique pénalisent la prise de risque long terme. Là encore, Draghi propose d’injecter de l’argent sans réformer l’écosystème qui décourage le capital privé de jouer son rôle. Donc plus d’investissement public mais toujours trop peu de paris radicaux.
Pourquoi l’absence de réformes profondes, telles que la simplification des normes, la réforme du travail et de la fiscalité, ou un focus sur des axes stratégiques, conduit-elle l’Europe à gérer son déclin plutôt qu’à relancer sa compétitivité via un écosystème de risque privé ?
Parce que sans réformes structurelles, l’investissement ne crée pas de productivité mais plutôt de l’inertie. Sur les normes, la complexité réglementaire européenne agit comme une taxe invisible sur la croissance. Selon la Commission elle-même, la charge administrative représente 3 à 4% du PIB. Concrètement, cela signifie des délais plus longs, des coûts fixes plus élevés et une incapacité à scaler rapidement. Dans les secteurs technologiques, le facteur clé n’est pas seulement le financement initial mais la vitesse d’exécution. Les États-Unis gagnent parce qu’une entreprise peut passer de zéro à grande échelle en quelques années, alors qu’en Europe, elle passe de zéro à conformité. Tant que la simplification reste marginale et incrémentale, l’argent injecté finance surtout de la complexité.
Sur le travail, une économie innovante repose sur la mobilité du capital et du travail qualifié mais l’Europe protège très bien les insiders et décourage la prise de risque individuelle. Changer d’entreprise, créer, échouer puis rebondir reste coûteux socialement et fiscalement. Du coup, on finit avec moins de destruction créatrice et moins de réallocation des talents vers les secteurs les plus productifs. Les États-Unis affichent un taux de création et de destruction d’emplois bien plus élevé, non par instabilité mais parce que le système permet l’ajustement rapide. Sans réforme profonde du marché du travail, l’innovation reste confinée à des niches.
Sur la fiscalité du capital, l’Europe pénalise encore le rendement du risque long terme par une fiscalité instable, hétérogène et souvent punitive. Le capital se dirige logiquement vers les actifs les moins risqués décrits plus haut. C’est un problème de culture mais aussi un problème d’arbitrage rationnel. Tant que le rendement ajusté du risque de l’innovation restera inférieur à celui d’actifs protégés, l’écosystème privé ne prendra pas le relais de l’État. À cela s’ajoute l’absence de priorisation stratégique avec une Europe qui veut être présente partout : IA, climat, santé, défense, industrie, numérique, tout en maintenant une répartition géographique équilibrée. Le problème est qu’aucune grande puissance n’a gagné ainsi. Les États-Unis concentrent capital, talents et infrastructures sur quelques pôles et quelques segments à très fort rendement. La Chine fait des choix encore plus brutaux comme indiqué lors du troisième Plenum en 2024. Pendant ce temps-là, l’Europe dilue ses moyens pour préserver les équilibres politiques. Le résultat est une moyenne confortable avec une absence de leadership.
Sans tous ces éléments, l’Europe ne relance pas sa compétitivité et amortit son déclassement. Elle gère le ralentissement avec des règles, des subventions et des rapports, là où un écosystème de risque privé exige de la vitesse, de la concentration et une acceptation explicite de l’échec. Tant que ces conditions ne sont pas réunies, l’investissement ne sera pas un moteur de rupture mais un outil de gestion ordonnée du déclin.
The European Conservative, December 28
ECB Outlook Spells Economic Decline for Europe
The central bank’s latest forecast cements Europe in a deadlock of stagnation, deterioration, and emerging economic despair.
Full text:
t is with rising frustration I watch Europe slowly walk backwards into the future, without anyone raising even a modest voice of concern about it.
Not only do I see this economic stagnation-to-decline trend in chilling economic statistics, but I also hear it being touted as a positive outlook on the future. On December 18th, ECB President Christine Lagarde explained:
Economic growth is expected to be stronger than in the September projections, driven especially by domestic demand. Growth has been revised up to 1.4% in 2025, 1.2% in 2026, and 1.4% in 2027 and is expected to remain at 1.4% in 2028.
Most analysts and commentators will not make it past the first sentence of this quote; their takeaway will be that the euro zone economy—the core of the European economy—will grow “stronger than” previously projected. That, of course, has no practical meaning: an economist’s forecast is not the same as economic reality.
The real dynamite in Lagarde’s statement is the series of GDP growth numbers for the next few years. Let me repeat those inflation-adjusted numbers again:
- In 2025, Lagarde says, the euro zone GDP will grow by 1.4%;
- In 2026, the growth rate will dip to 1.2%;
- In 2027 and 2028, it is predicted to be back at 1.4%.
This is nothing short of an economic disaster unfolding in slow motion. A 1.4% growth rate after inflation is far below what an economy needs over time to preserve its general standard of living.
A slow decline in the standard of living has detrimental consequences that we rarely think about in our daily lives, yet the impact from that decline includes deteriorating health care, weaker education, less money for police, endless tensions around defense spending, and so on.
To understand the macroeconomic fallout from the numbers that Lagarde mentioned, let us have a look at some numbers for the European economy. Figure 1 compares the long-term trends of two variables: unemployment and inflation-adjusted GDP growth. The red trend line represents average GDP growth in relation to the green unemployment trend line: for every value of GDP growth there is a corresponding value of unemployment.
The trendlines are built out of 2,709 pairs of numbers for the two variables from all 27 EU member states. For example, in the first quarter of 2024, Germany had an unemployment rate of 3.1% and a GDP growth rate of -1.1%.
The collected data is quarterly from 2000 through the first half of 2025. The pairs of numbers are sorted from the one with the highest unemployment rate (observation #1—see the horizontal axis) to the one with the lowest unemployment rate (observation #2,709).
At the extremes, GDP growth is either very high or very low; these are the tops and troughs, respectively, of the business cycle. The troughs, to the left in Figure 1, combine low GDP growth with high unemployment; the cyclical tops reverse the combination.
In between the two outlier cases is a large segment of ‘normalcy,’ highlighted with a blue circle:
Figure 1
Over the past 25 years, the normal, or long-term stable state of the European economy has been one where GDP grows at around 2.5% per year, adjusted for inflation. This growth rate is combined with an unemployment rate around 6%.
The most recent unemployment numbers are slightly better at 5-5.4%. Economic growth, on the other hand, is lower than the Figure 1 ‘normal’ value: in the first two quarters of 2025, the EU economy as a whole expanded by only 1.3-1.4%.
Although unemployment is relatively low now, the long-term outlook with GDP growth at this low level is unequivocally pessimistic. Since the ECB forecast through 2028 suggests a GDP expansion below the long-term stable level in Figure 1, unemployment will slowly move upward in the coming years. Let us plot the ECB forecast into Figure 1 as a dashed blue line (I will explain the other dashed line in a moment):
Figure 1a
Since the green and red lines represent historical data, the 1.4% growth rate in the ECB’s outlook is not the same as it will be going forward. This means, plainly, that the European economy is able to maintain a lower unemployment rate now than it was in the past at that same level of economic expansion.
But is this not good? Is it not positive that instead of the 16% or higher in Figure 1, a 1.4% GDP growth rate keeps unemployment below 5.5%?
Sadly, no. The growth rate that Christine Lagarde presented as a new normal has historically been a recession growth rate. Today, it is the level where output—the production of goods and services and the generation of household income—is at a ‘normal’ level.
If we flip the story on its head, we can see what this actually means. According to Figure 1, historically, the European workforce has been able to generate 2.5% GDP growth when unemployment has been at the current level. Today, that same employment level grows the economy at a full percentage point less.
This tells us that Europe suffers from low labor productivity. The workforce—for no fault of its own—is not adding enough value to meaningfully expand Europe’s total amount of economic resources. They used to do that, but now they don’t.
In practical terms, this means that they are not producing enough value to maintain the standard of living they currently have. Herein lies a blunt message for Europe’s future: your children are growing up to a less prosperous life than you had. Their children, in turn, will never reach their parents’ standard of living. Slowly, a couple of percentage points at a time, the European way of life is becoming harder to attain, less common—and eventually a distant memory.
The black dashed line in Figure 1a represents a 2% growth rate that—according to something called Okun’s Law—has historically been considered the ‘least tolerable’ if an economy wants to maintain its standard of living. It has been deemed the growth rate needed to prevent unemployment from rising, while also not being strong enough to reduce it.
This number is based on relatively old data; more recent research suggests that this ‘break-even’ point is higher, possibly closer to 3% growth per year. Either way, it is higher than where Europe can expect to be for the foreseeable future. This means that even with a higher utilization of its workforce, Europe is stuck in a sad state of stagnation. The consequences are dire:
- Children grow up to be poorer than their parents;
- Businesses find it increasingly difficult to make money, let alone create jobs;
- Capital formation falls to replacement levels; no more cutting-edge industrial leadership;
- Stagnant household incomes continuously increase welfare state dependency;
- Talented workers flee in large numbers to other parts of the world;
- Low GDP growth leads to an erosion of the tax base, perpetuating fiscal imbalances and fueling an endless parade of political crises.
Without any drastic, substantial, and long-term reliable turnaround, it will only take one generation for Europe to fall to the lower global half of living standards. While America continues to thrive, Asia keeps rising, Latin America has learned from its past, and Africa is briskly generating new hotspots of growth and prosperity, the European future is littered with uncertainty, institutional instability, and economic decline.
I refuse to believe that Europe’s peoples are content with this outlook. The only question is: what are you going to do to save your continent?
Sven R Larson, Ph.D., has worked as a staff economist for think tanks and as an advisor to political campaigns. He is the author of several academic papers and books. His writings concentrate on the welfare state, how it causes economic stagnation, and the reforms needed to reduce the negative impact of big government. On Twitter, he is @S_R_Larson and he writes regularly at Larson’s Political Economy on Substack.
https://europeanconservative.com/articles/analysis/ecb-outlook-spells-economic-decline-for-europe/
Le Point, December 28
Pourquoi la croissance va rester très faible dans la zone euro en 2026
CHRONIQUE. En France et dans d’autres pays de la zone, trois indicateurs sont dans le viseur : les gains de productivité, l’augmentation de la population en âge de travailler et la hausse du taux d’emploi.
Full text:
La Commission européenne prévoyait, fin novembre, une croissance de 1,2 % pour la zone euro en 2026 après 1,3 % en 2025. En France, la prévision de croissance, en 2026, est de 0,9 % après 0,8 % en 2025 (pour la Banque de France, le FMI…). En réalité, la croissance risque de s’établir à un niveau nettement plus faible en 2026 tant pour l’ensemble de la zone euro que pour l’Hexagone. En effet, elle ne peut résulter que de trois sources : les gains de productivité, l’augmentation de la population en âge de travailler et la hausse du taux d’emploi.
Dans la zone euro, la productivité du travail stagne depuis le milieu de 2017. On ne voit pas d’évolution qui conduirait à un redressement rapide de la productivité. Les dépenses en recherche et développement des entreprises restent faibles et la diffusion de l’intelligence artificielle (IA) est très lente comparée à celle observée aux États-Unis ou en Chine. Le plus probable est donc que la productivité du travail dans la zone euro va continuer à stagner.
En France, la productivité du travail se redresse depuis le début de 2022 mais elle est toujours, au troisième trimestre 2025, de 2,4 points inférieure à celle observée au milieu de 2019.
Il faut craindre que le redressement de la productivité en France ne soit dû qu’à des causes transitoires : disparition des entreprises « zombies » qui n’ont survécu à la crise du Covid qu’en raison des aides publiques et recul des aides à l’apprentissage et du nombre d’apprentis.
Les mêmes causes structurelles − insuffisance de l’effort en recherche et développement et en investissement technologique ; faiblesse des compétences et de l’efficacité du secteur éducatif − que celles observées pour l’ensemble de l’Europe freinent la productivité en France.
On peut donc en conclure que dans l’ensemble de la zone euro dès aujourd’hui et en France après la disparition des facteurs transitoires de soutien de la productivité, la productivité du travail ne va pas progresser.
Faiblesse des compétences
La deuxième source possible de croissance est l’augmentation du nombre d’individus en âge de travailler. La population de 15 à 64 ans recule de 0,5 % dans la zone euro en 2025 et va reculer de 0,7 % dans le futur.
En France, la population de 15 à 64 ans a commencé à diminuer en 2024 et cette baisse va s’accélérer pour atteindre un recul de 0,2 % par an à la fin de la décennie 2020. L’évolution de la population en âge de travailler va donc avoir une croissance négative à la croissance du PIB, tant dans l’ensemble de la zone euro qu’en France.
Enfin le taux d’emploi − dont la hausse contribue aussi à la croissance − est déjà très élevé et ne peut plus augmenter dans les pays du nord de l’Europe et en Allemagne. Sa hausse est limitée par le problème du système éducatif et par la faiblesse des compétences dans les pays du sud de la zone euro.
Dans l’ensemble de la zone, le taux d’emploi passe de 69,2 % au premier trimestre 2022 à 70,9 % au deuxième trimestre 2025 mais cette hausse devrait ralentir.
Le problème du taux d’emploi des 15-64 ans
En France, la hausse du taux de chômage des jeunes et la suspension de la réforme des retraites vont mettre un coup d’arrêt à la hausse du taux d’emploi.
Le taux d’emploi des 15-64 ans avait augmenté depuis le début 2017 mais cette hausse s’est interrompue au troisième trimestre 2025 (le taux d’emploi passe de 69 % au deuxième trimestre 2024 à 69,5 % au deuxième trimestre 2025 mais redescend à 69,4 % au troisième trimestre 2025).
Au total, on ne peut compter sur la hausse du taux d’emploi que pour générer une croissance faible de la zone euro et on ne peut plus compter sur cette hausse pour faire apparaître de la croissance en France.
On peut donc légitimement se demander d’où proviendrait, en 2026, une croissance de 1,2 % dans la zone euro et de près de 1 % en France, si la productivité du travail ne progresse pas, si la population en âge de travailler recule et si le taux d’emploi dans la zone euro augmente moins vite que dans le passé et, peut-être, recule en France.
Patrick Artus est conseiller économique d’Ossiam, membre du Cercle des économistes.
L’Express, December 28
Automobile : pourquoi la préférence européenne divise encore Paris et Berlin
Economie. Pour protéger l’industrie automobile, la France veut imposer des quotas de “contenu local” dans la production européenne. Bataille à venir.c
Full text:
Attention, nouvelles étincelles en perspective entre la France et l’Allemagne. Après les dissensions sur le Mercosur, le SCAF, le système de combat du futur et celles sur la saisie des actifs de la banque centrale de Russie, un nouveau sujet pourrait bien tendre encore un peu plus les relations entre les deux poids lourds de l’Union européenne : la préférence européenne dans le secteur automobile.
Portée par l’Elysée depuis des mois et défendue bec et ongles à Bruxelles par Stéphane Séjourné, le vice-président de la Commission chargé de la stratégie industrielle, l’idée d’imposer un seuil de contenu local dans la production de véhicules fabriqués sur le sol européen s’est peu à peu imposée dans les débats européens… Sauf que rien n’est encore gravé dans le marbre.
Initialement, un pourcentage précis de “Made in Europe” ainsi que les contours exacts de la règle (batterie électrique incluse ou pas) devaient figurer dans le “paquet automobile” présenté à la mi-décembre par la Commission. Mais les négociations ont traîné en longueur et en dépit des pressions du commissaire français, la décision a finalement été reportée au 28 janvier. La mesure devrait ainsi figurer dans un ensemble plus global baptisé “Industrial Accelerator Act”. “Obtenir un accord sur ce sujet est essentiel pour la France qui a accepté de lâcher du lest sur la borne de 2035 concernant l’interdiction de ventes de véhicules thermiques”, souligne un observateur.
Pour la France, cette préférence européenne a deux objectifs. D’abord forcer les constructeurs automobiles chinois qui souhaitent produire en Europe à travailler davantage avec des sous-traitants locaux. L’enjeu est de taille. Leurs capacités de production totales pourraient grimper de 200 000 véhicules en 2026 à 750 000 en 2027 et plus d’un million d’ici la fin de la décennie. Or le contenu local de leur production ne devrait guère dépasser les 30 %, d’après les estimations du Clifa (le comité de liaison des fournisseurs de l’automobile). “C’est très peu quand on sait que les trois-quarts de la valeur d’une voiture viennent des composants achetés. La valeur ajoutée du constructeur est en réalité assez marginale. Avec cette préférence européenne, il s’agit d’éviter que le Continent ne devienne une simple zone d’assemblage”, analyse Arnaud Aymé, directeur France du cabinet Sia Conseil. Un seuil qui s’imposerait aussi aux constructeurs européens qui ont eu tendance ces dernières années à s’approvisionner de plus en plus en composants fabriqués hors de l’Union – au Maghreb, en Turquie et en Chine – pour restaurer un peu leurs marges.
Sous-traitants contre constructeurs
Reste que les constructeurs allemands goûtent peu une telle obligation. “Eux craignent surtout des rétorsions commerciales de la part de la Chine alors que l’Empire du Milieu reste un marché important même s’ils y perdent des parts de marché aussi”, poursuit Arnaud Aymé. A la publication du “paquet automobile” et alors que l’idée d’un contenu local était évoquée, Hildegard Müller, la présidente de la très puissante association de l’industrie automobile allemande (VDA) a mis les pieds dans le plat : “Je ne cache pas mon désaccord quant à la forte domination française en matière de contenu local. J’estime que les intérêts allemands y sont insuffisamment représentés”.
Une bataille qui en cache une autre, celle qui oppose les constructeurs européens aux sous-traitants du Continent. “L’opposition est frontale car leurs intérêts sont divergents”, ajoute Arnaud Aymé. Les équipementiers plaident pour un seuil de contenu local de 75 % quand les constructeurs militent, eux, pour une limite à 60 %. Un chiffre qui en dira long sur l’influence des grands constructeurs sur la Commission et le Conseil européens.
Politico, December 22
France enlists Russian state-owned company to help make nuclear fuel in Germany
It comes as the EU attempts to ban Russian energy imports, raising espionage and security concerns.
Full text:
BERLIN — A Russian government-owned company is set to be involved in manufacturing nuclear fuel in the heart of the European Union, as part of a controversial proposal that’s awaiting approval from German authorities.
The French-Russian joint venture, which would manufacture nuclear fuel rods and assemblies in Lingen in northwest Germany, is being pitched as key to the EU’s energy security at a time when nuclear power is seen as essential to getting off fossil fuels.
But it also comes as the bloc attempts to ban all energy imports from Russia in response to President Vladimir Putin’s full-scale invasion of Ukraine, and the proposal is raising concerns in regional and federal government over the risk of espionage and other security threats.
German authorities are expected to decide in the next few weeks whether to approve the plans.
The plant would be operated by Framatome, a subsidiary of French state energy company EDF, using Russian components supplied by TVEL, part of Kremlin-controlled nuclear giant Rosatom. TVEL would not be directly involved in operating the plant but would supply the Russian-made components that are essential to making the nuclear fuel.
Russian-designed fuel is currently used by 19 Soviet-era nuclear reactors spread across five EU countries in Eastern and Northern Europe, and 15 more in Ukraine.
Framatome has been lobbying fiercely for German authorities to sign off on the project, rallying the might of the French government all the way up to President Emmanuel Macron.
Good business for Framatome, it argues, is good business for Europe.
But for Germany, saying yes is politically difficult. Authorities in Berlin worry about security risks and Russian espionage, with some officials warning against letting a Russian firm gain a foothold in a country that is all but at war with Putin’s regime, and is still haunted by its past reliance on Russian energy.
German regional authorities must also approve the plan, and they’re not particularly keen either.
Lower Saxony’s Environment Minister Christian Meyer is particularly skeptical. His department is the final approving authority for the project in Lingen.
“Germany once allowed Gazprom access to critical energy infrastructure at the Rehden gas storage site — and became vulnerable to blackmail when Putin turned off the gas tap during the crisis,” he told POLITICO.
In 2015, Gazprom took control of several German gas storage facilities, including the largest one in Rehden, in an asset swap. During the gas crisis in 2021, the company supplied remarkably little gas and allowed the storage facilities to run empty, while Putin linked higher supplies to the commissioning of Nord Stream 2 — a move that is now considered a cautionary tale.
“Now we are threatening to repeat a similar mistake with Rosatom if we grant the company access to sensitive nuclear technology in fuel element production in Lingen,” said Meyer.
With the project currently under review by Germany’s environment ministry and national security agencies, POLITICO examined how Framatome has been quietly pushing behind the scenes for a decision from Berlin — while the German government struggles to reach a legally watertight conclusion.
‘I’m not saying it’s perfect’
Cooperation between Framatome and Rosatom is hardly new. Back in 2021, the two companies agreed to a long-term partnership on nuclear fuel manufacturing. They also established a joint venture in France, in which Framatome holds a 75 percent stake and Rosatom subsidiary TVEL holds 25 percent.
In March 2022 — just weeks after Russia invaded Ukraine — Framatome’s wholly owned subsidiary, Advanced Nuclear Fuels, filed an application with the Lower Saxony environment ministry for an atomic regulatory license to produce Russian-designed nuclear fuel assemblies in Lingen.
Framatome pursued its plan, even after evidence surfaced that Rosatom played an active role in Russia’s occupation of the Zaporizhzhia nuclear power plant in Ukraine. The company has spent more than three years pursuing its goal of producing hexagonal fuel in Lingen using Rosatom’s technology and components. Its reasoning: The move would ultimately reduce dependence on Russia.
The French nuclear firm’s project will ultimately lead to “a truly European solution that is 100 percent sovereign. Only Framatome can do that,” Lionel Gaiffe, senior vice president at Framatome, told POLITICO.
“I’m not saying it’s perfect,” the nuclear executive added. But, he argued, the project would allow Europe to “very quickly” reduce its dependency on Russian nuclear fuel.
The French firm’s project is twofold. It wants to reproduce the Russian design through the joint venture, using Russian-made components, in Lingen and another one of its factories in Romans-sur-Isère in France. The Lingen plant would produce fuel for four VVER 1000 reactors located in Bulgaria and Czechia, and the French factory would make fuel for 15 VVER 440 reactors located in Finland, Czechia, Slovakia and Hungary.
In parallel, Framatome is also working on developing its own in-house design and swears the teams working on these two projects are “completely separate.”
Framatome insists no Russian engineer has ever set foot inside the Lingen plant and that contacts with representatives of the Russian firm have been limited since the start of the war in Ukraine.
“We can have exchanges, we can have contacts, and sometimes we can meet between Russia and France to discuss,” Gaiffe said. “Everything we do, by definition, is done with the relevant administrations and supervisory authorities. There’s no question about that.”
However, a 2023 expert report commissioned by the German federal government cast doubt on that narrative. It warned that cooperation with Rosatom at the Lingen plant could pose serious threats to national and external security — including the risk of direct interference in plant operations, influence over safety-related decisions, intelligence gathering about internal processes, and industrial espionage. TVEL and Rosatom did not answer a request for comment.
Citing the report — which was written by German academic Gerhard Roller — the Lower Saxony ministry sought confidential assessments from federal ministries and agencies in 2024, during Chancellor Olaf Scholz’s tenure. But the government collapsed before a decision was reached.
The process was revived under Chancellor Friedrich Merz’s conservative-social democrat coalition government. Amid mounting concerns over Russian espionage and sabotage, the Lower Saxony ministry of the environment requested new security assessments from the federal government, this time taking into account new intelligence.
‘Extremely sensitive’
The Lower Saxony government is now waiting for updated assessments from federal agencies before deciding, in coordination with the federal environment ministry, how to proceed.
Whether the federal government shares the critical view of Lower Saxony’s Environment Minister Meyer remains unclear. According to people briefed on the proceedings, there are sympathies in Berlin for the project.
Paris supports the project, but has been at pains to remain discreet.
“It’s an extremely sensitive topic,” said a senior French official, who like other officials and industry representatives quoted in this story was granted anonymity because they were not authorized to publicly comment on a sensitive business deal.
“It’s not something we’re looking to advertise,” the senior French official added.
Merz and his French counterpart Macron have discussed the Lingen issue on one occasion this year, two people briefed on the talks said.
When asked by POLITICO, a spokesperson for the German government only said that the chancellery does not comment on confidential talks. The Elysée did not answer a similar request.
‘Trade and economic war’
Framatome insists there are good reasons to approve the project — from reducing dependence not only on Russia, but also on the U.S. nuclear powerhouse Westinghouse, which is already producing Russian-designed fuel at a Swedish plant to meet growing fuel demand from Eastern Europe.
A French nuclear executive with EDF said the project could be boiled down to one question: “Should Russian fuel be replaced by French or American fuel?”
“It’s [a matter of] trade and economic war,” against the U.S., the EDF executive added.
That perception isn’t limited to Paris. Across the Atlantic, Washington’s strategic calculus is equally clear.
“The U.S. certainly has no interest in Russia entering the German fuel element manufacturing market with Rosatom — this could backfire on Germany in the long term,” Meyer told POLITICO.
Gaiffe, the Framatome executive, said that the company expected a decision on its Lingen facility before the end of November. To date, no decision has been made.
Both the federal and state environment ministries in Germany declined to confirm that timeline.
In response to a POLITICO request, a spokesperson for the federal environment ministry wrote on Nov. 11: “The decision on the application will ultimately be made in Lower Saxony. We cannot provide a specific date for that.“
Meyer told POLITICO his ministry “does not yet have all the necessary assessments and current evaluations from the federal authorities regarding internal and external security risks posed by Russian involvement and the dangers of sabotage, espionage and disinformation according to the Roller report in order to make a decision on the application. These reviews are essential steps in the process and will factor into the decision to approve the project.”
“ANF will then be given the opportunity to respond. Only once all procedural steps have been completed can the Lower Saxony environment ministry, in coordination with the federal environment ministry, make a final decision,” Meyer said.
Framatome’s lobbying efforts
In the meantime, Framatome has been lobbying the German authorities to influence the decision. According to the Bundestag’s lobby register, the company commissioned the consulting firm Berlin Global Advisors to lobby for the approval of its application in Lingen for the year 2024.
The choice of firm appears deliberate. Berlin Global Advisors employs some consultants with close ties in both the Christian Democrats (CDU) and the Social Democrats (SPD) — as well as connections to Russia. Among them is Friedbert Pflüger, a former CDU politician who previously worked as a lobbyist for the Russian state-owned company Gazprom and its Baltic Sea pipeline project Nord Stream 2.
For ANF, however, Berlin Global Advisors relies on other political door-openers: Ralf Brauksiepe, a former state secretary in the labor ministry who later served as a deputy at the defense ministry under Ursula von der Leyen, and Frank Schauff, once a foreign policy adviser to the SPD party executive and for many years head of the Association of European Businesses in Russia.
Several lawmakers received invitations to visit Lingen, according to members of the Bundestag. Schauff went even further: At the Green Party’s delegate convention in Wiesbaden, he sought out Green MP Harald Ebner, who has been one of the fiercest critics of the Lingen project in the German parliament. He is also former chairman of the German Parliamentary Committee for the Environment and Nuclear Safety.
As Ebner later told POLITICO, the consultant had tried to argue that the project with Rosatom in Lingen was “harmless” — claiming it would actually help Czechia, which is home to six Russian-made nuclear reactors, reduce their dependence on Rosatom.
Berlin Global Advisors did not respond to specific questions about the situation with Ebner, nor to any further questions. ANF also declined to comment on the Lingen project, the commissioning of Berlin Global Advisors, or the consultancy’s approach.
Framatome and Berlin Global Advisors also paid visits to the federal chancellery. How many meetings have taken place since Jan. 1, 2023, and which further contacts were planned as of August, remains unclear.
A government spokesperson told POLITICO on Aug. 25 that there is no obligation to document all contacts — including phone calls and electronic communications — between government representatives and lobbyists. In connection with the application to produce fuel elements of Russian design, the chancellery also had several contacts with the Berlin Global Advisors and with Framatome.
According to the spokesperson, all these contacts were purely informational, during which officials outlined the procedural steps and the company voiced criticism of the length of the proceedings.
Missing EU sanctions
Whether Framatome’s lobbying efforts pay off remains to be seen — but working in Framatome’s favor is the fact that the EU has so far not imposed any sanctions on Russia’s nuclear industry or Rosatom.
When asked about the European Commission’s plans to sanction Russia’s nuclear sector, including restricting imports of Russian nuclear fuel, a spokesperson for the EU executive stated: “The Commission is determined to phase out all Russian energy from the European energy system. As set out in the REPowerEU Roadmap we will present measures targeting Russian nuclear energy as well. Work on these measures is ongoing.”
However, the REPowerEU roadmap — the EU’s plan to quit Russian energy — also states that the EU supports the development of alternative fuels financially through its SAVE and APIS projects, which lay the groundwork for entirely European manufacturing. One of the companies receiving such support is Framatome, which has received a €10 million grant from the EU.
Regardless of what happens in Lingen, Framatome is already planning to produce the Russian fuel for 15 of the reactors operating in the EU in Romans-sur-Isère, near Lyon, starting in 2027, said Gaiffe, Framatome’s vice president. And the French firm says it will be able to supply all of the reactors with its own fuel by 2035.
“But before that, they still need fuel,” said Gaiffe. Framatome has already signed contracts to supply reactors in Slovakia as well as Hungary’s Paks nuclear plant, which needs fuel from Romans-sur-Isère, starting in 2027.
The French firm says other EU energy companies are interested in securing its services, but not everyone is convinced.
“The Americans are already way ahead, Framatome is six years behind [and] working with the Russians isn’t going to help them catch up,” said an EU industry figure, adding that Framatome’s dealings with Rosatom could deter potential customers.
“Some utilities in Europe won’t go to [Framatome],” they added. “What I’m hearing is that some would rather stick with the original.”
https://www.politico.eu/article/france-russian-state-owned-nuclear-germany-fuel/
The Economist, December 19
How Chinese cars are beating European tariffs
Carmakers are adapting to Europe’s EV barriers
Summary:
The article argues that the EU’s higher tariffs on Chinese electric vehicles have failed to curb Chinese car imports because manufacturers quickly adapted. Instead of retreating, Chinese carmakers shifted exports from fully electric vehicles—which face extra tariffs—to hybrids, which were exempt. As a result, Chinese car exports to Europe rose sharply, with hybrid exports surging far faster than EVs.
The EU’s policy, aimed at countering what the European Commission calls unfair subsidies, imposed differentiated tariffs on EVs from firms such as BYD, Geely-owned brands, and SAIC, but left hybrids untouched. Chinese brands have since rapidly gained market share in both hybrids and EVs across Europe.
At the same time, slower-than-expected EV adoption in Europe and Chinese firms’ growing practice of producing cars inside the EU—by companies like Xpeng, BYD and Chery—have further weakened the impact of tariffs. Policymakers now face a dilemma: extend tariffs to hybrids, encourage European carmakers to compete more directly, or accept that Chinese manufacturers are likely to keep expanding in Europe despite trade barriers.
https://www.economist.com/graphic-detail/2025/12/18/how-chinese-cars-are-beating-european-tariffs
Les Électrons Libres, December 18
Le Mercosur, ce bouc émissaire de nos politiques agricoles
Déforestation, bœuf aux hormones, trahison de nos agriculteurs. Le Mercosur, accusé de tous les maux, fait l’unanimité contre lui. Pourtant, cet accord pourrait être une opportunité pour notre industrie, sans pour autant sacrifier notre souveraineté alimentaire.
Full text:
Le Mercosur, c’est en quelque sorte la version sud-américaine de notre marché commun, un espace de libre circulation des biens et des services. Il regroupe l’Argentine, le Brésil, le Paraguay, l’Uruguay et, depuis l’an dernier, la Bolivie. Le Venezuela en a été exclu en 2016. Après deux décennies de négociations, l’Union européenne et le Mercosur ont conclu, en juin 2019, un traité instaurant une zone de libre-échange. Ou plutôt un accord commercial, car le terme, qui suggère une libéralisation sans contraintes, est trompeur : les règles restent nombreuses et certaines importations limitées. Aujourd’hui, il demeure suspendu à la ratification des 27 États européens. La France est l’un des rares pays à avoir des réserves. À tort ou à raison ?
Concrètement, la suppression de 4 milliards de droits de douane rendrait nos exportations beaucoup plus compétitives. Le prix des voitures et des vêtements pourrait baisser de 35 %, celui des machines-outils, produits chimiques et pharmaceutiques de 14 à 20 %. Les fournisseurs de services — télécommunications, transports, numérique — accéderaient aux marchés publics locaux. L’industrie automobile européenne, en grande difficulté, appelle évidemment l’accord de ses vœux : il relancerait ses ventes de véhicules thermiques, au moins pour un temps. Au total, Bruxelles projette près de 50 milliards d’euros
d’exportations supplémentaires vers le Mercosur, pour seulement 9 milliards d’importations en plus. Des importations qui pourraient bien profiter aux industries européennes. Le Brésil, en particulier, est un important fournisseur de matières premières critiques comme le nickel, le cuivre, l’aluminium, l’acier ou le titane.
L’erreur est en effet de réduire exportations et importations à une lecture comptable. On croit trop souvent que seule la production locale enrichit, quand les importations appauvrissent. L’exemple du CETA, l’accord entre l’Europe et le Canada, montre l’inverse : les entreprises françaises ont pu importer hydrocarbures et minerais à des prix plus avantageux. Si ces flux semblent peser négativement sur la balance commerciale, ils sont économiquement bénéfiques. Des matières premières moins chères permettent à nos entreprises de réduire leurs coûts et de gagner en compétitivité. Aujourd’hui, qu’importe-t-on majoritairement depuis l’Amérique latine ? Des hydrocarbures, des produits miniers… et des produits agricoles.
Les agriculteurs européens sont-ils vraiment sacrifiés sur l’autel du commerce ?
L’agriculture des pays du Mercosur fait peur. Avec 238 millions de bovins, le Brésil possède le plus grand cheptel au monde et assure à lui seul près d’un quart des exportations mondiales. L’Argentine n’est pas en reste, avec 54 millions de bêtes
et des troupeaux en moyenne quatre fois plus grands qu’en France. En Amazonie ou dans le Cerrado brésilien, certaines exploitations dépassent même les 100 000 têtes de bétail. À titre de comparaison, la « ferme des mille vaches » picarde, fugace symbole tricolore de l’élevage intensif, n’a jamais compté plus de 900 bovins. Mais le gigantisme ne s’arrête pas à l’élevage. Au Brésil, SLC Agrícola exploite plus de 460 000 hectares de céréales. Deux cents fois plus que la plus grande exploitation française. Les vergers sont quatre fois plus étendus
de l’autre côté de l’Atlantique. Sucre, maïs, soja… les agriculteurs européens font face à un géant. Sans jouer avec les mêmes cartes : si les produits importés devront répondre aux normes de consommation européennes, les règles de production ne sont pas identiques. Notamment concernant l’utilisation des pesticides, qui fait tant débat en Europe. Pour les agriculteurs français, difficile de se départir de l’impression de concourir face à des V12 avec un 3 cylindres.
Heureusement, l’Union européenne a prévu des garde-fous. Les importations de bœuf, notamment, sont limitées à 99 000 tonnes par an, soit l’équivalent d’un gros steak par habitant. Cela ne représente, comme pour la volaille ou le sucre, que moins de 1,5 % de la production du continent. Aucune chance, dans ces conditions, d’être submergé par l’afflux de produits agricoles sud-américains. Et si jamais c’était le cas, une procédure de sauvegarde, qui stopperait net les importations, pourrait être enclenchée.
« En France comme en Europe, les cheptels bovins ont reculé d’environ 10 % en dix ans, et cette concurrence n’y est pour rien », souligne Vincent Chatellier, ingénieur de recherche à l’Inrae. Selon lui, les pays du Mercosur disposent déjà d’un client de poids avec la Chine, beaucoup plus simple à approvisionner. L’Europe, au contraire, impose des normes strictes et chaque exploitation doit être agréée individuellement. « On l’a vu avec le CETA : dans ces conditions, rien ne garantit même que les quotas soient atteints », ajoute-t-il.
Café, oranges, soja… À l’heure actuelle, le Mercosur vend surtout à l’Europe des produits qu’elle ne cultive pas. La seule filière réellement exposée semble être celle du maïs. Massivement OGM, la production brésilienne échappe à tout quota. Elle représente bien la schizophrénie des normes : un maïs impossible à cultiver en Europe peut nourrir nos animaux d’élevage.
L’accord pourrait même ouvrir de nouvelles perspectives à certains agriculteurs européens. Bruxelles table sur 1,2 milliard d’euros d’exportations supplémentaires. Les viticulteurs seraient les premiers bénéficiaires : leurs vins gagneraient en compétitivité et leurs appellations, comme celles de plusieurs fromages, seraient enfin reconnues outre-Atlantique. Exit le « Champagne » argentin ou le camembert brésilien. Dans une moindre mesure, les fruits et légumes, les huiles végétales et les produits laitiers devraient eux aussi profiter de nouveaux débouchés commerciaux.
Quand l’écologie gagne à commercer avec le bout du monde
Pour beaucoup, faciliter le commerce transatlantique est vu comme une aberration environnementale. Pourtant, les accords commerciaux sont des outils puissants pour convertir le reste du monde à la vision européenne du mieux-disant écologique et social. Ils permettent de façonner les règles du commerce mondial conformément aux normes européennes les plus élevées, de projeter nos valeurs à travers des obligations détaillées en matière de commerce, d’emploi et de développement durable. Les signer, c’est ratifier les conventions de l’Organisation internationale du travail et les accords multilatéraux sur l’environnement, de l’Accord de Paris aux conventions biodiversité. Toute violation pouvant justifier une suspension, totale ou partielle. Ainsi, en 2020, le Cambodge a perdu ses privilèges unilatéraux, du fait des dérives autoritaires du Premier ministre Hun Sen.
La culture du soja, importante cause de déforestation, est souvent évoquée. Pourtant, l’accord avec le Mercosur ne change rien à l’affaire, les importations de tourteaux étant déjà exemptes de toute taxation douanière. Le rôle de l’Union européenne, qui n’importe que 14 millions de tonnes par an, contre 112 millions pour la Chine, est de toute façon minime. L’accord entraîne par ailleurs la ratification du Protocole de Glasgow, qui prohibe toute déforestation à partir de 2030. Pour la transition énergétique, c’est aussi un enjeu majeur : le Brésil détient 20 % des réserves mondiales de graphite, de nickel et de manganèse. L’Argentine regorge de lithium. De quoi nourrir notre industrie verte…
Reste la question du contrôle. Croire que les contrôleurs de l’Union puissent éviter toute entorse aux règles est évidemment illusoire. Mais croire qu’ils sont aveugles n’est pas moins excessif. L’an dernier, une enquête a dévoilé la présence d’hormones dans le régime alimentaire des bœufs au Brésil. Pas à des fins d’engraissement, comme on l’a souvent suggéré, mais à des fins thérapeutiques … ce qui est aussi possible en Europe. Les mêmes craintes étaient brandies lors de la signature du CETA. Huit ans plus tard, aucun bœuf aux hormones n’est importé du Canada.
En creux, l’amertume du deux poids, deux mesures
Alors que toutes les pratiques agricoles sont remises en question, que des militants n’hésitent pas à les accuser d’empoisonnement, ni à fantasmer sur une chimérique agriculture sans intrants, l’opposition au Mercosur semble bien dérisoire. Nos agriculteurs ont-ils baissé les bras face aux ennemis de l’intérieur, au point de ne plus s’autoriser d’autre combat que celui contre leurs concurrents étrangers ? Pensent-ils trouver dans la mondialisation un ennemi commun leur assurant la miséricorde des gardiens du dogme ?
Signer l’accord avec le Mercosur serait un signal puissant, un acte de confiance et de détermination, à contre-courant du repli américain. Mais après des années d’agri-bashing, de surtransposition des normes, on comprend que les agriculteurs se sentent fragilisés face à la concurrence — même si, dans les faits, elle vient bien plus de l’Ukraine ou des autres pays européens que du Mercosur. Après le raz-de-marée médiatique contre la loi Duplomb cet été, difficile de ne pas comprendre non plus leur sentiment d’impuissance. C’est pourtant là que sont les vrais enjeux : redonner aux agriculteurs le goût du possible. Qu’ils puissent à nouveau se projeter dans un avenir à la fois serein et conquérant. Nous en sommes loin. Mais ne baissons pas les bras : la souveraineté se construit plus solidement dans la compétitivité que dans le repli sur soi.
https://x.com/lel_media/status/1971079946463215994
Frankfurter Allgemeine Zeitung, December 18
Mercosur-Abkommen: Europa in Gefahr
Südamerika braucht mehr Freihandel – und Europas stagnierende Wirtschaft braucht ihn noch dringender. Das hält Macron und Meloni nicht davon ab, sich vom Agrarsektor bremsen nehmen zu lassen.
Full text:
Könnte Kommissionspräsidentin von der Leyen am Samstag in Brasilien das Freihandelsabkommen zwischen der EU und dem südamerikanischen Staatenbündnis Mercosur mit ihrer Unterschrift besiegeln, wäre das ein seltenes Zeichen der Geschlossenheit Europas.
Mehr als 25 Jahre lang haben sich die Verhandlungen hingezogen, vor einem Jahr war die Einigung zum Greifen nahe, doch erst in dieser Woche hat das Europäische Parlament seine letzten Bedenken hintangestellt. Immerhin.
Was auf dem Spiel steht
Auf der anderen Seite des Atlantiks hoffen so unterschiedliche Staatschefs wie Lula und Milei darauf, dass ihnen Europa endlich die Möglichkeit gibt, einen dritten Weg zwischen der Abhängigkeit vom staatskapitalistischen China und von den ebenfalls nur ihren Vorteil suchenden Vereinigten Staaten zu finden.
Doch anstatt dem Süden Amerikas auf Augenhöhe zu begegnen und auf die immensen Potentiale eines Wirtschaftsraumes von mehr als 700 Millionen Menschen zu setzen, machen sich Macron und Meloni zu Bütteln ihres jeweiligen Agrarsektors.
Auf dem Spiel steht aber nicht weniger als die Handlungsfähigkeit Europas, nicht anders als bei der Unterstützung der Ukraine. Viel Zeit bleibt nicht mehr, um die wachsende Zahl der Zweifler an dem Sinn des Projektes EU zu überzeugen. Trump hat es längst abgeschrieben. Hoffentlich nicht zu Recht.
https://www.faz.net/aktuell/politik/ausland/mercosur-abkommen-europa-in-gefahr-110804673.html
Le Figaro, December 18
«J’espère que mon ami Macron assumera sa responsabilité» : Lula appelle la France à faire avancer l’accord UE-Mercosur
Le président brésilien Lula a dit espérer qu’Emmanuel Macron et Giorgia Meloni «assument leurs responsabilités» et fassent avancer l’accord commercial UE–Mercosur, mardi.
No Pay Wall:
Frankfurter Allgemeine Zeitung, December 17
Französische Bauernproteste: Aufstand gegen Mercosur
Frankreichs Präsident fordert Aufschub für das Mercosur-Abkommen. Bauernproteste und parteiübergreifende Kritik könnten die EU-Vereinbarung mit Südamerika kippen.
Full text:
Das EU-Freihandelsabkommen mit den Mercosur-Staaten Argentinien, Brasilien, Paraguay und Uruguay könnte in letzter Minute an Frankreich scheitern. Präsident Emmanuel Macron will verhindern, dass EU-Kommissionspräsidentin Ursula von der Leyen wie geplant zur feierlichen Unterzeichnung des Abkommens zum Ende der Woche nach Brasilien fliegt. Angesichts der anschwellenden Bauernproteste in seinem Land hat Macron einen Aufschub verlangt.
Der Präsident habe am Montagabend in Berlin Bundeskanzler Friedrich Merz wie auch von der Leyen eindringlich darauf hingewiesen, dass das Abkommen in der jetzigen Form inakzeptabel sei, teilte der Élysée-Palast am Dienstag mit. Die Schutzklauseln für die einheimische Produktion wie auch die vorgesehenen Kontrollen reichten nicht aus.
Gefürchtete Konkurrenz aus Lateinamerika
Frankreich befürchtet, der Konkurrenz aus Lateinamerika bei Rinder-, Schweine- und Hühnerfleisch, Milchprodukten, Käse, Honig, Zucker und Reis nicht standhalten zu können, da die heimischen Bauern wesentlich strengere Auflagen beim Einsatz von Futtermitteln, Medikamenten sowie bei Dünger und Schädlingsvernichtungsmitteln beachten müssen.
Macron, eigentlich ein Freihandelsbefürworter, treibt zudem die Sorge um, dass der Regierung unter Premierminister Sébastien Lecornu die Kontrolle entgleitet, sollte die Unterzeichnung die Wut der Landwirte weiter schüren. Er hatte das EU-Handelsabkommen mit Kanada durch das Parlament geboxt, aber damals verfügte sein Parteibündnis über die absolute Mehrheit.
Kein Verlass auf die Christdemokraten
Auf die französische Schwesterpartei von CDU/CSU, die Republikaner (LR), ist in Sachen Freihandel kein Verlass. Der Republikaner-Vorsitzende Bruno Retailleau ist ein entschiedener Gegner des Mercosur-Abkommens und verlangt von Macron, sich gegen den Abschluss zu stemmen. Der Präsident ist auf die Unterstützung der rechtsbürgerlichen Partei angewiesen.
Bereits jetzt ist die Lage aufgeheizt und die Regierung sichtlich nervös. Der Premierminister hat am Dienstag eine Krisensitzung einberufen. Es mehren sich Protestaktionen. Gleich fünf Autobahnen sind auf weiten Strecken blockiert. Auch Züge wurden aufgehalten. Im Süden und Südwesten des Landes kommt es zu teils gewalttätigen Auseinandersetzungen zwischen Bauern und Polizeikräften.
Vordergründig richtet sich der Unmut gegen die europäischen Vorschriften zur Eindämmung der Rinderseuche Lumpy Skin Disease. Frankreich hat aus Kostengründen bislang auf Massenimpfungen der Tiere verzichtet und verpflichtet Rinderzüchter, bei einem Fall auf ihrem Hof ihren gesamten Rinderbestand zu töten. Dabei kommt es zu dramatischen Szenen. Zwangsverpflichtete Tierärzte müssen unter Polizeischutz Rinder keulen. Mehrere Veterinäre haben Morddrohungen erhalten, die Justiz ermittelt.
Die Malaise der Landwirtschaft reicht tiefer
„Hört auf, unsere Tiere zu töten“, forderte eine Sprecherin des Bauernverbandes Confédération Paysanne. Impfungen und PCR-Tests seien eine bessere Lösung. Der bürokratische Umgang mit der Rinderseuche ist für viele Landwirte ein weiteres Zeichen, dass die Politik – wie beim Mercosur-Abkommen – über ihre Köpfe hinweg entscheiden will. Die Malaise der französischen Bauern reicht jedoch tiefer. Sie stöhnen über EU-Auflagen, Bürokratie und Einkommensverluste. Ihr Protest richtet sich zudem gegen Pläne der EU-Kommission, die Subventionen im Rahmen der gemeinsamen Agrarpolitik zu kürzen.
Den EU-Erweiterungsversprechen können sie noch weniger abgewinnen. Wenn ein Agrarland wie die Ukraine der EU beitreten sollte, sei Frankreichs Agrarmodell am Ende, heißt es. In der politischen Debatte kommen die Rufe nach nationaler Rückbesinnung gut an. Seit dem Nein zum europäischen Verfassungsvertrag 2005 ist das Unbehagen über die EU gewachsen.
Der Rückhalt für die Bauernproteste ist in der Gesellschaft breit. Die Landwirte üben großen Einfluss auf die Politik aus, der weit über ihrem wirtschaftlichen Gewicht liegt. Die landwirtschaftliche Produktion und die Lebensmittelindustrie tragen 3,5 Prozent zum Bruttoinlandsprodukt bei.
Missverhältnis zwischen wirtschaftlichem und gesellschaftlichem Rang
Dennoch kommt der Landwirtschaft ein eminenter symbolischer und emotionaler Wert zu. Das liegt vor allem an der Bedeutung, die gutem Essen und Trinken in der Breitenkultur beigemessen wird. Gegen schlechten Fraß ist die Nation vereint.
Im Kino trugen Filme wie „Goliath“ oder „Kleiner Bauer“ dazu bei, Verständnis für den Überlebenskampf kleiner Landwirte zu wecken. Die Selbstmordrate von Bauern liegt 46 Prozent über dem Durchschnitt.
Zugleich bewegt der Traum vom Landleben viele Franzosen. Im Herzen versteht sich Frankreich weiterhin als Bauernstaat. Zur Landwirtschaftsmesse in Paris jeweils im Februar pilgern nicht nur Familien mit ihren Kindern. Der Rundgang gehört für jeden Politiker zum Pflichtprogramm.
Marine Le Pen weiß, wen sie streicheln muss
Nur wer beherzt Rinderrücken zu streicheln vermag, hat Aussichten auf das höchste Staatsamt. Marine Le Pen hat sich unzählige Male mit der Limousine-Kuh Oupette ablichten lassen, dem Maskottchen der Landwirtschaftsmesse 2025. Der Unmut über das Mercosur-Abkommen, das sie stets kritisiert hat, dürfte ihrer Partei zugutekommen.
Die Ablehnung geht aber über parteipolitische Grenzen hinaus. Mehr als 600 Parlamentarier unterschiedlicher politischer Richtungen haben kürzlich in einem offenen Brief in „Le Monde“ geschrieben, dass der Vertragstext die von der Nationalversammlung und dem Senat festgelegten demokratischen, wirtschaftlichen, ökologischen und sozialen Kriterien nicht erfülle. Sie berufen sich darin auf einen im Oktober veröffentlichten Bericht der EU-Kommission, wonach nicht garantiert werden könne, dass brasilianisches Rindfleisch nicht das in der EU verbotene Wachstumshormon Östradiol enthalte.
